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La pollinisation commerciale nocive pour les abeilles

Le peu de diversité florale dans les grandes surfaces en monoculture nuit grandement à la santé des abeilles pollinisatrices.

La pollinisation d'une fleur de bleuet par une abeille au début de juin.

Une abeille butinant une fleur dans une bleuetière du lac Saint-Jean.

Photo : Radio-Canada / Steeven Tremblay

Les producteurs de bleuets et de canneberges du Québec ne jurent que par elles. Leur présence augmente la mise à fruit de 50 % à 100 %, selon les cultures. Mais les abeilles, sans qui la pollinisation serait impossible, pâtissent grandement de leurs séjours dans les monocultures, au point où leurs colonies meurent en plus grand nombre que celles qui se consacrent exclusivement à la production de miel.

C’est la conclusion à laquelle en est venue la candidate au doctorat en biologie de l’Université Laval Claude Dufour. Elle-même apicultrice, elle s’est penchée sur l’impact de la pollinisation commerciale sur la santé des abeilles.

Plusieurs ruches regroupées dans une bleuetière du lac Saint-Jean.

Les vastes étendues de bleuets sont des monocultures qui ne comblent pas tous les besoins nutritionnels des abeilles.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Il faudrait revoir tout le modèle agroalimentaire dans le monde pour être capables de revenir à la base et retrouver les pollinisateurs indigènes. Entre-temps, on n'a pas le choix, il faut trouver des mesures pour aider les abeilles dans leur travail, explique Mme Dufour.

Claude Dufour tenant le cadre d'une de ses ruches.

Selon la chercheuse Claude Dufour, les abeilles s'affaiblissent à force de travailler dans des monocultures pauvres en pollen, et donc en nutriments.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

C’est que les abeilles sauvages ont presque disparu de la planète, victimes des pesticides et de la perte de leurs habitats naturels, entre autres causes. Ces pollinisateurs indigènes n’étant plus là pour transporter le pollen en butinant d’une fleur à l’autre – ce qui a pour effet de féconder les plants d’une multitude de cultures –, les abeilles domestiques ont pris le relais. Ainsi, des apiculteurs élèvent ou achètent des abeilles domestiques, qu’ils louent par la suite le temps d’une pollinisation, un phénomène qui s’est accentué au Québec depuis une quinzaine d’années.

Essaim d'abeilles collé à une ruche.

Des abeilles dans une ruche.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Raphaël Vacher, un apiculteur d’Alma au Lac-St-Jean, est de ceux-là. Son gagne-pain principal est la production de miel. Mais la location d’abeilles, au printemps, lui permet de réaliser 30 % de son revenu annuel dans une brève période de temps. Un appoint appréciable.

L'apiculteur nettoyant une ruche avec des abeilles autour de lui.

Au début de la floraison des bleuets, l'apiculteur Raphaël Vacher prépare ses ruches pour la pollinisation des bleuetières du Lac-Saint-Jean

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

L'apiculteur n’en déplore pas moins le fait que les bleuetières dans lesquelles il amène ses abeilles soient devenues de vastes monocultures où il y a peu de diversité florale.

C’est un peu comme si un humain mangeait uniquement du macaroni ou du spaghetti pendant des années; il tomberait malade. C’est la même chose pour une abeille qui passe sa vie dans un champ de bleuets. Ça amène des carences alimentaires, et donc un affaiblissement du système immunitaire.

Une citation de :Raphaël Vacher, apiculteur
Une abeille pollinisant une fleur de bleuet.

Une abeille en train de butiner une fleur dans une bleuetière.

Photo : Radio-Canada / Steeven Tremblay

L’étude de Claude Dufour, qui a comparé l’état de santé des colonies placées en milieu agricole à la flore diversifiée, qui ne faisaient aucune pollinisation commerciale, à celles ayant séjourné dans une cannebergière ou une bleuetière, le confirme. Dans les champs de petits fruits bleus, il n’y a pas assez de pollen, et donc de protéines, pour nourrir les pollinisateurs. S‘ensuit alors une diminution du nombre de larves qui parviennent au stade final de développement; la colonie n’est pas en mesure de reprendre son développement et, l'hiver venu, c’est la catastrophe, dit la chercheuse.

L'apiculteur Raphaël Vacher devant ses ruches.

Raphaël Vacher perd de 20 % à 25 % de ses abeilles, parfois même 40 % durant l’hiver.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Raphaël Vacher confirme : il perd de 20 % à 25 % de ses abeilles pendant la saison froide, parfois même 40 %. Ça nous met un énorme stress sur les épaules parce que, chaque année, on prend des ententes avec les producteurs de bleuets pendant l'hiver et, quand on arrive au printemps, on s'attend à avoir un certain nombre de ruches et on se rend compte qu'on n'a pas le nombre de ruches qu'on voulait.

Une galette de protéines placée sur un cadre de ruche pour alimenter les abeilles.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les abeilles se nourrissant d'une galette de protéines contenant des vitamines, des minéraux et du sirop de glucose.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Les colonies se renouvellent toutefois en 40 jours, soit la durée de vie des abeilles, si leur état de santé le permet. C’est la raison pour laquelle l’apiculteur essaie maintenant d’augmenter la résistance de ses abeilles au printemps en leur donnant des galettes de protéines, des vitamines, des minéraux et du sirop de glucose. Il suggère également à ses clients d’établir des aires de butinage, c’est-à-dire des zones florales diversifiées aux alentours des bleuetières pour mieux nourrir ses abeilles. Mais aucun ne l’a encore fait.

Les canneberges pires que les bleuets

Le producteur de canneberges Pierre Fortier regarde ses ruches.

Pierre Fortier est l’un des seuls producteurs de canneberges de la province à avoir aménagé une zone de butinage pour les abeilles.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Pierre Fortier, un important producteur de canneberges de Notre-Dame-de-Lourdes, dans le Centre-du-Québec, a aménagé une zone de butinage pour les abeilles autour de ses champs. On peut y voir une belle variété de fleurs. C’est l’un des seuls producteurs de canneberges de la province à avoir pris cette initiative.

C’est majeur, le problème des abeilles au Québec. Il faut absolument que les mentalités changent. Toutes les cultures OGM qui sont arrosées avec le pesticide Roundup Ready pour avoir des champs parfaits, ça fait en sorte qu’il n'y a plus rien à manger pour nos abeilles.

Une citation de :Pierre Fortier, copropriétaire d’Atocas de l’Érable
Un chariot élévateur dépose des ruches dans un camion-remorque.

L'apiculteur Cyril Lapeyrie vient livrer ses 5000 ruches chez un important producteur de canneberges de Notre-Dame-de-Lourdes, dans le Centre-du-Québec.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Le producteur a reçu 800 ruches, qu’il a louées à la compagnie Intermiel de Mirabel. L’apiculteur Cyril Lapeyrie a testé une nouvelle formule dans l’espoir que ses colonies tiendront davantage le coup que l’an dernier. On a utilisé pour la première fois des probiotiques pour essayer d’améliorer la santé de nos abeilles, explique-t-il.

Cyril Lapeyrie et son camion rempli de ruches d'abeilles.

L'apiculteur Cyril Lapeyrie place ses ruches dans une cannebergière.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

L'apiculteur n’a pu livrer que 40 % de la commande initiale de Pierre Fortier parce que ses colonies ont été décimées pendant l’hiver. Est-ce l’effet des pesticides, du réchauffement climatique, de la pollinisation? Difficile de départager les causes. Chose certaine, leur séjour dans les cannebergières risque de ne pas améliorer leur état de santé.

Des abeilles volant près de ruches.

Deux abeilles volant dans un champ de canneberges.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Car la seconde conclusion de l’étude de Claude Dufour, c’est que les millions d’abeilles qui sont relâchées dans les champs de canneberges souffrent encore plus que celles qui s’activent dans les bleuetières. « Non seulement elles n’ont pas d'entrées de nectar, mais les abeilles doivent puiser dans leurs réserves. C'est vraiment la disette. Elles n’ont plus de carburant. »

Des fleurs dans une cannebergière.

Des fleurs de canneberge dans un champ de Notre-Dame de Lourdes, dans le Centre-du-Québec.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Le problème, c’est que même lorsqu’il y a des zones de butinage aménagées dans les cannebergières, ces champs de petits fruits rouges sont de vastes monocultures situées dans des territoires dont la diversité florale est encore plus pauvre que celle des bleuetières.

Des analyses spatiales cartographiques réalisées dans le Centre-du-Québec ont révélé que seuls 9 % des écosystèmes situés dans un rayon de butinage de 3 à 5 kilomètres des cannebergières fournissaient un bon potentiel d’alimentation pour les abeilles.

Cyril Lapeyrie montrant un cadre de ruche.

L'apiculteur Cyril Lapeyrie dit que ses collègues et lui devront se demander s'ils poursuivent la pollinisation commerciale.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Pas surprenant que l’hiver suivant leur contrat, ces abeilles affaiblies soient plus vulnérables aux virus que celles qui ont fait uniquement la pollinisation du bleuet ou que celles qui n'ont fait aucune pollinisation. Quand on va sortir des canneberges, on va être sur une ruche qui est en pente descendante pour la production de miel. C'est un impact presque immédiat. C'est difficile, on ne voit jamais la lumière au bout du tunnel. Dans le fond, nous ce qu'on fait avant tout, c'est la production de miel, souligne Cyril Lapeyrie.

Des ruches devant un champ de fleurs.

Des ruches d'Intermiel aménagées chez un producteur de canneberges du Centre-du-Québec.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

En théorie, lorsque la pollinisation des canneberges est terminée, à la mi-juillet, la colonie peut se refaire une santé et produire du miel en plus grande quantité que pendant la saison de pollinisation.

Mais cet été, la production de miel estival a été catastrophique pour plusieurs apiculteurs du Québec. De nombreuses maladies ont décimé les colonies, même celles qui n’avaient pas fait de pollinisation commerciale.

Un choix déchirant

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Un apiculteur transporte des ruches le long d'un cours d'eau.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Les apiculteurs font maintenant face à un choix déchirant : continuer à empocher l’argent des contrats de pollinisation en début de saison, une période où ils ont peu de revenus puisque la production de miel n’est pas entamée, ou tenter de préserver la santé de leurs colonies en les gardant uniquement pour la production de miel, ce qui équivaut à se priver d’importants contrats. On va devoir décider si on continue à faire plusieurs pollinisations payantes ou si on arrête. Peut-être qu'on va laisser tomber la canneberge. On ne le sait pas encore, déclare Cyril Lapeyrie au moment de faire le bilan de la saison 2020.

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Plusieurs abeilles accrochées sur un cadre d'une ruche.

Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Selon Raphaël Vacher, qui est également vice-président des Apiculteurs et apicultrices du Québec, les apiculteurs sont à la croisée des chemins. Moi, je connais des gros apiculteurs qui sont en train d'abandonner la pollinisation. Je connais également plusieurs petites fermes qui arrivent à la même conclusion. Dans le contexte mondial économique actuel, ça devient très difficile de rentabiliser nos entreprises.

Le reportage de Julie Vaillancourt et de Pier Gagné est diffusé à La semaine verte, le samedi 30 janvier à 17 h, sur ICI Télé.

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