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Des infirmières songent à démissionner pour éviter les quarts de travail de 12 heures

La réorganisation des horaires de travail dans le secteur de Lac-Saint-Jean-Est décourage des infirmières qui ont décidé de raconter leur réalité.

Deux infirmières portant un masque au travail.

Le personnel de santé s'inquiète de l'imposition de quarts de travail de 12 heures.

Photo : Reuters / Pascal Rossignol

« J’ai 15 ans et 174 jours d’ancienneté et je pense sincèrement démissionner », laisse tomber l’infirmière Cathy Pelletier à la suite de l’imposition de quart de travail de 12 heures dans le secteur d’Alma par le centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Cette réorganisation des horaires de travail concerne des infirmières et des préposés aux bénéficiaires de l'hôpital d'Alma et tout le personnel soignant du CHSLD Isidore-Gauthier de Saint-Cœur-de-Marie. Les établissements sont aux prises avec d’importantes éclosions de COVID-19. L’objectif de la mesure était de réduire le nombre de quarts de travail quotidiens à combler.

La situation cause bien des mots de tête et autant de larmes. Déjà, des employés réfléchissent à quitter le métier, et ce, malgré leur vocation.

Une femme est devant des arbres aux couleurs de l'automne.

Cathy Pelletier, infirmière depuis 18 ans, est au bout du rouleau. Avec l’imposition des quarts de travail de 12 heures, celle qui travaille au département d’obstétrique de l’hôpital d’Alma songe à démissionner.

Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon-Lalancette

La lourdeur de certains protocoles et mesures visant à freiner la propagation du coronavirus, l’incertitude quant à la dernière période de vacances estivales et l’imposition des quarts de travail de 12 heures ont mené Cathy Pelletier, qui pratique le métier depuis 18 ans, à amorcer cette réflexion.

Je remets en doute la profession depuis que la pandémie est arrivée. Pourtant, mon département, on n’est nullement touché. Aucune employée n’a été déclarée positive et on n’a jamais eu encore de patient positif d’hospitalisé sur mon étage. Mais depuis le mois de mars, on nous demande de faire des procédures, on nous met en tête des algorithmes, des démarches. On est comme plus capables. On a tout le temps, on dirait, un couteau à la gorge , témoigne l’infirmière qui œuvre au département d’obstétrique.

À 40 ans, la mère de deux adolescentes indique être à une étape de sa vie où elle recherche une certaine « facilité  » . Après de nombreuses années à travailler de nuit, l’infirmière a obtenu, il y a à peine deux ans, un poste à temps complet de jour. L’absence de reconnaissance lui fait mal.

J’adore ce que je fais, je donne la vie, j’accompagne des mamans à donner la vie. Sincèrement, j’en mange de la périnatalité. Mais je n’ai plus le goût. C’est tout ce qu’il y a autour. […] On est vraiment comme une usine à numéro, on est des numéros. On prend soin des gens, mais qui prend soin de nous?

Cathy Pelletier, infirmière

Celle qui compte près de deux décennies de métier ne pense pas quitter son emploi sur un coup de tête. Elle profitera tout de même des prochaines journées de congé pour s’informer quant à son avenir et ce qu’implique son départ. Sincèrement, plus les jours avancent et plus je pense à quitter la profession carrément , résume-t-elle.

Cathy Pelletier se demande qui a bien pu penser à l’imposition de quarts de travail 12 heures comme solution.

Quelle formation il a pour imposer des 12 heures à des mamans de famille. C’est inhumain. Des paramédics qui ont déjà fait des 12 heures diraient que ce n’est pas fait pour une maman de famille. Toutes celles que je connais qui ont été sur des 12 heures, ça ne tough pas , questionne celle qui rappelle la présence de l’inévitable charge mentale.

Une détresse partagée

D’autres infirmières se sont confiées à Radio-Canada sous le couvert de l’anonymat.

Le gestionnaire ne peut rien faire pour le moment, il ne sait rien. On conserve nos horaires jusqu’à vendredi, on devrait avoir plus de détails. Il laisse le temps aux gens de se revirer. Encore deux jours à stresser et à se demander ce qui se passera avec moi, confie une infirmière qui a un poste de jour. Tout le monde est en crise, tout le monde appelle au syndicat. Tout le monde est en panique.

La vie familiale sera bouleversée pour celle dont le conjoint quitte très tôt le matin pour le travail et revient tard en soirée.

Il faudra quelqu’un pour aller chercher ma fille après l’école et qui restera jusqu’à au moins 18 h 30. Le souper, les devoirs et le bain ne seront pas faits. Et j’arriverai alors que les enfants dormiront , expose-t-elle pour les affectations aux quarts de travail de jour . La nuit, il faudra que quelqu’un arrive à 4 h et aille porter ma fille à l’école. Je me coucherai après 9 h et devrai aller chercher ma fille à l’école à 15 h, préparer le souper et faire les devoirs avant de me présenter à l’hôpital à 19 h 45 prête à recevoir le rapport. Ça ne laisse pas une grande latitude , ajoute-t-elle.

L’infirmière a souvenir de ravages du travail de nuit sur son corps. Cette époque où le sommeil réparateur se faisait rare l’a conduite vers un arrêt de travail et une dépression.

La Jeannoise qui est habitée par la passion de son métier pense également aux usagers du réseau de la santé. On vit une frustration, mais devant notre patient, ça ne doit pas paraître. On doit rester de marbre, mais on est des humains aussi. Des fois, quand ça va moins bien, on vit de la violence par les patients. On se dit qu’ils sont malades. Si on doit vivre cela en plus d’être au bout du rouleau, on va carrément casser en deux , dit-elle.

Sans grande surprise, le moral n’est plus au rendez-vous. Le matin, j’avais hâte d’enfiler mon uniforme en me disant que j’allais à la guerre avec mon cœur. On part avec la peur au ventre, on sait que le virus est virulent et qu’il est partout. Quand on a un patient qui sort positif, on vient tout viré à l’envers. On se demande si on est malade, si on ramène cela à la maison aux enfants. On ne sera plus 8  heures dans cela, mais 12 heures , témoigne l’infirmière.

Gros plan sur le visage d'une femme qui porte un masque et une tenue de soignant.

Une professionnelle de santé

Photo : iStock

8 heures ou rien!

Une infirmière auxiliaire est catégorique, elle ne peut travailler de nuit pour des raisons familiales. Elle compte aviser le gestionnaire qu’elle sera disponible pour des quarts de huit heures ou rien. La femme se dit prête à aller voir ailleurs.

C’est impossible. Je ne laisserai pas mes enfants seuls. Je ne partirai pas le matin et revenir le soir alors qu’ils sont couchés. Il n’est pas question de trouver une gardienne, je ne veux pas être une mère absente de la vie de mes enfants. J’aime mon travail, c’est une vocation. Ce n’est pas vrai qu’à 45 ans, je vais détester mon métier et me brûler à ma job. Je ne suis pas rendue à l’âge que ça ne me tentera pas d’aller travailler. Ce n’est pas ça ma vie. Ma vie, c’est ma famille , témoigne-t-elle

Elle qualifie la situation d’aberrante et peine à croire que rien ne peut être fait. On a des droits et ils ne sont pas respectés, la COVID-19 a le dos large [...] Ça va à l’encontre de mes valeurs de me faire obliger à des choses comme ça , mentionne-t-elle.

Elle ajoute que la détresse est déjà palpable. Si tu savais aujourd’hui à quel point ç’a braillé au travail. Il y a des mamans monoparentales, toutes seules, pas de famille, pas rien. Il y en a qui partent en maladie. Elles ont des rendez-vous avec leur médecin. On va être dans la merde, ce sera fou , raconte celle qui œuvre dans le domaine depuis cinq ans.

Cette infirmière déplore que l’option des quarts de travail de 12 heures ne soit pas au choix des employés comme ce fut le cas cet été.

Décourageant pour la relève

La mesure qui s’étend à plusieurs milieux de santé décourage aussi une infirmière qui a amorcé sa carrière il y a un an. Pour elle, la vie après la réorganisation du travail sera synonyme de dormir et travailler.

La jeune infirmière avoue être presque soulagée de ne pas avoir d’enfant face à ce défi professionnel.

Ça fait juste un an et je trouve ça dur comme horaire de travail. Ça ne donne pas le goût de continuer. C’est un super de beau métier. J’adore tout ce qui vient avec la profession. Les horaires de travail, on sait que ça n’ira pas en améliorant , confit-elle.

De lourds quarts de travail

La charge de travail des nouveaux horaires inquiète les professionnels de la santé. Des infirmières expliquent que le quart de travail de jour comprendra trois services de repas et au moins trois tournées de médicaments.

On n’est pas assis dans un bureau. C’est debout avec le masque et la visière. C’est lourd comme job, on est content quand on termine après 8 heures. C’est gros 12 heures , illustre l’une d’entre elles.

Des personnes concernées reprochent que la mesure soit appliquée, même dans des secteurs qui ne comptent pas de cas positifs de COVID-19. Selon eux, cette réorganisation hâtive des horaires de travail épuise inutilement les employés. Le personnel soignant craint d’être fatigué lorsque la pandémie se pointera le bout du nez dans leur secteur.

Le premier ministre François Legault disait mardi, lors d’un point de presse, être prêt à faire des efforts financiers pour réduire la surcharge de travail des infirmières.

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