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Fusillade du 22 octobre au parlement : des séquelles importantes six ans plus tard

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Maurice Montpetit de face avec - en arrière-plan - un militaire et le monument commémoratif de guerre.

Tous les ans, le 22 octobre, l’ancien constable de la Chambre des communes, Maurice Montpetit, se rend au Monument commémoratif de guerre où le caporal Nathan Cirillo a été abattu en 2014.

Photo : Radio-Canada / Émilien Juteau

Tous les ans, le 22 octobre, Maurice Montpetit, un ancien agent de sécurité de la Chambre des communes, se recueille au Monument commémoratif de guerre avant de se rendre à l'édifice du parlement.

Il revient sur les lieux où le caporal Nathan Cirillo a été tué avant que le tireur ne fasse irruption dans l'édifice du Parlement, le 22 octobre 2014. C'est un rituel que M. Montpetit répétait presque tous les jours au début de sa thérapie, pour dompter les images qui l’assaillent toujours.

Radio-Canada a appris que sur la trentaine d'agents de sécurité de la Chambre des communes en poste au parlement le jour de la fusillade, au moins 13 ont souffert de problèmes psychologiques importants, dont l'un qui s'est enlevé la vie.

J'évite le parlement

Si Maurice Montpetit sent le besoin de retourner sur place, c'est tout le contraire pour Louis Létourneau, lui aussi un ancien agent de sécurité de la Chambre des communes.

Louis Létourneau serre la main de l'ancien gouverneur général David Johnston.

Le 8 février 2016, le constable Louis Létourneau a reçu l'Étoile du courage du gouverneur général David Johnston, pour son intervention lors des événements du 22 octobre 2014.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

J'évite le parlement , affirme le Gatinois.

Ma psychologue est à Ottawa. Il faut que je passe techniquement par le centre-ville. Mais je fais un détour pour ne pas passer proche du parlement. C'est devenu pour moi un lieu... pas diabolique, mais ça me rend anxieux, explique-t-il.

Son départ définitif à la retraite pour trouble de stress post-traumatique a été officialisé il y a quelques semaines seulement.

Des balles du pistolet de Louis Létourneau sont parmi celles qui ont atteint le tireur le 22 octobre 2014.

L'agent de sécurité se trouvait au centre du Hall d'honneur de l'édifice du Parlement, entre l'entrée principale et la bibliothèque, tout au fond, quand il a entendu un gros boom. Il a tourné la tête et a immédiatement vu le tireur en haut des marches, fusil en main.

L'agent a attendu qu'aucun de ses collègues ne soit dans sa mire avant de commencer à tirer en direction de l'assaillant. 

Quand je l'ai vu arriver dans ma ligne, je me suis dit : "C'est pas vrai que c'est toi qui vas m'empêcher de voir mes enfants ce soir".

Louis Létourneau

Il n'a pas arrêté de courir. J'ai vidé mon chargeur. Quinze balles. Je ne lui ai pas laissé la chance de tirer vers moi, raconte M. Létourneau. L'agent dit avoir rechargé son arme et tiré à deux autres reprises.

Louis Létourneau a été décoré par le gouverneur général pour son courage lors de la fusillade.

Un homme en uniforme avec une arme à la main. Derrière lui se trouve un agent de sécurité.

Des agents de sécurité de la Chambre des communes dans un couloir du parlement quelques instants après la fusillade du 22 octobre 2014.

Photo : Radio-Canada

Le jour de l'attentat, Maurice Montpetit a passé des heures à protéger et à consoler des députés et des invités confinés dans les antichambres, des pièces adjacentes à la Chambre des communes. M. Montpetit, qui portait parfois une arme à feu, comptait ce jour-là parmi les agents non armés.

Il se souvient que sur le système radio, on mentionnait jusqu'à 13 assaillants sur le toit du parlement. Il y a des députés qui avaient peur. Une députée était avec son bébé. Il y a des députés qui voulaient tenter de sortir par une fenêtre sur des échafauds de construction. Je leur disais, on ne sait pas ce qu'il y a dehors. Restez à l'intérieur .

M.Montpetit en uniforme, le 22 octobre.

Maurice Montpetit dans le Foyer du parlement, quelques instants après la fusillade, le 22 octobre 2014.

Photo : Radio-Canada

Ce rôle de protecteur, M. Montpetit dit l'avoir joué longtemps après les événements.

Pendant trois ans, j'ai consolé des gens. Il n'y a pas une journée qui passait sans que je parle de la fusillade.

Maurice Montpetit

En raison de travaux de construction, il y avait parfois des détonations de dynamite sur la colline du Parlement. À chaque explosion, il y avait des députés qui sautaient, qui avaient la larme à l'œil. Je n’ai jamais été formé pour faire ce genre d'écoute. Je n'ai jamais été thérapeute.

Trois ans après les événements, il a commencé à ressentir une fatigue intense. Il s’est retiré d’activités qu’il aimait. Un matin de novembre 2017, en se rendant au travail, l'agent de sécurité sent que rien ne va plus. Normalement, j'aurais été prendre un café, j'aurais été au gymnase et je n'ai rien fait de tout ça. Je me suis rendu à mon casier pour me préparer. J'ai pris à peu près trois heures à m'habiller, raconte-t-il.

Une fois en poste, chaque ombre, chaque bruit le fait sursauter. J'avais peur de perdre le contrôle de mes émotions, se rappelle-t-il. M. Montpetit est parti en congé de maladie ce jour-là et n'est plus jamais retourné travailler.

Il me reste encore des rêves qui reviennent. J'ai des moments où je suis encore très émotif. Ça monte tout d'un coup et j'ai envie de pleurer. C'est pas la façon dont je voulais finir mon travail.

M.Montpetit en discussion avec la journaliste Brigitte Bureau.

Maurice Montpetit en entrevue avec Brigitte Bureau.

Photo : Radio-Canada / Émilien Juteau

M. Montpetit déplore que tous les agents en poste le jour de la fusillade n'aient pas été conviés à un débreffage le jour même ou le lendemain, loin des lieux de l’attentat. Le lendemain, il était plutôt de retour à son même poste comme si de rien n'était.

S'il apprécie l'appui qu'il a reçu d'un de ses patrons, davantage aurait pu être fait selon lui pour veiller au bien-être des employés dans les mois et les années qui ont suivi les événements.

Trois images le hantent toujours

Louis Létourneau regarde par la fenêtre.

Louis Létourneau est toujours hanté par ce qu’il a vécu au parlement le 22 octobre 2014.

Photo : Radio-Canada / Émilien Juteau

Trois séquences de la lutte à mort avec le tireur hantent toujours Louis Létourneau.

Le moment où est-ce que je le vois avec son arme, je le vois en haut des marches. Le moment où est-ce qu’il est juste en face de moi, comme à une douzaine, quinzaine de pieds. Puis le moment où est-ce qu’il est à terre, puis que c’est fini. Je sais que c'est fini parce que le sang coule. C'est pas mal les trois images qui me reviennent régulièrement, décrit-il.

Pour lui aussi, des baisses d'énergie importantes ont été les premiers signes d'une santé défaillante, environ deux mois après la fusillade. Je faisais ma journée de travail et aussitôt que j'avais un trente minutes de pause, j'allais dans la salle des constables et il fallait absolument que je fasse un power nap. C'est quelque chose qui ne m'était jamais arrivé. J'ai passé à travers des journées de 13, 15, 16 heures, sans jamais avoir besoin de m'étendre.

Son humeur a ensuite commencé à changer.

Je pétais ma coche pour un rien.

Louis Létourneau

Il a quitté son poste en 2015, un an après la fusillade. Il a tenté un retour progressif l’année suivante, qui n'a pas fonctionné, et il est reparti.

Portrait de Louis Létourneau

Louis Létourneau en entrevue avec Brigitte Bureau.

Photo : Radio-Canada / Émilien Juteau

M. Létourneau souffre toujours de troubles de concentration, de dépression et d'anxiété. L'anxiété, c'est le plus tannant. Une boule ici, dit-il en mettant la main sur sa poitrine. C'est comme un point qui est là, qui reste là, peu importe ce que tu fais, à quoi tu penses.

Un agent s'enlève la vie

Une série d'entretiens avec des agents de sécurité et des hauts dirigeants a permis à Radio-Canada d'identifier au moins 13 agents de sécurité de la Chambre des communes sur la trentaine à l'édifice du Parlement, au moment de la fusillade, qui ont souffert de séquelles psychologiques importantes.

L'un d'eux s'est enlevé la vie un peu plus de trois ans après l’attentat. Selon la sœur de l'agent en question, il n'a plus jamais été le même après les événements, qui ont marqué le début de sa descente aux enfers.

La grande majorité des officiers des édifices de la Cité parlementaire qui étaient en poste ce jour-là ont souffert à différents niveaux de ces événements, affirme pour sa part Roch Lapensée, président du Syndicat des officiers du Service de protection parlementaire.

On est passés de héros à zéros

Ceux à qui nous avons parlé sont unanimes. La façon dont les agents de sécurité ont été traités à la suite de la fusillade est venue amplifier le niveau de stress déjà élevé.

Le gouvernement Harper, à l'époque, a voulu réformer rapidement les services de sécurité sur la colline du Parlement après l'attentat du 22 octobre 2014.

Huit mois plus tard, le service de sécurité de la Chambre des communes et celui du Sénat, responsables de la sécurité à l'intérieur des édifices parlementaires, ainsi que l'équipe de la GRC, dont le pouvoir se limitait jusque là à l'extérieur des immeubles, ont été fusionnés pour créer le nouveau Service de protection parlementaire (SPP).

La direction des questions opérationnelles de cette nouvelle entité a été confiée à la GRC.

Une voiture du Service de protection parlementaire.

Depuis 2015, le Service de protection parlementaire assure la sécurité tant à l’intérieur du Parlement qu'à l’extérieur, sur la colline du Parlement.

Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle

Les gars ont eu l'impression d'avoir été tassés, explique Louis Létourneau. Vous avez fait une bonne job, mais là c'est nous qui sommes en charge.

Plusieurs agents de sécurité qui n'avaient jamais porté d'arme ont dû suivre une formation en maniement d'armes à feu. Les agents sont devenus des officiers de protection, appelés à faire un travail semblable à celui des policiers de la GRC, mais pour un salaire moins élevé.

En 2017, le SPP a formulé des réprimandes à l'endroit des officiers qui portaient notamment des casquettes arborant le mot respect en guise de protestation.

On est passés de héros à zéros, nous a affirmé Jean-Louis Franchi, un autre ancien agent qui était en poste le jour de la fusillade et qui a souffert de problèmes psychologiques.

Quand tu as un suicide parmi tes agents, il me semble que, comme patron, tu te poses des questions.

Jean-Louis Franchi

L'employeur va dire qu'il a offert de l'aide psychologique aux employés, mais il est où l'appui moral, le respect? Les gars ont fait des actes héroïques et vous les réprimandez parce qu'ils ont des revendications au niveau du salaire et du respect, a-t-il dénoncé.

Le conflit de travail a perduré jusqu'à la fin de 2019, quand la Commission fédérale des relations de travail a tranché en faveur de meilleurs salaires pour les officiers.

Mais la santé mentale des employés a été oubliée durant la mise en place difficile du nouveau service de sécurité parlementaire, estiment plusieurs d'entre eux.

Un agent du Service de protection parlementaire avec un écusson sur son épaule.

Le Service de protection parlementaire assure la sécurité sur la colline du Parlement.

Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle

Le soir même de la fusillade, M. Létourneau soutient qu'une aide psychologique a été offerte sur-le-champ à un petit groupe d'agents qui avaient été en contact avec le tireur.

Si cette aide immédiate a été la bienvenue, M. Létourneau estime qu'un suivi serré et à plus long terme aurait aussi dû être effectué par l'employeur. Dans son cas, ce sont des collègues qui lui ont dit qu'il n'avait pas l'air bien et qu'il devrait aller chercher de l'aide.

Nous prenons très sérieusement les problèmes de santé mentale, a répondu le Service de protection parlementaire à notre demande de réaction. D’ailleurs, nous avons lancé une série d’activités de santé mentale et de bien-être à l’intention de tous nos employés. Notre objectif est de faire en sorte qu’ils aient tous accès à du soutien en santé mentale, a-t-il ajouté.

Allez chercher de l'aide

Aujourd'hui encore, le 22 octobre demeure une date pénible pour Louis Létourneau et Maurice Montpetit, mais ils apprennent à composer avec l'horreur de cette journée.

Pas avoir eu d'aide, probablement que je ne serais pas là aujourd'hui.

Louis Létourneau

C'est sûr que je n'aurais plus ma famille. Mais pour garder ça, il faut que tu travailles fort. C'est pas facile. Mais ça vaut la peine.

Vous allez frapper le fond et même le dessous du baril avant de remonter. C'est normal, explique M. Montpetit, qui parvient aujourd'hui à retrouver une certaine sérénité dans ses activités préférées, comme la musique et le camping.

Si les deux hommes ont accepté de faire part de ce volet intime de leur vie, c'est pour inciter des gens qui seraient aux prises avec des problèmes semblables à aller chercher de l'aide psychologique.

Ressources pour la prévention du suicide

Si vous avez besoin d'aide en français partout au Canada pour vous ou pour un de vos proches, appelez le 1 833 456-4566. Vous pouvez aussi visiter le site Internet du Service canadien de prévention du suicide (Nouvelle fenêtre).

Jeunesse, J’écoute offre aussi de l’aide partout au Canada pour les adolescents qui veulent parler de leur situation, au 1 800 668-6868.

Ces services sont offerts 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

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