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L'accès à l'éducation, un véritable casse-tête pour de nouveaux arrivants

Les enfants de familles sans statut et en quête d'asile rencontrent des obstacles importants au moment de leur inscription à l'école.

Des enfants attendent dans un cercle de distanciation physique à l'école communautaire de Portage Trail qui fait partie du Toronto District School Board (TDSB).

La Loi sur l'éducation exige que les enfants mineurs soient à l'école (archives).

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Thalia D’Aragon-Giguère

« On m’a dit de partir et que ma fille ne pouvait pas [aller à l’école] », mentionne Alejandra* (nom fictif). « On m’a dit que c'était impossible. »

La jeune mère d’origine mexicaine témoigne à cœur ouvert des obstacles qu’elle a rencontrés au moment d’inscrire sa fillette dans une école élémentaire de Toronto.

Alejandra* avoue qu’elle était convaincue que sa fille avait ce droit. Je suis sortie [de l’école] en croyant que c'était un mensonge.

Radio-Canada a accordé l’anonymat à quatre familles qui ont accepté de raconter leur expérience avec le système scolaire ontarien. L’utilisation de noms fictifs permet de protéger leur identité en raison de la précarité de leur statut d’immigration. Les familles ont toutes été en mesure d'inscrire leurs enfants à l'école après avoir essuyé quelques revers.

Ce refus d'admission en est un de plus que Natasha Rollings, coordonnatrice jeunesse au FCJ Refugee Centre à Toronto, a dû contester dans sa carrière. Elle accompagne chaque année des familles nouvellement arrivées au pays avec l’inscription à l'école de leurs enfants.

Alejandra* (nom fictif) accorde une entrevue, dos à la caméra.

La fille d'Alejandra* (nom fictif) est en 1re année.

Photo : Radio-Canada

On constate un traitement très différent d’une école à l’autre, précise-t-elle. Il arrive que certaines personnes en position d’autorité manquent de décence et de compassion envers ces familles qui ont vécu des traumatismes.

Les parents ont parfois l'impression qu’ils font quelque chose de criminel alors qu’ils tentent tout simplement de scolariser leurs enfants.

Natasha Rollings, coordonnatrice jeunesse au FCJ Refugee Centre

Mme Rollings constate une défaillance de communication dans le système. Certains documents peuvent par exemple être acceptés par les conseils scolaires, mais refusés par les écoles, souligne-t-elle.

Natasha Rollings en entrevue dans la cour arrière du FCJ Refugee Centre à Toronto.

Natasha Rollings, coordonnatrice jeunesse pour l'accès à l'éducation au FCJ Refugee Centre à Toronto.

Photo : Radio-Canada

En Ontario, un enfant mineur ne peut se faire refuser l’accès à l’éducation sur la base uniquement de son statut d’immigration.

La Loi sur l’éducation stipule d'ailleurs que l’inscription d’un élève mineur ne devrait pas être rejetée uniquement en raison de l’incapacité de ses parents à fournir un document qui ne serait pas réclamé à d’autres familles, notamment.

En d'autres termes, un enfant ne devrait pas être exclu de l'école parce que lui ou ses parents vivent illégalement au Canada.

Ministère de l’Éducation de l’Ontario, extrait de la note politique no 136 relative à la Loi sur l’éducation

Le manque d’uniformité dans l’application de la loi alimente toutefois un système scolaire à géométrie variable.

Au bureau du ministre de l'Éducation, Stephen Lecce, on assure que le gouvernement est engagé à ce que chaque enfant ontarien ait accès au système scolaire.

La règle normative de base veut que les enfants aillent à l'école, indique Me Joël Étienne, avocat spécialisé en immigration. Il reconnaît toutefois qu’un fossé se creuse entre les principes juridiques et la réalité sur le terrain.

Le poids des valeurs dans le système

Paola* (nom fictif) a elle aussi craint que les portes de l’éducation se referment sur l’avenir de ses enfants au Canada.

La mère d’origine brésilienne a dû multiplier les démarches pour que le transfert de sa fille d’une école torontoise à une autre soit accepté.

Paola* (nom fictif) accorde une entrevue, dos à la caméra.

La fille de Paola* (nom fictif) est en 3e année.

Photo : Radio-Canada

Les informations que nous avons reçues n’étaient pas toujours véridiques, se désole-t-elle. Nous avons rapidement compris que ça ne devrait pas être aussi compliqué.

Il y a des bénéfices et des droits que nous ne connaissons pas en tant que migrants.

Paola* (nom fictif), mère d'origine brésilienne

Bien que la loi est claire en matière d'accès à l'éducation, la perception de l'immigration joue un rôle important dans l'approche privilégiée par certaines écoles, selon Me Joël Étienne.

Si les [administrateurs] sont sensibles à la situation des réfugiés, ils vont donner un coup de main, passer l’éponge, fermer les yeux et inscrire les enfants, évoque-t-il. Il y a d’autres conseils scolaires qui sont assez insensibles.

Pour l’avocat en immigration, la seule valeur qui devrait primer est pourtant celle du meilleur intérêt de l’enfant.

Au Conseil scolaire catholique anglais de Toronto (TCDSB), on affirme que l'inscription des demandeurs d'asile et des personnes non documentées est terminée une fois que le statut est confirmé par l'examen des documents requis.

Pour sa part, le Conseil scolaire public anglais de Toronto (TDSB) assure appliquer une politique don’t ask/don’t tell de non-divulgation du statut d'immigration. Nous ne disposons pas d'informations précises sur les élèves sans-papiers, note Ryan Bird, porte-parole du plus grand conseil scolaire au pays.

Mme Rollings doute cependant de la mise en application de cette politique. C’est préoccupant que le conseil scolaire suggère avoir une telle politique, dit-elle. À chaque étape du processus, des membres du personnel posent carrément des questions sur le statut d’immigration des élèves.

C’est une question qui est non seulement posée, mais qui doit obtenir réponse, ajoute-t-elle.

La barrière de la langue en immigration

L’apprentissage d’une nouvelle langue pose également d’importants défis pour les familles qui ne parlent ni anglais ni français couramment.

Ça représente un véritable fardeau pour les familles, explique Mme Rollings.

Maria* (nom fictif) et ses deux fils ont déposé une demande d’asile il y a quelques mois. La famille d’origine mexicaine essaie depuis de naviguer à travers le système scolaire ontarien anglophone.

C’est difficile parce que nous ne parlons pas la langue, souligne timidement le cadet de la famille. Nous faisons de notre mieux avec le peu que nous connaissons.

Le fils cadet de Maria* (nom fictif) accorde une entrevue, dos à la caméra.

Les fils de Maria* (nom fictif) sont en 9e et 11e année.

Photo : Radio-Canada

Gloria* (nom fictif) réclame elle aussi l’asile pour sa famille. La mère d’origine salvadorienne explique que ses premiers pas ont été plutôt simples dans le système d’éducation.

Il y avait une enseignante qui parlait espagnol, spécifie-t-elle. Ça m’a beaucoup aidée.

La famille a toutefois été forcée de déménager et de changer ses deux fillettes d’école en prévision de la rentrée scolaire. Ça a été un peu plus difficile surtout avec le coronavirus, note la mère qui a tenté de coordonner l'inscription à distance. Personne ne parle espagnol [à la nouvelle école].

Ma plus jeune m'a dit : "Maman! Pourquoi personne ne me comprend quand je parle?"

Gloria* (nom fictif), mère d'origine salvadorienne

Elle avoue se sentir impuissante face à la situation. Je me sens mal en tant qu'adulte, confie la jeune femme. J’ai moi-même honte de parler.

Gloria* (nom fictif) accorde une entrevue, dos à la caméra.

Les filles de Gloria* (nom fictif) sont en 1re et 5e année.

Photo : Radio-Canada

Malgré ces obstacles à l’éducation, Me Étienne se dit tout de même rassuré par l’intégration de ces élèves dans la société.

Ces enfants qui passent à travers le processus finissent à niveau égal. Ils ne semblent pas avoir été lésés d’une façon ou d’une autre [...] statut ou non-statut.

Me Joël Étienne, avocat spécialisé en immigration

Je les revois trois ans, cinq ans et dix ans plus tard sur le point de graduer avec un français ou un anglais fantastique, et prêts pour l’université, se console-t-il.

Les deux fils de Maria* souhaitent quant à eux devenir ingénieurs. Ils se concentrent à réussir leurs cours tout en pratiquant la langue de Shakespeare, une langue qui leur permettra peut-être un jour d’atteindre leurs rêves au Canada.

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