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Non, il n’y a pas davantage de suicides au Québec en raison de la pandémie

Il n’en demeure pas moins que la situation actuelle affecte sérieusement la santé mentale des Québécois.

Une capture d'écran de la publication virale dont il est question. Elle est accompagnée d'une image d'un bouquet de ballons attaché à une corde à noeud coulant. Le mot FAUX est superposé sur l'image.

Ces informations ont été partagées plus de 2500 fois à partir de plusieurs exemplaires sur différents profils Facebook.

Photo : Capture d'écran

Une publication virale prétend que la pandémie de COVID-19 a des répercussions sur la santé mentale dont on ne « parle pas » au Québec. On y affirme que le taux de suicide et le nombre de surdoses ont considérablement augmenté et que le taux d’occupation de l’Institut Douglas, à Montréal, a explosé. Or, si la crise actuelle a de véritables conséquences sur l’état psychologique des Québécois, les informations véhiculées dans cette publication sont complètement fausses.

Ce qui se passe présentement : le taux de suicide habituellement au Québec est de 1 par jour, il est maintenant à 22-23 par jour, peut-on lire dans le message partagé plus de 2500 fois à partir de plusieurs publications sur différents profils Facebook depuis le 14 octobre.

« Les overdoses se comptent par centaines. L’hôpital psychiatrique Douglas est habituellement en taux d’occupation de 25-35 % et dans les derniers mois c’est 150-165 %. Mais ça, on n'en parle pas », conclut le message.

Faux sur toute la ligne

Il est impossible d’avoir des statistiques précises quant au nombre de suicides au Québec en 2020, notamment parce que les rapports de coroners peuvent prendre un an à compléter. De plus, la compilation finale des statistiques peut s'étaler sur une année supplémentaire.

Il y a des suicides qui n’ont pas l’air de suicides au départ – ou l’inverse – et puis là, l’investigation du coroner vient nous donner la vraie réponse, explique le coroner en chef adjoint du Québec, Luc Malouin.

Par contre, en tant que coroner adjoint, je parle souvent à des coroners, et il n'y a personne qui m’a dit avoir vu des suicides comme il ne l’a jamais vu dans sa région. Selon les informations que j’ai du bureau, on ne semble pas avoir noté une hausse ou une baisse marquée cette année. Ça semble assez stable, ajoute Luc Malouin.

Luc Malouin accorde une entrevue.

Le coroner en chef adjoint du Québec, Luc Malouin.

Photo : Radio-Canada

Par ailleurs, les statistiques sur le taux de suicide habituel avancées dans la publication sont fausses : depuis 2006, la moyenne quotidienne de décès par suicide au Québec est d’environ 3.

Si on en avait juste un par jour… on serait heureux!, lance le coroner en chef adjoint du Québec.

Le cas de l’Institut Douglas

Les statistiques sur le taux d’occupation de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas sont également fausses, bien que le centre hospitalier soit légèrement plus achalandé depuis le début de la deuxième vague de la pandémie.

Le taux d’occupation de l’urgence de l’Institut [...] est souvent élevé, puisqu’il compte 6 civières. Il oscille généralement entre 100 % et 200 %, et ce, même avant la pandémie, fait savoir Hélène Bergeron-Gamache, relationniste du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, auquel l'hôpital Douglas est affilié.

Une femme marche derrière un panneau annonçant l'urgence.

Le taux d’occupation de l’urgence de l’Institut Douglas est souvent élevé.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La moyenne de visites aux urgences de l’Institut Douglas est d’environ 16 par jour depuis plusieurs années, ajoute Hélène Bergeron-Gamache. Au cours du dernier mois, ce chiffre est passé à 18.

Ce n’est toutefois pas une hausse qui peut être associée exclusivement à la pandémie, précise la relationniste, qui dit d’ailleurs avoir constaté une diminution de l’achalandage à l’urgence durant plusieurs semaines lors de la première vague du printemps.

De vraies conséquences sur la santé mentale

Si le taux de suicide ainsi que l’achalandage de l’Institut Douglas restent relativement stables, il n’en demeure pas moins que la pandémie affecte durement le moral des Québécois. On apprenait cette semaine que la ligne Info-Social 811, qui répond aux problèmes psychosociaux, reçoit deux fois plus d’appels depuis le début de la pandémie et que 46 % des Montréalais âgés entre 18 et 24 ans disent ressentir des symptômes (Nouvelle fenêtre) s’apparentant au trouble d’anxiété généralisée ou à la dépression majeure.

Depuis la fin septembre, la ligne de prévention du suicide 1866-APPELLE reçoit elle aussi davantage d’appels que la normale, selon un récent sondage mené par le Regroupement des centres de prévention du suicide du Québec (RCPSQ). Il s’agit d’une augmentation d’environ 20 % pour les deux tiers de ses centres par rapport à l’an dernier, tandis que le nombre d’appels était jusqu’alors demeuré stable.

Pour qu’il y ait une tendance qui se maintienne comme ça pendant plusieurs semaines, notre hypothèse, c’est que c’est dû à la COVID, estime la présidente du RCPSQ, Lynda Poirier.

Les gens vivent des pertes immenses et tout ce qu’on vit en ce moment est insécurisant – comme quand on dit, par exemple, que Noël n’existera peut-être pas tel qu’on le connaît. Je pense que la deuxième vague affecte plus les gens que la première.

Lynda Poirier, présidente du RCPSQ

Facteurs de protection

Comment se fait-il, donc, que ce haut niveau de détresse psychologique ne se soit pas traduit en augmentation du nombre de décès par suicide? Le directeur général de l'Association québécoise de prévention du suicide (AQPS), Jérôme Gaudreault, croit que cela pourrait être attribuable à la multiplication de facteurs de protection depuis le début de la pandémie.

Ces facteurs de protection, ils font en sorte que même si une personne a des idées suicidaires, elle ne passera pas à l’acte, explique-t-il.

Il existe peu de littérature scientifique sur l’effet d’une pandémie sur les taux de suicide. Par contre, une étude menée après la crise du SRAS à Hong Kong a trouvé que des réseaux sociaux (humains, et non numériques) visant à prendre soin des personnes vulnérables se sont multipliés, limitant ainsi les dégâts. C’est un peu ce qui s’est passé au Québec avec la COVID-19, analyse Jérôme Gaudreault.

Nos parents sont isolés, [...] donc on s’organise pour faire des commissions ou les appeler pour prendre des nouvelles. On ne peut plus voir nos amis, mais on peut quand même organiser des rencontres via Zoom. La Prestation canadienne d'urgence (PCU) a été critiquée à tort ou à raison, mais d’un point de vue santé publique, elle est venue apporter un allégement financier pour les personnes qui ont perdu leur emploi, illustre le directeur général de l’AQPS.

On s’est adaptés à la situation pandémique, ce qui fait en sorte que malgré les effets négatifs sur notre façon de vivre, on a réussi à se donner un certain sentiment de cohérence. C’est une hypothèse, mais ça pourrait expliquer la situation actuelle.

Jérôme Gaudreault, directeur général de l'Association québécoise de prévention du suicide

Lynda Poirier souligne par ailleurs qu’un plus grand achalandage du 1866-APPELLE n’est pas négatif en soi. Ça veut dire que les gens prennent l’aide où elle est, et ça, ça contribue à prévenir les décès par suicide, dit-elle.

Surdoses et COVID-19

Les overdoses se comptent par centaines, peut-on également lire dans la publication virale. Aucun contexte supplémentaire, comme la période de temps au cours de laquelle seraient survenues ces surdoses, n’est offert.

Chose certaine, par contre, il est difficile d’avoir des statistiques à jour à ce sujet, puisque les dernières données publiques de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) (Nouvelle fenêtre) datent de juin et que les délais du coroner qui s’appliquent au suicide s’appliquent également aux surdoses. De plus, une bonne partie des surdoses – près de la moitié, selon la Direction de la santé publique (DSP) de Montréal – se règlent sans faire appel au 911, et ne sont donc pas comptabilisées.

Or, après avoir été relativement stable depuis 2014, on constate une hausse marquée du nombre de décès reliés à une intoxication suspectée aux opioïdes ou autres drogues dans la province du Québec en mai et en juin, où l’on comptait respectivement 53 et 52 décès. Ce chiffre était de 30 et de 29 pour les mois de mai et de juin 2019.

Selon les données préliminaires qu’a en main la DSP de Montréal, un pic important des décès a ensuite été observé en juillet, avant de revenir à la normale pour les mois d’août et de septembre.

Cette hausse pourrait ne pas nécessairement être due à la détresse psychologique qu’amène la pandémie, mais bien à ses effets sur le marché des drogues illicites.

Une personne portant des gants bleus tient un sachet de poudre blanche sur un fond noir.

La pandémie a des effets sur le marché illicite de la drogue.

Photo : iStock / Darwin Brandis

Avant cet été, on avait un marché à Montréal où l’héroïne contenait très peu de fentanyl, une situation incomparable à ce qui vit Ottawa, Toronto et Vancouver. Cela nous protégeait des surdoses et des décès, parce que l’héroïne est une drogue beaucoup plus stable que le fentanyl, explique Carole Morissette, médecin-conseil à la DSP de Montréal.

Le marché de la drogue a probablement beaucoup changé à cause de la COVID, et l’héroïne qu’on a eue cet été à Montréal semble avoir été importée de Toronto et d’Ottawa. On voit de plus en plus de fentanyl dans les prélèvements biologiques des personnes décédées par surdose du Laboratoire des sciences judiciaires du Québec, et ça nous préoccupe, ajoute-t-elle.

Un message conçu pour nier la pandémie

Si cette publication s’est énormément propagée sur Facebook à partir de la mi-octobre, une version plus conspirationniste du message – partagée quelque 300 fois – circule sur le réseau social depuis la fin septembre.

Celle-ci semble être la source originale de ces fausses informations. Au moment de sa mise en ligne, elle avançait les mêmes statistiques que la publication virale, mais le passage ça on n’en parle pas est remplacé par une phrase niant l’existence de la pandémie.

Une crise montée de toutes pièces pour détruire l’économie et les familles aux ordres de l'OMS et de l’élite mondiale, peut-on lire dans ce message d’un internaute adepte du mouvement conspirationniste QAnon daté du 29 septembre.

Capture d'écran de la publication Facebook en question, accompagnée d'une image du personnage Joker des bandes dessinées Batman.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La version originale de la publication virale contenait une phrase niant l'existence de la pandémie.

Photo : Capture d'écran

La publication du 29 septembre est plus difficile à retracer que celles de la mi-octobre parce que les statistiques qui y sont mentionnées ont été modifiées par son auteur le 3 octobre. On peut maintenant y lire que le nombre de suicide [sic] habituellement au Québec est de 3 par jour, il est serait maintenant autour de 4,2 par jour, selon une modélisation basée sur le taux de chômage.

Pour arriver à ces chiffres, l’auteur semble s’être basé sur une étude de l’Université de Toronto (Nouvelle fenêtre) qui prévoyait en mai qu’il pourrait y avoir de 418 à 2114 suicides de plus au Canada dans la prochaine année en raison du chômage provoqué par la COVID-19.

Or, comme cela a déjà été expliqué, rien n’indique pour l’instant que cela est le cas.

L’auteur du message n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Besoin d'aide pour vous ou un proche?

Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (277-3553).

Ce service est disponible partout au Québec, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

Le site commentparlerdusuicide.com (Nouvelle fenêtre)

Ailleurs au Canada : 1-833-456-4566

Le site Prévention du suicide et soutien (Nouvelle fenêtre)

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