•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Haute tension pour une ligne d’électricité entre le Québec et la Nouvelle-Angleterre

Dans le Maine, un projet d’Hydro-Québec fait débat. De part et d’autre, comme l'a constaté Découverte, les opposants et les promoteurs avancent le même argument : la protection de l’environnement.

Gros plan d'un pylône d'électricité.

Dans le Maine, un projet de ligne électrique d’Hydro-Québec soulève la controverse.

Photo : Radio-Canada

Sur quelques centaines de mètres, nous avons perdu le sentier. Nous montons péniblement dans la forêt, traînant caméra et trépied, écartant les branches pour éviter qu’elles nous griffent le visage. C’est à bout de souffle qu’on arrive enfin au sommet de la « montagne enchantée ».

Si Matt Wagner nous a fait grimper jusqu’ici, c’est pour nous faire admirer la vue, mais surtout pour dénoncer le projet de ligne de transport d’électricité qu’Hydro-Québec et son partenaire américain comptent faire passer ici, dans le nord du Maine.

Ils n’auraient pas pu choisir un pire endroit, tonne cet adepte de plein air. Du haut de la montagne, on aperçoit des lacs, des collines et des arbres à perte de vue. Ils vont saccager l’une des dernières forêts intactes de la côte est des États-Unis, fulmine-t-il.

Matt Wagner regarde l'horizon au sommet de la montagne enchantée.

Matt Wagner, cofondateur de Say NO to NECEC, l’un des principaux groupes d’opposition au projet.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

La ligne de transport dont parle Matt Wagner fait partie du projet New England Clean Energy Connect (NECEC). Elle doit servir à acheminer de l’hydroélectricité du Québec jusque dans le Massachusetts.

Pour défendre son projet, Hydro-Québec joue la même carte que ses opposants : la protection de l’environnement. Elle soutient que la nouvelle ligne de transport répondra à l’urgence climatique, en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) en Nouvelle-Angleterre.

Quelques jours avant de gravir la montagne enchantée, alors que nous nous dirigions vers la frontière américaine, nous avons visité le poste des Appalaches, près de Thetford Mines, d’où partirait cette nouvelle ligne de transport. Nous y avons rencontré Lynn St-Laurent, conseillère stratégique pour Hydro-Québec. En un seul projet, on va réduire annuellement de plus de 3 millions de tonnes métriques les émissions de GES, a-t-elle affirmé. C'est comme si on enlevait 700 000 voitures des routes. Si on regarde les autres projets sur la planche à dessin, il n’y en a pas d’autres qui permettent de faire un pas aussi important en Nouvelle-Angleterre.

Lynn St-Laurent devant le poste des Appalaches.

Lynn St-Laurent, conseillère stratégique à Hydro-Québec

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Contrat historique

C’est en 2018 qu’Hydro-Québec décroche le plus important contrat d’exportation de son histoire. Le Massachusetts, à la recherche d’énergie propre pour remplacer celle que produisent des centrales au gaz, choisit l’hydroélectricité du Québec. Le contrat signé avec Hydro-Québec prévoit l’exportation de 9,45 térawattheures annuellement, pendant 20 ans. C’est assez pour alimenter environ un million de maisons aux États-Unis.

Pour acheminer l’énergie vers le Massachusetts, Hydro-Québec projette de construire une ligne à courant continu de 320 kV. Elle envisage d’abord de la faire passer par le New Hampshire, mais en 2019, elle doit abandonner le projet, baptisé Northern Pass, à cause de l’opposition populaire.

Elle mise depuis sur le projet NECEC. Cette nouvelle ligne relierait le poste des Appalaches jusqu’à Lewiston, dans le sud du Maine. À cet endroit, elle se connecterait au réseau de la Nouvelle-Angleterre.

Au Québec, la ligne doit parcourir 103 kilomètres, jusqu’à la municipalité de Frontenac. Le tracé suit des lignes électriques existantes sur 72 % du parcours. Peu de voix s’élèvent contre le projet de ce côté de la frontière, sauf à Thetford Mines, où la ligne doit passer près de maisons. Hydro-Québec évalue actuellement la possibilité de revoir son tracé à cet endroit.

Infrographie du tracé de la portion québécoise du projet NECEC,
du poste des Appalaches à la frontière du Maine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Tracé de la portion québécoise du projet NECEC, du poste des Appalaches à la frontière du Maine.

Photo : Radio-Canada / Christian Goupil

De la frontière jusqu’à Lewiston, le partenaire d’Hydro-Québec, Central Maine Power, doit prendre le relais et construire une ligne de 233 kilomètres. Ici aussi, les deux tiers du parcours suivent un couloir de lignes existantes. Mais dans le nord, sur 85 kilomètres, il faudrait ouvrir un nouveau corridor à travers la forêt.

Infographie du tracé du projet New England Clean Energy Connect, jusqu'à Lewiston, dans le sud du Maine.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Tracé du projet New England Clean Energy Connect, jusqu'à Lewiston, dans le sud du Maine.

Photo : Radio-Canada / Christian Goupil

Industrie récréotouristique

Nous avons rencontré Matt Wagner à West Forks, un village de randonneurs, de chasseurs et de motoneigistes, bastion de l’opposition au projet. Ici, on craint que la ligne de transport ne nuise à l’industrie récréotouristique. Pourquoi quelqu’un irait-il dans un endroit reculé si c’est pour voir une énorme ligne électrique au sommet des montagnes?, demande Matt Wagner, qui a travaillé pendant huit ans comme guide de rafting dans la région. Il y a deux ans, il a cofondé Say NO to NECEC, l’un des principaux groupes d’opposition au projet.

Juste avant l’ascension de la montagne enchantée (le mont Coburn, de son vrai nom), il nous a entraînés sur l’Appalachian Trail, un sentier de randonnée historique, appelé familièrement A.T.. Il s’étire sur 3500 kilomètres, de la Georgie jusqu’au Maine. Plusieurs randonneurs le parcourent d’un bout à l’autre. Pour certains, c’est un rite de passage, explique Matt Wagner. Parfois, ils ont vécu une rupture ou un deuil. Ils viennent ici pour se ressourcer et se reconnecter à la nature. Les commerces locaux profitent de ces visiteurs de passage.

Près du village de West Forks, l’Appalachian Trail coupe déjà une ligne de transport d’électricité, à trois reprises. Ces pylônes font 10 ou 12 mètres de hauteur, nuance Matt Wagner. La nouvelle ligne serait trois fois plus haute. On la verrait du haut de plusieurs sommets dans les environs. Ça dégraderait l’expérience des randonneurs.

Une coupe de bois dans la forêt créant un corridor.

Un corridor de ligne de transport d'électricité déjà existant, près de l'Appalachian Trail, au Maine.

Photo : Radio-Canada / Thomas Pakulski

Impacts écologiques

D’autres opposants s’inquiètent des répercussions de la ligne de transport sur la faune. Comme Jeffrey Reardon. Quand il ne milite pas contre le projet NECEC, cet amoureux de la pêche dirige des projets de conservation pour Trout Unlimited, une organisation environnementale qui veille à la protection des écosystèmes aquatiques dans le Maine.

Sur les 85 premiers kilomètres, la ligne de transport va croiser des ruisseaux à 200 reprises, déclare-t-il alors qu’on se prépare à le suivre en canot. En ce moment, ces endroits sont boisés et ombragés. Des feuilles tombent dans les ruisseaux et donnent à manger aux insectes qui, à leur tour, nourrissent les poissons. En déboisant pour construire la ligne, on va détruire ces habitats. Il s’inquiète tout spécialement pour l’omble de fontaine, qu’on appelle aussi truite mouchetée, une espèce fragile, mais encore très répandue dans la région.

Jeffrey Reardon devant le ruisseau Cold Stream.

Jeffrey Reardon, directeur des projets de conservation pour Trout Unlimited.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

Jeffrey Reardon s’enflamme lorsqu’il évoque Hydro-Québec et Central Maine Power. Les gens d’ici détestent ce projet, peu importe qu’ils soient des supporteurs de Trump ou des partisans de gauche. Ils sont unis parce qu'ils aiment cette région et qu’on veut la saccager.

La biologiste Erin Simons-Legaard a fait près de 200 kilomètres pour venir nous rencontrer, d’Orono, où elle travaille à l’Université du Maine, jusqu’à West Forks. Elle craint que la ligne de transport ne fragmente le territoire d’espèces terrestres, comme la martre des pins. C’est un petit animal, mais il a besoin d’un grand territoire vital. L’équivalent de 400 terrains de football pour la femelle et le double pour le mâle, explique-t-elle.

Une martre des pins dans la forêt.

La ligne de transport pourrait fragmenter le territoire d’espèces terrestres, comme la martre des pins.

Photo : iStock

L’urgence climatique

Aux craintes des écologistes, les promoteurs répondent que la forêt du nord du Maine est déjà fragmentée. C’est ce que fait valoir Thorn Dickinson, président-directeur général du projet NECEC. Nous l’avons rencontré à Augusta, capitale du Maine, à une centaine de kilomètres au sud de West Forks. Les gens qui ne connaissent pas la région s’en font une fausse idée. Ce n’est pas une forêt vierge. Elle est exploitée par l’industrie forestière depuis plusieurs générations.

Thorn Dickinson, assis sur un banc à Augusta.

Thorn Dickinson, président-directeur général du projet NECEC.

Photo : Radio-Canada / Hélène Morin

En parcourant les environs de West Forks, on aperçoit en effet des zones déboisées et des camions remplis de rondins, circulant sur des routes forestières. Si vous regardez une carte aérienne, vous allez voir que la région est sillonnée par ces routes, poursuit Thorn Dickinson. Le corridor énergétique n’aura pas plus d’impacts que ces chemins. C’est pour ça qu’on a choisi ce tracé.

Pour lui, ce n’est pas tant la ligne de transport qui pourrait nuire à la forêt du Maine. La plus grande menace, ce sont les changements climatiques, affirme-t-il. Et le projet NECEC va permettre de s’y attaquer.

Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal, expert des politiques énergétiques, ne connaît pas la forêt du Maine. Il pense néanmoins que dans le contexte des changements climatiques, le projet NECEC est un moindre mal. Nous l’avons rencontré l’été dernier, au chalet familial, dans les Laurentides. En arrière-plan, une ligne de transport se détache sur l’horizon. Ça ne m'a jamais gêné, dit-il. Ça fait partie du paysage.

Il convient que la construction d’une nouvelle ligne amène son lot de contrariétés. Tout changement pose des problèmes d'acceptabilité sociale. Mais pour lutter contre le réchauffement climatique, il va falloir faire des changements.

Il signale qu’en Nouvelle-Angleterre, 50 % de l’électricité est produite par des centrales au gaz. Ils ont fait de gros progrès ces 10 ou 15 dernières années et ils ont réussi à éliminer le charbon, mais ils l’ont remplacé par du gaz, explique le professeur. Les barrages hydroélectriques génèrent beaucoup moins de GES que les centrales au gaz; 35 fois moins, selon Hydro-Québec. Un chiffre difficile à valider, mais que Pierre-Olivier Pineau juge crédible.

Un vent de protectionnisme

Dans le Maine, les opposants font valoir que la nouvelle ligne de transport nuirait aux projets locaux d’énergie verte, comme le solaire ou l’éolien.

On n’est pas en compétition avec eux, répond Lynn St-Laurent. Au contraire, l'hydroélectricité du Québec est extrêmement bien placée pour fournir un support à ces énergies-là.

Les énergies solaire et éolienne sont intermittentes. Quand il n'y a pas de soleil, quand le vent ne souffle pas, les panneaux solaires et les éoliennes ne produisent pas d’électricité. Pendant ces périodes de creux, il faut se tourner vers de l’énergie stockée dans des batteries. Les réservoirs d’Hydro-Québec pourraient servir de batterie naturelle, en quelque sorte.

Pierre-Olivier Pineau sent souffler un vent de protectionnisme derrière le mouvement d’opposition aux États-Unis. Il pourrait avoir des effets pervers. Sans l’hydroélectricité du Québec, les Américains devraient construire beaucoup plus d'infrastructures de production : plus de champs d’éoliennes, plus de panneaux solaires, plus d’unités de stockage, avec leurs propres impacts environnementaux.

Pierre-Olivier Pineau devant un paysage de montagnes et de forêts.

Pierre-Olivier Pineau est expert en politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal.

Photo : Radio-Canada

Les Québécois, eux, se retrouveraient avec encore plus de surplus d’électricité, ce qui pousserait les prix à la baisse et favoriserait la surconsommation, une tendance en nette contradiction avec la transition énergétique.

Selon une étude du Massachusetts Institute of Technology, le MIT, il faudrait construire quatre nouvelles lignes de transport de 1000 MW entre le Québec et la Nouvelle-Angleterre pour optimiser les coûts de la transition énergétique. C’est quatre fois le projet New England Clean Energy Connect.

Feu vert du département de l’Environnement

Au mois de mai dernier, les opposants ont subi une défaite importante. Après un examen de deux ans et demi, le département de la Protection de l’environnement du Maine a donné son feu vert à la construction de la ligne de transport. Il a conclu que le promoteur avait choisi le meilleur tracé possible.

L’agence publique impose toutefois plusieurs conditions à Central Maine Power. Plutôt que de déboiser sur une largeur de 45 mètres, comme c’était initialement prévu, Central Maine Power devra se limiter à une largeur de 16 mètres. L’entreprise devra aussi protéger des sites d’hivernage pour les chevreuils et créer une vaste zone de conservation, de 160 kilomètres carrés, en périphérie de la ligne.

Deux employés d'Hydro-Québec au poste des Appalaches.

Le poste des Appalaches, près de Thetford Mines, d'où partirait la ligne de transport d'électricité.

Photo : Radio-Canada

Les opposants jugent ces mesures insuffisantes et ne comptent pas baisser les bras. Les gens ne vont pas se laisser faire, affirme Matt Wagner. On va se battre. Hydro-Québec et Central Maine Power doivent encore obtenir deux permis importants, au niveau fédéral.

Les promoteurs du projet ont échappé à un référendum que les opposants voulaient tenir dans le Maine au moment de l’élection présidentielle, le 3 novembre prochain. La Cour suprême de l’État a jugé que le projet de référendum allait contre la Constitution.

Ces luttes à n'en plus finir exaspèrent Pierre-Olivier Pineau. Il estime que les groupes d’intérêts devraient mettre leurs différends de côté, au nom du climat. Il faut absolument que les États et les provinces du Nord-Est se parlent. On a tous la même ambition de décarboniser notre système énergétique. Si on le fait ensemble, ça va coûter beaucoup moins cher et ça va nécessiter beaucoup moins d'infrastructures. Si on y va au cas par cas, qu’à chaque ligne de transmission, il y a une nouvelle bataille juridique, des nouvelles menaces de référendums, on n'en finira pas parce que ce n'est que le début de la décarbonisation.

Opposition autochtone

Au début du mois d’octobre, cinq nations autochtones du Québec ont envoyé un mémoire au gouvernement américain pour s’opposer au projet New England Clean Energy Connect. Elles soulèvent qu’une grande partie des installations de production d’Hydro-Québec se trouvent sur leurs territoires et qu’elles n’ont jamais reçu de compensation pour l’exploitation de leurs ressources.

Les communautés de Pessamit, Wemotaci, Pikogan, Lac-Simon et Kitcisakik demandent aux États-Unis de ne pas délivrer le permis présidentiel, un des deux permis fédéraux attendus par Hydro-Québec et Central Maine Power pour démarrer la construction de la ligne de transport.

Hydro-Québec répond que c’est aux gouvernements du Québec et du Canada de trancher sur les revendications territoriales des nations autochtones.

Ligne de haute tension, un reportage de Dominique Forget et Hélène Morin, à Découverte, le dimanche, 18 h 30 à ICI Télé. En reprise à ICI RDI, le samedi à 18 h 30 ou en rattrapage sur ICI.Tou.tv.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !