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Programme scolaire albertain : francophones et Autochtones seraient relégués au passé

Des documents de travail confidentiels ne mentionnent pas d’éléments spécifiques à l’histoire franco-albertaine, ni les pensionnats autochtones et les conséquences négatives de la colonisation. 

Une salle de classe vide.

Il n'est pas précisé si une version distincte du programme sera créée pour les écoles francophones comme le NPD avait promis de le faire.

Photo : Getty Images/iStock/DONGSEON KIM

François Joly

CBC a obtenu des documents qui présentent une série de recommandations pour la réforme des programmes d’études sociales et d’arts. Ils signalent un recul important pour les perspectives francophones et autochtones dans le monde de l’éducation en Alberta, selon plusieurs experts.

Le sac de Rome par les Visigoths, les dynasties chinoises ou encore l'Odyssée d’Homère font partie du programme d’études sociales de 4e année proposé par un des documents obtenus par CBC. Celui-ci recommande également que les élèves mémorisent une série de dates comme la fondation de Québec en 1608, la signature des traités 6 et 7 ou encore la vague d’immigration ukrainienne dans l’ouest de 1898.

Le document ne mentionne cependant aucune date, ni aucun nom associé à l’histoire franco-albertaine comme Rouleauville ou le père Lacombe. Selon Raphaël Gani, chargé de cours à l’Université de Sherbrooke qui a consacré sa thèse de doctorat à la place des francophones dans le programme d’études sociales en Alberta, les francophones ne sont plus qu’une minorité parmi d’autres dans ce document.

Les francophones sont mentionnés, par exemple, dans un passage invitant les enseignants à discuter des histoires provenant de plusieurs communautés, dont l'une d’une communauté francophone et l'autre d’une communauté autochtone .

On en parle dans le programme, mais on parle des Québécois. Quand on fait apprendre une chanson aux élèves, on leur fait apprendre La Gaspésienne, déplore M. Gani. On ne focusse pas sur l’idée qu’on peut vivre en français en Alberta et être reconnu comme tel.

Vue sur un homme avec une barbe.

Selon Raphaël Gani, les documents traitent les francophones comme une minorité parmi d’autres.

Photo : CBC

Ce qui est plus important encore à ses yeux, c'est que c'est comme la fin d’un rêve. Pour la première fois en 2005, le programme d’études sociales avait été modernisé grâce à un partenariat entre anglophones, francophones et Autochtones, un processus qui demeure unique au Canada, selon Raphaël Gani. Cet esprit collégial est absent du document interne, selon lui. C’est la fin de la croyance que de se mettre ensemble autour de la table en tant que partenaires égaux, ça fait un meilleur programme que si on donne à un anglophone la tâche de faire le programme.

Les documents présentent les francophones comme étant essentiellement une réalité québécoise présente surtout dans le passé. Selon Raphaël Gani, la légitimité d’un système scolaire distinct pour les francophones pourrait être menacée si les futurs Albertains ne connaissent pas son origine et son ancrage historique.

Les documents ne précisent pas si une version distincte du programme sera créée pour les écoles francophones, comme le NPD avait promis de le faire.

Plusieurs changements de cap

En 2016, le gouvernement néo-démocrate de Rachel Notley s’était lancé dans une vaste réforme du programme scolaire. Un long processus de consultation avait été mis sur pied. À l’époque, le Parti conservateur uni accusait le NPD de tenir ces discussions en secret. 

En 2019, la nouvelle ministre de l’Éducation, Adriana Lagrange, a lancé une nouvelle phase de consultations. En août 2020, elle a nommé huit consultants, tous des hommes, chargés de conseiller le gouvernement sur le nouveau programme.

Chris Champion, un ancien employé politique de Jason Kenney, était responsable du programme d’études sociales. Il a été critiqué dans le passé pour avoir minimisé l’impact des pensionnats autochtones. La proposition de programme d’études sociales obtenue par CBC n’est pas signée, mais est elle est écrite à la première personne.

Le document contenant des recommandations pour le programme d’arts est quant à lui signé par William French, un avocat et traducteur qui est également membre de la compagnie de théâtre Shakespeare, de Calgary.

Selon Colin Aitchison, l’attaché de presse de la ministre de l’Éducation, ces documents contiennent les recommandations de plusieurs personnes et ne sont que des suggestions. Il a refusé de préciser l’identité des auteurs. Il ajoute que les groupes de travail chargés de la rédaction du nouveau programme n’ont pas l’obligation de suivre ces recommandations.

Adriana Lagrange, Chris Champion et William French ont refusé les demandes d’entrevue de CBC/Radio-Canada.

Les pensionnats trop tristes pour de jeunes enfants

Plusieurs intervenants autochtones qui ont consulté les documents affirment que ceux-ci ne donnent pas la parole aux premiers peuples et ne présentent pas leurs points de vue sur l’histoire. Plusieurs décrivent la place des Autochtones comme symbolique, mais pas importante.

La proposition de programme scolaire allant de la maternelle à la 4e année ne mentionne d’ailleurs pas les conséquences négatives de la colonisation ou des pensionnats autochtones.

Ça me rend malade qu’on en soit rendu à ce point-là, dit Dwayne Donald, professeur adjoint à l’Université de l’Alberta et membre de la Première Nation crie Papaschase. Il avait pourtant bon espoir que la réforme du programme scolaire lancée par le gouvernement NPD permettrait de faire plus de place aux Premières Nations et à leur réalité contemporaine.

Les documents mentionnent d’ailleurs que l’histoire des pensionnats autochtones est trop triste pour de jeunes enfants et recommande d’enseigner ce pan de l’histoire quand ils seront plus vieux. Les documents font cependant mention de l’esclavage des enfants pendant l’Empire romain et de l’assassinat de Jules César.

Histoires enseignées à l’ancienne

Les documents sont également accusés de mettre de l’avant une vision dépassée de l’enseignement. Selon Keith Barton, professeur à l’Université de l'Indiana et spécialiste de l’enseignement de l’histoire, le programme met trop l’accent sur la mémorisation de dates et de noms. Apprendre le nom des capitales en géographie, plus personne ne fait ça, illustre-t-il.

Ils vont avoir l’air complètement ridicules!

Keith Barton, professeur à l’Université de l'Indiana

Selon lui, les documents ne montrent aucune connaissance des 30 à 40 dernières années de recherche sur l’enseignement. C’est n’importe quoi, résume-t-il.

Le nouveau programme scolaire allant de la maternelle à la 6e année doit être mis à l’essai à l’automne 2021 et mis en application dans toutes les classes d’ici 2022.

Avec les informations de Janet French

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