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« J'ai peur depuis la première journée », admet Verushka Lieutenant-Duval

Affiche « uOttawa » près d'un édifice.

L'Université d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Marc-André Hamelin

Radio-Canada

La professeure de l’Université d’Ottawa dont l’utilisation du « mot en n » lors d'un cours a lancé une controverse ne cache pas qu’elle vit dans la peur depuis que l’affaire a éclaté au grand jour.

J’ai peur depuis la première journée, a déclaré Verushka Lieutenant-Duval en entrevue à l’émission Tout un matin, en soulignant, à la blague dit-elle, qu’elle est soulagée de devoir porter un masque dans les espaces publics.

Quand j’ai entendu ce qui s’est passé en France, j’ai eu des sueurs froides, ajoute-t-elle, en référence à l’assassinat d’un enseignant qui avait montré des caricatures de Mahomet en abordant la question de la liberté d’expression.

Selon elle, les problèmes ont commencé lorsqu’une étudiante avec qui elle avait eu un échange privé sur le sujet a choisi d’en publier un extrait en ligne, assorti du nom, du numéro de téléphone et de l'adresse personnelle de la professeure.

Depuis […] j’ai commencé à recevoir moi aussi évidemment des courriels d’insultes , résume-t-elle.

Les insultes aussi que j’ai entendues, la violence que j’ai vue sur les médias sociaux, ça me bouleverse complètement.

Verushka Lieutenant-Duval, professeure à l'Université d'Ottawa

Au-delà des insultes, la professeure en histoire et théorie de l'art affirme être soufflée par la tempête médiatique engendrée par l’affaire. Je suis passé par toutes sortes d’émotions. C’est une tempête aussi dans ma tête, dit-elle.

J’aimerais d’ailleurs réitérer mes excuses à la communauté noire ou à toute personne, en fait, que ma mention du mot – je le répète, dans le cadre d’une présentation académique et savante – a pu blesser ou offenser. Ce n’était vraiment pas mon intention, enchaîne-t-elle aussitôt.

Je tiens aussi à préciser que je ne cherchais pas à provoquer aucune réaction.

J’ai été vraiment bouleversée, très attristée. On passe par toutes sortes de sentiments, de remises en question aussi. Ça a été deux semaines très très difficiles, je vais vous avouer.

Verushka Lieutenant-Duval, professeure à l'Université d'Ottawa

La professeure dit en outre qu'elle regrette d'avoir utilisé le mot en n, même s'il n'était aucunement question d'injurier qui que ce soit.

Si j'avais su que ce mot-là ne se prononçait plus dans le cadre d'un cours académique, je l'aurais dit d'une autre façon, affirme-t-elle. Si je pouvais retourner en arrière, certainement j'aurais fait les choses différemment.

Elle convient tout de même que personne ne l'a jamais prévenue qu'il lui était défendu d'utiliser le mot en n, même dans le cadre d'un cours. On doit naître probablement en connaissant déjà l’information. C’est pas évident, lâche-t-elle. L’université, moi je croyais que c’était un endroit où on était protégé par la liberté académique.

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Retour sur les événements

Le mot honni a été prononcé par Mme Lieutenant-Duval dans le cadre d'un cours sur la représentation des identités sexuelles dans le domaine artistique. Il était question du concept de resignification subversive, qui fait référence à la récupération d'un mot injurieux par la communauté qui en est victime.

Elle avait donné l'exemple du mot queer, qui désigne des personnes qui ne s'identifient à aucune catégorie traditionnelle de genre et d'orientation sexuelle. Au départ injurieux, le terme a été récupéré par ceux et celles qui s'identifient de la sorte. Le mot en n devait illustrer un autre exemple de ce phénomène.

Dans mon cours, [...] j’avais un volet, complètement à la fin de la session, où j’allais justement analyser avec des étudiants des œuvres d’art, la création artistique d’artistes africains, américains, et comment, par exemple, Adrian Piper peut récupérer, a réfléchi dans son travail, à l’intersection entre les discriminations basées sur le genre, sur le sexe, mais aussi sur l’origine culturelle, ethnique, relate-t-elle.

Donc, on allait revenir sur comment les artistes ont réagi à ces insultes et à ces discriminations qu’ils vivaient. Donc, mon emploi de ces concepts, de parler de ces discriminations, c’était justifié par mon corpus.

Verushka Lieutenant-Duval, professeure à l'Université d'Ottawa

La professeure Lieutenant-Duval indique par ailleurs que sa classe n'a pas réagi du tout sur le coup, indique-t-elle. Il ne s’est absolument rien passé. Et on a mis fin à la session. J’étais à la fin du cours. J’allais revenir pour compléter la matière au cours suivant, donc la théorie queer de couleur.

En soirée cependant, une étudiante lui a écrit pour lui signifier son malaise. Ma première réaction a été de lui offrir mes excuses les plus sincères. Elle dit avoir fait de même pour les autres étudiants du cours au cas où quelqu'un d’autre aurait été offensé par ma mention du mot.

Selon elle, toute l'affaire a commencé à prendre de l'ampleur après qu'elle eut offert à l'étudiante de débattre de la question. Le plan du cours avait déjà prévenu les étudiants que des concepts sensibles pouvant susciter des réactions allaient être abordés, et invitait les étudiants à en débattre, le cas échéant.

Je lui ai offert, parce que c’est elle qui m’en parlait : est-ce que tu as envie d’en parler, de prendre la parole en classe, qu’on puisse aller au fond des choses, qu’on puisse expliquer, débattre sur ce mot? Est-ce qu’on est mieux de le censurer ou, si on l’utilise, comment le faire, etc., explique-t-elle.

En classe, quand on ouvre un débat, on ne prend pas position. On lance des idées pour que les gens puissent débattre. Mais ça, je crois que ça a été mal interprété. On a pensé que je souhaitais qu’on utilise ce mot à tout prix. Ce n’était pas le cas. Je lançais seulement des idées pour qu’on puisse réfléchir à la question.

Verushka Lieutenant-Duval, professeure à l'Université d'Ottawa

Un débat qui donne lieu à des positions extrêmes

Mme Lieutenant-Duval, qui a repris ses cours après avoir été suspendue par l’institution, explique d’ailleurs avoir accepté de donner une entrevue à Radio-Canada pour recentrer le débat sur l’enjeu de départ.

J’ai l’impression que le débat est en train de se déplacer, d’être récupéré par des positions qui sont plutôt extrêmes, résume-t-elle.

Je pense qu’on s’éloigne un peu avec cette opposition francophones/anglophones, Québec/Ontario, que je suis en train de noter. Je ne pense pas que ça avait vraiment de lien avec ce qui s’est vraiment passé.

L’enjeu de départ, c’est vraiment comment utiliser un mot sensible en classe dans le cadre d’un cours académique? Qu’est-ce qu’on fait maintenant? demande-t-elle.

Je suis fière de cette jeunesse qui se lève pour dénoncer les inégalités, les injustices, qui sont liées tant aux discriminations ou à l’origine ethnique ou sociale, ou même le harcèlement, les agressions à caractère sexuel, assure la professeure.

Mais je suis tout à fait estomaquée qu’on puisse penser combattre le racisme, les inégalités, les injustices en utilisant des mots haineux, et aussi, si on pense à la France, en utilisant une violence d’une extrême cruauté, et de barbarie même, ajoute-t-elle du même souffle.

Un retour en classe fantastique

Mme Lieutenant-Duval n'a pas voulu commenter la position prise dans ce dossier par le recteur de l'Université d'Ottawa, Jacques Frémont.

Elle se réjouit cependant d'avoir été autorisée à reprendre son cours, même si un second cours donné par un autre enseignant a été créé pour les étudiants qui en ont fait la demande.

Pour l'heure, une seule étudiante a confirmé qu'elle voulait poursuivre sa formation avec elle. Si j’ai une seule étudiante, elle sera très chanceuse, je pense, d’avoir une professeure privée!, commente-t-elle.

La professeure souligne par ailleurs qu'elle a été très bien accueillie par les étudiants d'un autre cours qu'elle donne à l'Université d'Ottawa.

La réaction des étudiants a été absolument fantastique J’ai vécu un moment [...] que je ne suis pas près d’oublier. Les étudiants, je pense qu’ils ont, pour la majorité, compris que mon intention n’était pas de blesser et ont accepté mes excuses.

Verushka Lieutenant-Duval, professeure à l'Université d'Ottawa

Ils ont bien vu que j’étais absolument honnête et que si j’avais su, je n’aurais pas fait les choses comme je les ai faites. Et ça a été fantastique, incroyable.

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