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Liberté d'enseigner : vrai enjeu ou faux débat?

Des professeurs admettent pratiquer l'autocensure, tandis que d'autres pensent que la liberté d'expression vient avec une certaine responsabilité qui incite à tenir compte des sensibilités de tous.

Gros plan sur un micro et en arrière-plan des élèves dans un amphithéâtre.

Certains professeurs estiment que la liberté d'enseigner est en danger, d'autres trouvent qu'il s'agit plutôt d'un faux débat.

Photo : getty images/istockphoto

Éviter de heurter les sensibilités de toutes les communautés conduit-il à l'autocensure dans le milieu scolaire? Après le renvoi momentané d’une professeure de l’Université d’Ottawa qui a prononcé « le mot en n », la question de la liberté d’enseigner se pose dans le milieu professoral.

Lorsque Elyse Lévesque reçoit une plainte d’un étudiant qui l’accuse d’islamophobie, elle en tombe de sa chaise. Moi! Moi qui ai un certificat en langue et culture arabes et qui ai passé plus de six mois de ma vie dans différentes régions musulmanes, lance-t-elle.

Elyse Lévesque enseigne les relations interculturelles et professionnelles au niveau collégial. Durant un cours, elle évoque la réalité des droits des femmes au Maroc, puisque certaines étudiantes prévoient s’y rendre.

Ses propos ne sont pas du goût de l’un de ses élèves qui s’en plaint à sa hiérarchie. À la suite de cet événement, j’ai été rencontrée par la direction de mon établissement qui m’a soutenue, indique-t-elle.

Daniel Loiselle, professeur de littérature et président de l’Association professionnelle de l’enseignement du français au collégial, se souvient d’un collègue qui a voulu donner un cours sur Putain, de Nelly Arcan. Une étudiante d’un mouvement religieux l’a obligé à proposer une autre œuvre, raconte-t-il en assurant que ce genre de situation n’existait pas il y a dix ans.

Affiche sur laquelle il est écrit "uOttawa".

La suspension d'une professeure de l'Université d'Ottawa est au cœur d'une polémique depuis plusieurs jours.

Photo : Radio-Canada / Marc-André Hamelin

Dernièrement, c’est le renvoi temporaire d’une professeure de l’Université d’Ottawa qui a utilisé le mot en n qui a soulevé la polémique.

Deux enseignants ont justement publié une lettre ouverte dans Le Devoir à ce sujet. En condamnant publiquement et de façon unilatérale l’utilisation en classe du mot ''nègre'' par une enseignante […] de l’Université d’Ottawa et en suspendant celle-ci [...] le doyen Kevin Kee s’est attaqué à la liberté d’enseignement des professeurs, écrivent-ils.

Autocensure des professeurs?

Signée par près de 600 professeurs, cette lettre défend donc la liberté d’enseignement, qui ne devrait pas être otage de certaines sensibilités au détriment des objectifs pédagogiques des établissements.

Sauf que pour éviter les situations comme celle qu’a vécue la professeure d’Ottawa, beaucoup de ses confrères et consœurs confient s’autocensurer. Ils craignent de heurter les sensibilités des étudiants, mais redoutent aussi que des plaintes soient déposées à leur encontre auprès de leur direction.

Ceux qui assurent ne pas tomber dans la censure concèdent toutefois marcher sur des œufs et tourner sept fois leur langue dans la bouche.

Une enseignante de littérature confie par exemple : Je me suis surprise récemment à retirer d’une présentation sur le genre de l'essai la référence à Nègres blancs d'Amérique de Vallières. Il s'agissait juste d'un exemple pour illustrer le genre de l'essai. Ce même ouvrage avait d’ailleurs fait polémique à l’Université Concordia de Montréal en juillet dernier.

Alain Deneault sourit au micro.

Alain Deneault estime que l'université a perdu son autonomie.

Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa

Plus de censure à l’université

La censure serait même importante à l’université, d’après Alain Deneault, professeur à l’Université de Moncton. Il explique cette situation par le fait que l’institution est entrée dans une logique clientéliste et de concurrence, ce qui lui fait perdre son autonomie.

On est entré dans un régime de compensation qui nuit aux causes qu'on voudrait défendre, relève M. Deneault qui a d'ailleurs écrit un article dans Le Monde diplomatique sur le sujet.

Il estime qu'à partir de thèmes légitimes et nécessaires, certains en viennent à tout subordonner à une cause, quitte à lui nuire en outrepassant les limites du sens. Et ceux qui refusent de marcher au pas se trouvent arbitrairement placés dans les troupes adverses, souligne-t-il.

Anne-Marie Gingras, professeure de sciences politiques à l’UQAM, trouve la situation d’autant plus choquante que la professeure a tenté d’expliquer comment le mot controversé a été réapproprié pour les droits de la personne. Alors, si l’on n’est même plus capable d’expliquer ce genre de problème, ça devient ridicule, soutient-elle.

L’université, ce n’est pas un bureau de psychologue. On ne peut pas s’attendre à ce que tous les professeurs soient sensibles au point de ne pas utiliser un mot qui heurterait une seule personne dans la classe, ajoute Mme Gingras.

Un autre professeur d’université, qui souhaite rester anonyme, va même plus loin. Je vois le continent de la liberté de parole qui part à la dérive. Cette professeure a juste utilisé un mot! Rendu là, fermons nos universités! s'exclame-t-il en évoquant le cas d’Ottawa.

À l'UQAM, la liberté d'enseigner des professeurs est protégée par leur convention collective. Cette clause précise que la liberté universitaire comprend le droit d’enseigner [et] de faire de la recherche ou de la création sans être obligé d’adhérer à une doctrine prescrite. Le corps professoral de l’UQAM jouit donc de protections en matière de liberté académique qui excluent tout parallèle avec la situation à l’Université d’Ottawa, peut-on lire dans un communiqué du Syndicat des professeurs et professeures de l'Université du Québec à Montréal.

Miloud Chennoufi.

Miloud Chennoufi conteste l'idée qu'il y a un danger pour la liberté d'enseigner.

Photo : Radio-Canada

Une indignation sélective?

Le ''mot en n'' est un terme violent et humiliant. Je ne vois pas pourquoi il faudrait l’utiliser, à moins que ce soit dans un cours d’histoire ou de philosophie, mais il faut le mettre en perspective et expliquer le contexte, répond plutôt Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes, ajoutant qu’il ne croit pas du tout que la liberté d’enseigner est menacée.

Je n’ai jamais ressenti de pression. La liberté en général génère des obligations qui relèvent de la responsabilité.

Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes

Le professeur dénonce un double discours de la part de ses collègues. L'enseignante en question n'utilisera jamais un mot que son propre groupe trouve dégradant et ne l'assimilera jamais à la liberté d’enseigner. Je ressens une forme de réserve quand mes collègues crient à l'atteinte à la liberté d’enseigner lorsqu'ils le font partiellement et uniquement lorsqu'un ou deux groupes en particulier en sont les victime, observe-t-il.

M. Chennoufi conclut : Un principe moral, dit absolu, comme la liberté académique, s’il n’est pas appliqué de façon universelle, ce n’est plus un principe moral.

Comme M. Chennoufi, Madeleine Pastinelli, professeure de sociologie à l’Université Laval estime que nous faisons face à un faux débat.

Elle souhaite plutôt pointer une forme d'incompréhension et de dialogue de sourds entre les milieux anglophones et francophones.

Les normes sociales ne sont pas les mêmes dans les deux communautés. En anglais on utilise l'expression « n-word » qui a parfaitement remplacé l'autre mot, alors qu'en français nous n'avions pas d'équivalent jusqu'à tout récemment. C’est d’ailleurs assez symptomatique que, dans le débat des derniers jours, on fasse référence à des gens comme Aimé Césaire ou Dany Laferrière, qui ont en commun d’être des francophones.

Madeleine Pastinelli, professeure à l’Université Laval

Enseigner sans heurter, est-ce possible?

Valérie Leduc, qui est professeure de sciences politiques au Collège Lionel Groulx, s’interroge justement sur la manière d’enseigner un concept sans le nommer et sans l’illustrer. Notre rôle est aussi d’engendrer la réflexion critique aux jeunes. Alors, comment faire cela sans nommer certains concepts? se demande-t-elle.

Il y a là le danger d’aseptiser [l’éducation], même si je comprends tout à fait qu’il faut préserver certains individus qui vivent l’oppression, poursuit-elle.

À la question que se pose Mme Leduc, M. Chennoufi répond qu’il est tout à fait possible d’enseigner un concept sans utiliser de mots blessants. On ne parlera jamais des ''assassins du Christ'' pour parler des juifs dans un cours sur l’antisémitisme ou des ''Peaux-Rouges'' dans un cours sur les Premières Nations, appuie-t-il.

Mme Pastinelli précise de son côté que dans le cas de la professeure de l'Université d'Ottawa, le problème n'est pas qu'on en parle [du concept, NDLR], mais qu'on utilise le mot.

Anne-Marie Le Saux, professeure de sociologie au Collège de Maisonneuve, donne un cours dans lequel elle évoque justement la liberté d’expression et les réseaux sociaux.

Il lui est arrivé d’évoquer les unes de Charlie Hebdo qui caricaturaient Mahomet. Ces mêmes unes qui ont coûté la vie à un enseignant français qui, pour illustrer le concept de la liberté d’expression, les a montrées en classe tout en laissant le choix aux élèves qui le souhaitaient de ne pas y assister.

Interdire certains mots peut au contraire participer à nier certaines situations oppressantes, croit-elle.

Une crise de confiance

Mais au-delà de la question des mots, l’école, comme institution, traverse une crise de confiance selon la professeure de sociologie, même si la transmission des connaissances se fait encore dans le plaisir.

L’école n’arrive plus à incarner une autorité, un espace sacré. Si les professeurs s’autocensurent, c’est parce qu’ils ont l’impression que leur institution n’est plus assez forte. Évidemment, c’est sain de remettre en cause les institutions, mais jusqu’à quel point? se demande Mme Le Saux.

Il en découle, d'après elle, que des professeurs se sentent surveillés, leurs propos pouvant sortir de la classe grâce aux réseaux sociaux avec le risque que leur sens soit altéré.

La liberté académique, la possibilité de s'exprimer sans être sous une pression constante, est menacée. Comment enseigner, provoquer une réflexion et des apprentissages quand on se sent surveillé constamment, quand on devient un peu parano, quand on sent qu’on doit longuement justifier chaque petit mot qui pourrait choquer? s'interroge Elyse Lévesque.

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