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Quand le télétravail rime avec désastre et bombe à retardement

« Après sept mois de pandémie, je pense qu’il y aura une réduction significative de la productivité et de la créativité. »

Une femme a son bébé dans les bras tandis qu'elle travaille sur un ordinateur.

La conciliation travail-famille peut être difficile pour les femmes en période de pandémie.

Photo : iStock

Danielle Beaudoin

Nicholas Bloom, professeur d’économie à l’Université Stanford, en Californie, étudie depuis des années le phénomène du travail à la maison. Nous l’avons interviewé.

Vous avez publié récemment un billet (Nouvelle fenêtre) dans lequel vous affirmez notamment que la nouvelle économie du télétravail est un désastre en matière de productivité. Que voulez-vous dire?

D’abord, précisons qu’à long terme, le phénomène du télétravail peut être une bonne chose. Mais actuellement, il est très difficile d’être créatif en travaillant à la maison cinq jours par semaine. Sur une courte période, c’est faisable. Mais plus le temps passe, plus il devient difficile d’être productif, d’arriver avec de nouvelles idées, de rester motivé et concentré. Donc, je crois que la productivité en prend pour son rhume ces temps-ci.

C’est ce qui m’inquiète. Si vous y pensez bien, ce qui génère véritablement la croissance à long terme, ce sont les créations novatrices, comme les iPhone, les nouveaux sites web, les nouveaux produits et services. Et c’est très difficile d’arriver avec ça en travaillant à la maison.


Vous faites notamment référence dans votre billet à une étude que vous avez publiée en 2015 sur le télétravail chez Ctrip, une agence de voyages chinoise. Les résultats n’étaient-ils pas concluants?

Oui, les employés de Ctrip étaient productifs en télétravail, mais ils effectuaient des tâches très répétitives. On parle ici de répondre aux appels, faire des réservations. Et pour faire ça, il n’y a pas besoin d’être créatif. Donc, si votre emploi ne requiert aucune créativité, que vous faites chaque jour exactement la même chose et que vous n’avez jamais à innover, alors là, le télétravail peut bien fonctionner.

Donc, chez Ctrip, les employés qui ont décidé de travailler de la maison étaient 13 % plus productifs que leurs collègues. Il faut mentionner que seulement la moitié des employés se sont portés volontaires. Comment aurait performé l’autre moitié si on les avait forcés à travailler de la maison, comme c’est le cas en ce moment pour tout le monde avec la crise de la COVID-19? Difficile à dire.

Dans la situation actuelle, après sept mois de pandémie, je pense qu’il y aura une réduction significative de la productivité et de la créativité.

Si on revient à l’expérience de Ctrip, les télétravailleurs ont fini par se fatiguer de travailler de la maison. Ils voulaient retourner au bureau. En télétravaillant à temps plein, ils ont fini par se sentir démoralisés et démotivés.

Pour ma part, je suis un grand partisan du télétravail, mais deux ou trois jours par semaine; pas à temps plein.

Le télétravail chez Ctrip

Nicholas Bloom a codirigé une étude sur les effets du télétravail chez l’agence de voyages Ctrip. L’expérience a été menée par l’entreprise chinoise pendant neuf mois, de décembre 2010 à août 2011. L’employeur a offert à quelque 1000 employés de faire du télétravail. Un peu plus de la moitié se sont portés volontaires. Parmi les conclusions de l’étude publiée en 2015 : une hausse de 13 % de la productivité chez les télétravailleurs et une baisse de 50 % du taux d’attrition (départs volontaires).

Toutefois, après neuf mois, Ctrip a demandé aux télétravailleurs s’ils voulaient continuer l’expérience ou retourner au bureau. La moitié d’entre eux ont voulu revenir au bureau, même si ça leur prenait 80 minutes par jour pour le transport (aller-retour). Pourquoi? Besoin de compagnie. Les télétravailleurs ont rapporté qu’ils se sentaient isolés, seuls et déprimés à la maison.

Source : l'étude sur Ctrip (Nouvelle fenêtre) (en anglais)


Vous énumérez quatre facteurs qui nuisent au télétravail. Quels sont-ils?

Premier facteur : les enfants, surtout les plus petits. Je sais de quoi je parle; j'en ai quatre! Les plus vieux vont au secondaire; ils ont 15 et 17 ans. Mais ma plus jeune a cinq ans. Et c’est vraiment difficile de se concentrer en télétravail quand elle est autour et qu’elle veut jouer. Et j’aime sa compagnie! C’est très dur!

Deuxième facteur : l’espace de travail. Bien des gens travaillent dans une pièce commune. Aux États-Unis, et je suis sûr que c’est probablement la même chose au Canada, un peu plus de la moitié des télétravailleurs sont installés dans leur chambre à coucher. Donc, la majorité des gens travaillent soit dans une pièce commune ou dans leur chambre. Aucune de ces deux options n’est idéale!

En fait, chez Ctrip, ceux qui voulaient faire du télétravail devaient avoir chez eux une pièce exclusivement à eux, qui ne soit pas leur chambre à coucher.

Donc, c’est le deuxième facteur. Vous savez, bien des gens se trouvent dans la même pièce que les enfants qui font leurs devoirs, le conjoint qui travaille ou encore les colocataires.

Troisième facteur : l’Internet haut débit. Aux États-Unis, et c’est sûrement la même chose au Canada, 90 % des gens ont Internet à la maison, mais seulement 65 % ont une connexion assez rapide pour effectuer des appels vidéo. Donc, ceux qui ont une connexion instable ou intermittente ne peuvent pas être pleinement efficaces. On parle ici du tiers des Américains, généralement les personnes à faible revenu.

Quatrième facteur : le temps plein. En ce moment, on travaille de la maison cinq jours par semaine. Avant la pandémie, seulement 2 % des Américains travaillaient de la maison à temps plein. Parce que c’est dur, on ressent la solitude, c’est difficile de rester motivé en étant tout le temps en télétravail.


Vous décrivez la situation actuelle comme une bombe à retardement en matière d’inégalités. Que voulez-vous dire?

Dans le sondage que nous avons fait  (Nouvelle fenêtre)(en mai 2020) sur le télétravail postpandémie, on note que ceux qui veulent travailler de la maison aimeraient le faire environ deux jours par semaine. Qu’ils gagnent 20 000 $ par année ou 250 000 $. Qu’ils soient riches ou pauvres, ils ont les mêmes préférences.

Mais qui va pouvoir télétravailler à temps partiel après la pandémie? Ceux qui gagnent 250 000 $ et plus par année pourront probablement travailler deux jours par semaine de la maison. Et ceux, à l’autre bout du spectre, qui gagnent 20 000 $ par année auront sans doute droit à une demi-journée par semaine. Beaucoup moins que les mieux nantis.

Pourquoi? Parce que les gens qui gagnent bien leur vie sont généralement des cadres, des professionnels ou encore des gestionnaires, qui peuvent travailler de la maison. Par contre, les plus petits salariés, qui travaillent souvent dans des magasins ou des usines, peuvent difficilement faire du télétravail.

Et pourquoi est-ce une bombe à retardement en matière d’inégalités? Parce que le télétravail est en soi un avantage précieux. Parce qu’il vous permet de gagner beaucoup de temps dans une journée, que vous auriez autrement perdu en transport pour vous rendre au travail. Cela veut dire que vous pouvez vivre plus loin loin de la ville. Que ça vous coûte moins cher en transport. Le télétravail apporte d'énormes changements dans le mode de vie. Pour bien des Américains, le télétravail à raison de deux ou trois jours par semaine est aussi précieux qu’une bonne assurance maladie financée par leur employeur.

Et ce qui va arriver après la pandémie, c’est que les mieux nantis bénéficieront du télétravail, mais pas les plus démunis. Cela va donc accroître les inégalités.


Et les problèmes de santé mentale?

C’est un énorme enjeu en temps de pandémie, non seulement parce que les gens travaillent de la maison cinq jours par semaine, mais aussi parce qu’ils ne peuvent pas sortir le soir ou le week-end. Je n’ai pas de données là-dessus, mais il doit y avoir une épidémie de problèmes liés à la santé mentale.

Et avec la crise actuelle, il est encore plus difficile d’avoir accès à des soins. En ce moment, les thérapies se font soit par Zoom ou en personne, mais avec un masque. Ce n’est certainement pas aussi efficace que les rencontres face à face avec le thérapeute.


Vous voyez tout de même des aspects positifs dans le phénomène du télétravail. Quels sont-ils?

Oui, je vois des avantages, mais seulement quand la pandémie sera derrière nous.

Avant la pandémie, le phénomène du télétravail doublait tous les 10 ans. Après la pandémie, il y aura cinq fois plus de télétravail. C’est une énorme progression en peu de temps.

Une bonne proportion d’employés peuvent travailler de la maison si on leur permet de le faire deux jours par semaine. C’est un grand atout pour la société pour toutes sortes de raisons : moins de congestion routière, moins de pollution, plus de temps consacré à nos enfants.

Pour moi, le télétravail deux ou trois jours par semaine comporte surtout des avantages!

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