•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Chronique

Letter To You, de Bruce Springsteen, ou quand le Boss nous parle

Letter To You semble destiné à devenir le deuxième incontournable de Springsteen au 21e siècle depuis The Rising.

Bruce Springsteen, avec un manteau de cuir, pose dans une rue.

À 71 ans, Bruce Springsteen lance un nouvel album intitulé Letter To You.

Photo : Sony Music Canada / Danny Clinch

Urgence, pertinence et émotion : ce sont les trois mots qui me viennent en tête depuis lundi et l’écoute en boucle de Letter To You, le tout nouvel album de Bruce Springsteen qui paraît vendredi matin.

L’urgence, d’abord, qui s’impose depuis des mois. Depuis l’an dernier, lorsque le Boss a annoncé qu’il venait d’écrire une fournée de chansons destinées au E Street Band après quelques années marquées par le syndrome de la page blanche.

L’urgence, encore, il y a quelques mois, lors de l’enregistrement. Cinq journées étaient prévues pour graver les 12 titres. Il n’en aura fallu que quatre. Et ça rejoint le commentaire émis maintes fois par Springsteen lors de ses diffusions sur Sirius XM et lors de ses récentes entrevues : à 70 ans (71, depuis le 23 septembre), il n’y a plus de temps à perdre.

L’universalité de Springsteen

Plus de 50 ans après ses débuts et près d’un demi-siècle après la naissance du E Street Band, il est fascinant de constater à quel point l’auteur-compositeur et interprète peut façonner des chansons aux propos personnels qui ont une résonnance universelle. Disons qu’au rayon de la pertinence musicale, tous ne sont pas égaux en notre bas monde, mais Springsteen a une place de choix, bien en vue sur le haut des tablettes au supermarché des créateurs.

Des hymnes de jeunesse de Born To Run (1975) aux réflexions d’homme mûr de Tunnel of Love (1987), tout en passant par la vie d’adulte dépeinte sur The River (1980), Springsteen a toujours maintenu un équilibre entre ses récits autobiographiques, ainsi que ses personnages, qu'ils soient fictifs ou réels.

Mais plus que jamais, avec Letter To You, la frontière entre personnages et artiste s’estompe. Il y a parfois une forme narrative pas très loin de la confession, comme celle que le natif du New Jersey privilégiait lors de sa résidence Springsteen On Broadway en 2017 et 2018 : transparence, vécu, tout y est.

Au plan musical, la spontanéité de l’enregistrement sans filet nous rappelle quelque peu l’époque de The River ou de Born in the U.S.A. Les guitares et les claviers ont droit à la part du lion, le plus souvent, au sein de compositions aux mélodies accrocheuses. 

Hymnes fédérateurs

Il y a l’amour, la vie, la mort, la solitude, la peur, la crainte, la famille et l’amitié indéfectible qui sont au rendez-vous. Et il y a cette manière d’écrire qui permet à l’auditeur de se mettre à la place de Bruce ou de l’un de ses personnages, comme pour la chanson-titre.

Il y a de la passion, aussi. Rien moins que dévorante et mortelle dans la bien nommée Burnin’ Train. Train? On parle plutôt d’un char d’assaut taillé sur mesure pour les arénas et les stades, comme une bonne demi-douzaine de titres aux hymnes fédérateurs. Dire qu’il va falloir attendre à 2022 – au minimum – pour entendre et vivre ça en personne.

Nostalgique, le Bruce de 2020? Forcément pour la pièce Janey Needs A Shooter, écrite avant la parution de Greetings From Asbury Park, N.J. (1973), nappée d’un clavier Dylanesque estampillé par les années 1960 et farci d’un solo d’harmonica mouture 1978. Quant à Janey, est-ce la même fille que les férus du répertoire de l’Américain ont rencontrée dans les années 1980 (Janey Don’t You Lose Heart)? Allez donc savoir…

Pour la formidable Last Man Standing, Springsteen pique le titre au disque de 2006 de Jerry Lee Lewis (seul grand survivant de Sun Records), offre un clin d’œil au Union Hall cité par Little Richard dans Rip It Up et Jake Clemons se paie deux solos de saxophone dignes de son oncle Clarence. Cette chanson contemporaine évoque les premiers jours de gloire de l'Américain au sein des Castiles, de George Theiss, dans les années soixante, avec la même intention que Glory Days, il y a de cela bientôt deux générations. En 1984, Springsteen chantait : «  And I hope when I get old, I don’t sit around thinking about it. But I probably will... »

Il avait vu juste.

Les fantômes au présent

Le rockeur évoque Theiss et ses compagnons de route disparus du E Street Band (Clarence Clemons, Danny Federici) par l’entremise de l’explosive Ghosts. Batterie tapageuse en ouverture de Max Weinberg – une réminiscence de Pink Cadillac –, guitares tranchantes, pont central pianoté de Roy Bittan, reprise foudroyante à mi-parcours : la quintessence du E Street Band résumée en moins de six minutes.

Écouter cette chanson à satiété, c’est (re)voir passer devant ses yeux les vidéos mettant en vedette Clarence et Danny que le E Street Band présente en concert depuis une dizaine d’années lors de l’interprétation de Tenth Avenue Freeze-Out, chanson fondatrice du groupe des années 1970. Coup de cœur garanti.

Couverture d'album de Bruce Springsteen.

Le nouvel album de Bruce Springsteen paraîtra le 23 octobre.

Photo : Sony Music Canada / Danny Clinch

L’émotion, d’un autre ordre, est présente pour The Power of Prayer et son clin d’œil aux Drifters, tandis que Springsteen se demande ce qui se passerait si Jésus était le shérif et si j’étais le prêtre dans If I Was the Priest. Belle image. Quant à Song For Orphans, dont la charpente remonte à des lustres, elle est étonnamment actuelle dans son propos, au sens propre et au sens figuré.

Ironiquement, si le Boss évoque en filigrane le président américain sans le nommer dans House of a Thousand Guitars, c’est Rainmaker qui est la chanson sociale et politique coup de poing de l’album. Quelque chose qui ressemble à un état des lieux de l’Amérique récente.

Classique en devenir

Finalement, la question qui tue : où se situe Letter To You dans la discographie studio de Bruce Springsteen avec son E Street Band?

Ce nouveau-né est plus cohérent que Wrecking Ball (2012) et High Hopes (2014), deux albums qui comprenaient des relectures et des versions studio de chansons interprétées en concert, ainsi que de Working On a Dream (2008) et de ses titres rejetés pour Magic (2007). Dans le rayon de la production, on est très près des sonorités de ce dernier et de ses Radio Nowhere, Livin’ in the Future et autres Long Walk Home.

Letter To You semble destiné à devenir le deuxième incontournable de Springsteen au 21e siècle depuis The Rising (2002), écrit dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Les nouvelles chansons s’infiltrent dans les pores de la peau, de la tête et du cœur au fil des écoutes.

Mais pas question de jouer aux comparaisons avec les chefs-d’œuvre et les monuments des années 1970 et 1980. Pourquoi? Parce que le jeune homme fougueux qui a mis au monde Born To Run (1975) et Darkness On the Edge of Town (1978) n’est plus celui qui a écrit et composé Letter To You.

Ce disque est celui d’un homme de 71 ans qui vieillit avec grâce et plénitude au plan artistique et qui devient avec le temps un peu plus le personnage central des histoires romancées ou pas qui sont les siennes.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !