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Aînés, soins de longue durée, et COVID-19 : l’Ontario récolte ce qu’il a semé

Un fauteuil roulant vide dans un CSLD.

Plus de 1900 aînés sont morts de la COVID-19 dans les centres de soin de longue durée en Ontario à ce jour.

Photo : Radio-Canada

Nicolas Haddad

Pour se protéger du virus, les personnes âgées se sont retrouvées plus isolées que jamais, troquant leur vie sociale et familiale contre leur bien-être sanitaire.

Mais malgré les sacrifices, le constat reste grave. Presque la totalité des 3093 victimes de la COVID-19 en Ontario a été des personnes âgées de 60 ans et plus. Et dans les foyers de soins de longue durée, 1989 résidents en ont perdu la vie. Au moment d’écrire ces lignes, 83 foyers de soins de longue durée ontariens sont aux prises d’une éclosion de cas de coronavirus.

Capture d'écran d'une entrevue avec Gérard Lafrenière.

Gérard Lafrenière vit dans le sous-sol de sa fille cadette. Il dit que le jour où il ne pourra plus monter les escaliers, il aura à prendre une décision extrêmement difficile à savoir s'il partira vivre dans un centre de soins de longue durée.

Photo : Radio-Canada

Si je suis chanceux, la mort va m’éviter à prendre la décision, lance Gérard Lafrenière, un octogénaire résident de Whitby qui dit qu’il fera tout son possible pour ne pas se retrouver dans un Centre de soins de longue durée (CSLD).

Éventuellement je vais perdre la mobilité nécessaire pour demeurer dans mon appartement, mais mon expérience avec ce que j'ai vu dans des institutions de soins de longue durée m'ont amené à repousser ce jour-là le plus loin possible, explique-t-il.

C’est comme si on entreposait les vieux au lieu de les inviter à vivre dans une communauté.

Gérard Lafrenière, résident de Whitby
Un groupe de soldats en uniforme de combat, portant un masque chirurgical, arrivent au centre de formation avec leurs bagages.

Les Forces Armées Canadiennes ont activé le 13 mars la troisième phase de l'Opération LASER, destinée à répondre à une situation de pandémie.

Photo : Forces armées canadiennes / Aviateur Zamir Muminiar

Infestations d’insectes, nourriture avariée, des résidents abandonnés sur des matelas à même le sol : le compte-rendu des Forces armées canadiennes sur leur déploiement dans cinq centres de soins de longue durée de la région de Toronto dans le cadre de l’opération LASER le printemps dernier a été accablant. On peut y lire, par exemple, que des Ontariens ont vécu leurs derniers moments abandonnés dans des draps souillés d’urine et d’excréments.

Pour M. Lafrenière, la prise de conscience sur la réalité à l'intérieur des résidences pour personnes âgées a mis à nu la façon dont la société considère les Ontariens du troisième âge.

Il y a un problème social fondamental qu'on a tenu en dessous du tapis, estime-t-il.

Moi je trouve que la pandémie est comme un immense miroir qui nous est tombé du ciel et qui nous force à nous regarder, et de voir les fissures dans le système du traitement de la population aînée dans cette province.

Que s’est-il passé dans les CSLD privés?

La députée Natalia Kusendova parle de son projet de loi à Queen's Park.

La députée conservatrice de Mississauga-Centre, Natalia Kusendova, à Queen's Park.

Photo : Chaîne de l'Assemblée législative de l'Ontario

Ce rapport a été horrifiant pour tous les membres de notre caucus et de notre gouvernement, affirme pour sa part la députée conservatrice de Mississauga-Centre, Natalia Kusendova, en réaction au compte-rendu de l'armée sur l'opération LASER.

Cette dernière montre du doigt le gouvernement libéral de Kathleen Wynne, qui selon l’élue a ignoré ce secteur de soins de santé pendant 15 ans.

On sait que ce secteur a besoin de beaucoup d’aide et de beaucoup de travail. C’est un problème partout au Canada.

Natalia Kusendova, députée conservatrice de Mississauga-Centre et infirmière

Pendant 15 ans ils ont juste bâtit 640 lits dans la province entière. Dans ma ville de Mississauga, on a déjà commencé à bâtir plus de 500 lits juste dans la ville de Mississauga depuis qu'on est arrivé au pouvoir, indique Mme Kusendova.

Cette dernière estime que la ministre actuelle des Soins de longue durée, Merrilee Fullerton, travaille très fort pour améliorer les ressources de travail.

Pour France Gélinas, la députée provinciale de Nickel Belt et la porte-parole en matière de Santé du NPD, la situation sanitaire dans les maisons de soins de longue durée visitées par les militaires dans le cadre de l’opération LASER dépassait l'imaginable, comment déplorable était l'état des personnes et des maisons entières qu'ils ont visitées.

Capture d'écran d'une entrevue avec France Gélinas.

France Gélinas est la députée de Nickel Belt. Depuis 2018, elle est la porte-parole de l’opposition néodémocrate en matière de soins de santé.

Photo : Radio-Canada

Toutes ces maisons-là ont quelque chose en commun, explique la députée, c’est des maisons qui sont la propriété de trois grosses chaînes qui sont propriétaires de plus de 50 % des lits de soins de longue durée dans notre province.

Cette dernière ne cache pas ses sentiments à leur égard, les critiquant d’avoir continué de donner des 50 et 60 millions de profit à leurs actionnaires pendant que les gens qui travaillaient là ne pouvaient pas avoir une paire de gants, ou un masque, ou une jaquette pour travailler en sécurité contre la COVID-19.

Une famille tient des pancartes.

Des familles manifestaient le mois de juin dernier devant le centre de soins de longue durée Extendicare Guildwood à Toronto. 54 résidents y sont morts depuis le début de la pandémie, soit le tiers de tous les résidents du centre.

Photo : Evan Mitsui

Une enquête du Toronto Star avait révélé au mois de juin que les sociétés privées Chartwell, Sienna et Extendicare, qui gèrent certains des centres de soins de longue durée ontariens les plus durement touchés par la première vague de COVID-19, ont choisi de distribuer 59 millions de dollars de dividendes à leurs actionnaires entre avril et juin 2020.

Ce qui est malheureux, c’est qu'on savait que les personnes âgées en foyer de longue durée sont vulnérables, déplore pour sa part la Dre Mireille Norris, qui est interniste-gériatre à l’Hôpital Sunnybrook de Toronto.

Elle estime que la province a failli dans son devoir de reconnaître et de contrer le danger imminent que posait la COVID-19 dans les CSLD au printemps.

Capture d'écran d'une entrevue avec Dre Mireille Norris.

Pour la Dre Mireille Norris, le gouvernement provincial doit mieux investir au niveau des ressources humaines dans les CSLD, et revoir la gestion de l'espace dans les locaux.

Photo : Radio-Canada

Selon l’interniste-gériatre, les études sur la première vague ont démontré qu'il y avait une différence entre les foyers à but lucratif et les foyers à but non lucratif : on a constaté qu'il y avait plus de décès dans les foyers à but lucratif.

Pour cette dernière, étant donné qu’on avait ces informations avant la pandémie, c'est désolant de constater qu’il n'y a pas eu d'investissement consistent pour supporter les préposés. C’est une chose d’augmenter les salaires des préposés, c’est un bon pas. Mais on aurait dû faire un effort plus grand pour recruter plus de préposés.

Notre système de santé universel dont on est si fiers au Canada, ça met l'emphase sur les soins à l'hôpital. Les foyers de longue durée ne sont pas inclus dans cette législation.

Dre Mireille Norris, interniste-gériatre à l’Hôpital Sunnybrook de Toronto

De hauts fonctionnaires des ministères de la Santé et des Soins de longue durée ont confirmé devant la commission d'enquête indépendante sur la COVID-19 dans les foyers de soins de longue durée en Ontario que le gouvernement Ford était au courant depuis le début de l’été d’une pénurie criante de préposés aux soins en Ontario, mais qu’il n'a pas réussi à pourvoir la grande majorité de ces postes.

Quel rôle pour les familles?

La Dre Norris critique aussi les politiques qui ont limité l’accès des membres de la famille des résidents aux maisons de soins de longue durée pour apporter du soutien à leurs proches.

Une femme masquée tient une pancarte sur laquelle on peut lire "Orchard Villa is hell".

Des proches d'aînés qui sont morts dans des foyers de soins de longue durée manifestaient devant Queen's Park le 23 juin 2020.

Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui

Dans un système où il y a déjà pas beaucoup d'argent, c'est important de supporter les bénévoles, et les bénévoles c'est souvent les membres de la famille, indique-t-elle.

J’encourage toujours la famille à inviter les petits-enfants à contribuer plus de temps. Ils ont plus d’énergie.

Dre Mireille Norris, interniste-gériatre à l’Hôpital Sunnybrook de Toronto

Moi mon rôle, c’est de m’occuper de mon époux, insiste pour sa part Evelyn Dutrisac, une résidente de Sudbury qui visite tous les jours son mari dans une maison de soins de longue durée.

Capture d'écran d'une entrevue avec Evelyn Dutrisac.

Selon Evelyn Dutrisac, voir son époux vivre dans un centre de soins de longue durée a été une des expériences les plus difficiles de sa vie.

Photo : Radio-Canada

Ensembles depuis 52 ans, Evelyn et son mari ne se sont pas vus pendant trois mois et demi avant qu’elle ne puisse finalement le revoir le 12 juillet dernier.

Il n’est plus la même personne que j'ai connue en janvier. Ça a trop changé, avoue-t-elle. Elle se demande si les autres résidents du centre où vit son époux ont assez de contact humain pour vivre leurs dernières années avec dignité.

Le rôle de la famille c'est très, très important.

Evelyn Dutrisac, résidente de Sudbury

Selon Mme Dutrisac, chaque personne a besoin de quatre heures de compagnie par jour, ne serait-ce que pour leur bien-être mental. Elle estime que la solitude et l’ennui sont dévastateurs pour les résidents de nombreux CSLD, mais que le personnel de ces centres est souvent déjà surpassé par leurs charges de travail.

J'ai peur parce que vois que le personnel est brûlé. C'est dur la responsabilité de s'occuper de gens qui sont frêles, qui sont malades, et qui ont des problèmes de santé critiques. Ils sont ici pour passer peut-être leurs dernières étapes de vie.

Les personnes âgées ont besoin de quelqu’un à qui ils peuvent se rattacher, et il y a des résidents ici qui ne sont pas chanceux comme mon époux et moi, souligne-t-elle.

Peut-on espérer des changements au fonctionnement actuel?

La semaine dernière, le gouvernement Ford a déposé un projet de loi pour protéger les organisations comme les sociétés qui opèrent les CSLD privés contre la responsabilité de la propagation de la COVID-19.

L’annonce a provoqué de vives critiques de la part du NPD et du Parti vert, qui a qualifié dans un communiqué le comportement des sociétés comme Chartwell, Sienna et Extendicare depuis la pandémie de négligence chronique qui a conduit directement à des morts dues à la COVID-19.

Une femme tient une pancarte.

Des membres de la famille d'aînés décédés dans des foyers de soins de longue durée en Ontario lors d'un rassemblement à Queens Park le 23 juin dernier.

Photo : Radio-Canada / Evan Tsuyoshi Mitsui

De son côté, la cheffe de l’opposition néodémocrate Andrea Horwath a déclaré par voie de communiqué que le gouvernement Ford a déposé un projet de loi visiblement conçu pour se protéger, et protéger les sociétés de soins de longue durée à but lucratif de l'obligation de rendre des comptes.

Capture d'écran d'une entrevue avec Lucille Collard

Lucille Collard est la députée libérale d'Ottawa-Vanier depuis le 27 février dernier.

Photo : Radio-Canada

Selon la députée libérale pour Ottawa-Vanier, Lucille Collard, si on regarde la situation actuelle, on est en pleine deuxième vague et les scénarios qu'on a vus se dérouler se reproduisent dans certains centres.

On a au moins deux centres en ce moment en Ontario qui sont sous la gestion d’hôpitaux parce qu'ils ne sont pas capables de contrôler la crise. Il y a des éclosions et les mesures qui ont été mises en place sont clairement insuffisantes, déplore Mme Collard.

Selon cette dernière, une grande partie du problème revient à pouvoir recruter du personnel en leur offrant des bonnes conditions de travail.

Deux préposés assistent un résident de CSLD.

La semaine dernière, l'Ontario a investit 540 millions de dollars dans le secteur des soins de longue durée, qui serviront à aider les établissements à prendre des mesures de confinement, à fournir du personnel, à entreprendre des rénovations pour lutter contre les infections et à obtenir des équipements de protection individuelle (EPI).

Photo : Radio-Canada

Le gouvernement a augmenté de façon temporaire le salaire de ces gens-là — ça devrait être permanent pour reconnaître vraiment l'importance des soins qu'ils offrent, et l'importance du travail qu'il font pour notre communauté, explique la députée.

Cette dernière souhaite aussi que les autorités repensent l’aménagement des espaces dans les CSLD.

On n’a pas eu le temps de les changer depuis que la pandémie a frappé, mais ça a besoin d'être une priorité. On doit abolir le concept de chambre de style dortoir où il y a plus d’un ou deux lits par chambre, parce qu'on sait que c'est la proximité et les contacts qui encouragent la propagation.

Ça a pris la pandémie pour mettre en lumière encore une fois les lacunes importantes qui existent.

Lucille Collard, députée libérale d'Ottawa-Vanier

C'est devenu urgent qu'on change nos structures institutionnelles et qu'on s'assure qu'il y ait de meilleurs contrôles. Le gouvernement a annulé la plupart des inspections qui se font dans les centres et c’est inacceptable. On a besoin de savoir ce qui se passe pour identifier les problèmes et y apporter des solutions, martèle la députée pour Ottawa-Vanier.

Fin septembre, le gouvernement Ford a annoncé un nouveau plan de financement de plus de 500 millions de dollars pour améliorer les soins de longue durée, dont la majeure partie sera utilisée pour aider les foyers à embaucher des travailleurs, acheter de l'équipement et prévenir les infections.

Le plan ne contient toutefois aucune mesure pour améliorer les inspections, ou l'application des règlements de sécurité.

Rejointe pour participer à ce reportage, la ministre ontarienne des Soins de longue durée Merrilee Fullerton a déclaré par courriel à Radio-Canada que son horaire était trop rempli pour nous accorder une entrevue.

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