•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Intersexuation : le petit écran doit-il toujours se faire le miroir de la diversité?

La télévision a le pouvoir de rendre le public à l'aise devant la différence, mais peut perpétuer des stéréotypes. Chose certaine, il faut ouvrir la conversation sur l'intersexuation.

Une personne intersexuée, portant un béret noir et un chandail bleu.

Janik Bastien-Charlebois est prof de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et milite pour les droits des personnes intersexuées.

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Attention aux divulgâcheurs – Fragile, l'une des séries les plus regardées à la télévision québécoise cet automne, expose une réalité encore méconnue : l’intersexuation. Est-ce qu’une émission peut éduquer le grand public et mettre en lumière une minorité? Risque-t-elle, en le faisant, de véhiculer des stéréotypes? Voici quelques pistes de réflexion.

Avertissement : ce texte pourrait contenir des divulgâcheurs en lien avec l’intrigue de la série Fragile. Nous préférons vous en avertir.

Le récit de la série Fragile met en scène Dominic, 22 ans, qui cache un lourd secret. On sait, dès les premiers épisodes, que le personnage interprété par le comédien Pier-Luc Funk est aux prises avec un problème médical. Sa nature demeurera toutefois inconnue jusqu’à la fin du sixième épisode, où on lève le voile sur sa situation : ni homme ni femme, Dominic est en fait ce que l’on nomme une personne intersexuée, que l’on appelait autrefois hermaphrodite.

Un jeune homme aux cheveux bruns et aux yeux bleus. Il y a quelque chose de trouble dans son regard.

Pier-Luc Funk interprète le rôle de Dominic Couture dans la série « Fragile ».

Photo : Amalga Créations Médias

D’une part, l’auteur Serge Boucher estime que c’est précisément le rôle de la télévision que de mener un combat pour que le public soit à l'aise avec la différence. C’est par ce qu’il qualifie de hasard que le scénariste, inspiré par ses lectures, a voulu faire de Dominic un personnage unique.

[C’est un personnage] aux prises avec une dualité, avec le masculin, le féminin, mais qui l'assume entièrement, souligne-t-il, tout en spécifiant que le personnage joué par Pier-Luc Funk considère sa situation comme une chance.

Éviter de réactiver les blessures

De son côté, la professeure de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et militante pour les droits des personnes intersexuées Janik Bastien-Charlebois émet une légère réserve.

Sans toutefois être contre l’idée que des personnages intersexués prennent davantage de place à l’écran, elle estime qu’il faut redoubler de prudence dans leur représentation fictionnelle, afin d’éviter de véhiculer des clichés.

D'un côté, ça rend la présence ou l'existence de personnes intersexes plus présente à l'esprit. Mais d'un autre, s'il y a des stéréotypes qui sont véhiculés, ça nous rend la tâche plus difficile.

Janik Bastien-Charlebois

Plusieurs personnes intersexuées ont, selon elle, vécu le silence, ou encore ont eu du mal à comprendre comment leur simple identité pouvait générer autant de curiosité, notamment dans la communauté médicale.

Quand j'étais plus jeune, j'avais des visites régulières chez le médecin. Et il n’y a rien qui me faisait souffrir dans mon corps. Mais, tu apprends progressivement que c'est juste toi qui te retrouves comme ça à l'hôpital. Juste pour te faire regarder... Pas les gens autour de toi. Pas les autres... Et tu te dis que c'est parce que le médecin estime qu'il y a un problème avec ton corps.

Ouvrir la conversation

C'est à la naissance, la plupart du temps, qu'est détectée l'intersexuation. Un bébé intersexué n'est ni fille, ni garçon. En fait, il n'y a que très rarement deux sexes fonctionnels. Bien souvent, l'anatomie se situe entre les deux : ni typiquement féminine, ni typiquement masculine.

Le Dr Shuvo Ghosh, pédiatre du développement et du comportement et professeur adjoint de pédiatrie au Centre de santé universitaire de McGill (CUSM), côtoie régulièrement des enfants intersexes, et c’est ce qu’il l’a amené à collaborer avec l'équipe de la série Fragile pour mieux les faire connaître. On a fait des erreurs [par le passé], admet-il.

Le gros défi devant nous, c'est d'ouvrir la conversation un peu pour ces personnes. Parce qu'elles sont nées sans un problème. On crée le problème, des fois, parce qu'elles sont au milieu.

Le Dr Shuvo Ghosh

Janik Bastien-Charlebois abonde dans le même sens. C’est notamment pourquoi, depuis plusieurs années, elle milite avec des gens de partout sur la planète afin que le corps des personnes intersexuées soit accepté tel qu'il est. J'avais beaucoup intériorisé l'idée qu'on était une gang de... je vais être crue : une gang de pas beaux, avoue-t-elle.

À cet effet, la Dre Lyne Chiniara, pédiatre endocrinologue au CHU Sainte-Justine, estime que la prise en charge des enfants intersexes a largement évolué au courant des 20 dernières années.

L’auteur de Fragile, Serge Boucher, espère humblement que sa série sensibilisera le public à cette situation, et même qu'elle interpellera les personnes qui la vivent.

Un homme portant un coton ouaté noir, avec des lunettes rondes noires.

L'auteur de « Fragile », Serge Boucher.

Photo : Radio-Canada

Je pense que s’il y avait un jeune qui voyait ça à l'écran... je me dis que ça peut, peut-être, éveiller quelque chose et faire du bien. Éveiller un "je ne suis pas seul".

L'auteur Serge Boucher

Janik Bastien-Charlebois, pour sa part, le sait, aujourd’hui, qu'elle n'est pas seule.

C'est sûr qu’on n'est pas super nombreux. Mais ce n’est pas parce que quelque chose est rare que ça signifie que ce n’est pas valide. On ne peut pas revenir en arrière. On ne peut pas récupérer ce qu'on nous a enlevé. La seule chose qu'on peut faire, c'est de lutter pour que d'autres personnes n'aient pas à vivre ce qu'on a vécu, dit-elle.

Un combat qu’elle souhaite continuer de mener pour que l'on soit, collectivement, plus à l'aise devant la différence.

D'après un reportage de Sébastien Desrosiers, au Téléjournal avec Céline Galipeau

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !