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La transformation des caisses populaires acadiennes, vue de l'intérieur

L'enseigne d'UNI Coopération financière sur l'édifice.

Le siège social d'UNI Coopération financière est à Caraquet, au Nouveau-Brunswick.

Photo : Radio-Canada / Michel Nogue

Le projet de regroupement des caisses populaires acadiennes a causé des remous, mais c'était une question de survie, selon l'un de ceux qui l'ont piloté.

Éric Aubé, qui a été le vice-président stratégie, communication et membership chez UNI Coopération financière, ne doute pas que la grande transformation du réseau des caisses populaires acadiennes était nécessaire, voire urgente.

On avait imaginé toutes sortes de scénarios, explique-t-il. Moi, je vous dirais que si on n'avait pas fait un regroupement, je ne suis pas certain que les caisses existeraient encore aujourd'hui. J'en suis encore convaincu et je pense que je ne suis pas le seul qui en est convaincu.

Le livre Petits récits d'une grande transformation, publié aux Éditions de la Francophonie

Le livre Petits récits d'une grande transformation, publié aux Éditions de la Francophonie

Photo : Radio-Canada / René Landry

M. Aubé a écrit un livre qui raconte cette grande transformation des caisses vue de l'intérieur, en coulisses. L'ouvrage, Petits récits d'une grande transformation, publié par Les Éditions de la francophonie, est arrivé tout discrètement, sans lancement officiel, en pleine pandémie, en juillet dernier.

On y prend la pleine mesure du casse-tête avec lequel les dirigeants de l'organisation devaient composer : concurrence des banques et clivage entre deux générations, les plus jeunes, n'hésitant pas à « magasiner » les institutions financières, et les membres de longue date, encore très attachés aux valeurs et symboles de l'entreprise financière.

C'était un dilemme, un fossé de générations en partant.

Éric Aubé, auteur de Petits récits d'une grande transformation

Il y avait des tendances lourdes, explique l'auteur. Imaginez une caisse locale qui devait s'ajuster au marché. On sait aujourd'hui, par exemple, qu'il y a plus de rentabilité dans une carte de crédit que dans un petit prêt personnel. Mais, il fallait tout changer les façons de faire et chaque caisse avait un peu sa façon de faire. C'était assez complexe de protéger sa part de marché quand tout le monde travaillait un peu à sa façon. Ça faisait beaucoup d'énergie dépensée à convaincre tout le monde de travailler ensemble.

Le projet de « caisse unique », appelé ensuite « regroupement collectif », s'est concrétisé le 1er janvier 2016. Les 15 caisses populaires ont été fusionnées et la Fédération des Caisses populaires acadiennes, à Caraquet, est devenue le siège social d'UNI Coopération financière. UNI relève maintenant de la Loi canadienne sur les banques. Le nom, de même que le logo de l'entreprise, ont été changés. Tous ces bouleversements ont suscité un débat musclé sur la place publique.

Un « beau cocktail »

Les dirigeants ont été accusés de tenter de cacher des informations au grand public. Là encore, Éric Aubé explique comment ils étaient en quelque sorte menottés.

Il fallait qu'on trouve une façon que les gens voient l'ensemble, poursuit l'ex-vice-président. On parlait du problème avant de présenter une solution. C'était difficile de s'entendre sur une problématique avec des visions différentes; c'était ardu. Il y avait aussi les médias qui s'y intéressaient beaucoup parce que les caisses, c'est une entreprise, mais c'est souvent confondu par une institution publique qui appartient aux Acadiens. Ça faisait un beau cocktail.

Les dirigeants devaient d'abord informer les représentants des caisses, composer avec 140 délégués et plus de 150 000 membres.

Avec ces gens-là, on bâtissait le modèle, explique Éric Aubé. C'était assez compliqué. Il fallait aussi les respecter et faire une étape à la fois. Quand ça sort dans le journal qu'on fait une caisse unique, ça part, et les gens pensent qu'on va fermer toutes les caisses et en garder juste une à Caraquet. On dit aux journalistes que ce n'est pas tout à fait ça, mais il fallait attendre nos sessions de travail qui s'en venaient pour donner un peu plus de viande.

La cerise sur le sundae, c'est quand on est arrivés avec le nom UNI.

Éric Aubé, auteur de Petits récits d'une grande transformation

Selon Éric Aubé, le point culminant de la controverse sur la place publique a été le changement de nom. La référence à l'Acadie venait de disparaître du nom de l'entreprise financière.

Ç'a brassé fort et avec raison, reconnaît-il. Dans le livre, je donne ma version et explique pourquoi et comment on a fait ça.

En clair, il explique dans son livre que la grande majorité de ces changements avaient été faits dans le but de séduire la prochaine génération.

Comme une campagne électorale

À la lecture du livre d'Éric Aubé, on réalise à quel point les changements ont été réfléchis et mijotés pendant plusieurs années. Certaines analyses ont semblé carrément effrayer les dirigeants de l'institution financière.

Par exemple, des données démographiques qui annonçaient un changement de garde important des membres plus anciens par les jeunes, une clientèle qui paraissait moins attachée aux anciennes valeurs et façons de faire les affaires.

Camille Thériault en train de parler à un pupitre

Camille Thériault, ancien PDG d'Uni Coopération financière

Photo : Radio-Canada

Le PDG, Camille Thériault, est présenté comme la personne idéale pour mener cette grande transformation du réseau des caisses populaires acadiennes. Ex-premier ministre, charismatique et apprécié des employés, il semble avoir dirigé la métamorphose un peu comme s'il s'agissait d'une campagne électorale. Il fallait convaincre les représentants des caisses et les membres de l'importance de la réforme.

L'auteur insiste sur les talents de meneur et de communicateur de Camille Thériault. Il révèle aussi ses moments d'angoisses, qui pourraient rappeler les états d'âme d'un politicien en fin de campagne électorale, à la veille du scrutin.

Fin avril 2014, les délégués des caisses sont réunis à Edmundston pour le Congrès du Mouvement. L'assemblée générale annuelle doit se prononcer sur le projet de « regroupement collectif ». Éric Aubé décrit dans son livre ce moment de doute qui accable l'ex-politicien Camille Thériault.

Vers 7 h 15 ce même matin, il s'était précipité vers moi dès qu'il m'avait vu dans la salle tout près des techniciens à côté de la scène, 1 h 15 avant le début du programme. Il était pâle. ''Je n'ai pas dormi de la nuit! Le projet ne passera pas!'', m'avait-il lancé.

Les délégués ont ensuite voté et appuyé unanimement le projet de regroupement collectif, qui sera ensuite présenté aux membres.

L'avis de Martin J. Légère

Alors que les dirigeants de la Fédération des caisses populaires ont déjà entrepris leurs démarches en vue de réaliser un projet de regroupement collectif et que ces démarches ne sont pas connues du grand public, ils obtiennent en quelque sorte la bénédiction d'un grand bâtisseur du mouvement, Martin J. Légère, de Caraquet, selon l'auteur du livre.

M. Légere a travaillé à la mise sur pied de la Fédération des caisses populaires acadiennes, en 1946. Il en a été le premier PDG, jusqu'à sa retraite en 1981.

Martin J. Légère

Martin J. Légère

Photo : Radio-Canada / Archives

Camille Thériault, le chef de la direction, sent le besoin d'aller s'asseoir avec M. Légère pour discuter du projet et surtout de connaître ce qu'il en pensait, écrit Éric Aubé.

M. Légère, qui est décédé en mars 2013 à 96 ans, était alors âgé de 94 ans au moment de cette visite.

Nous avons donc préparé quelques questions que nous lui avons posées, raconte Éric Aubé dans son livre. Une vidéo d'environ six ou sept minutes a été produite et est toujours aux archives d'UNI, mais il en restera certainement un segment très particulier, qui a été fort inspirant, et qui aura été visionné à maintes reprises et par des centaines de personnes pendant les travaux entourant le regroupement collectif.

Dans son ouvrage, l'ex-vice-président cite Martin Légere :Il faut comprendre ceci, et plusieurs personnes ne le comprennent encore pas, les Caisses, ce sont deux choses à la fois, une association et une entreprise. L'association doit certes bien fonctionner, mais elle ne marchera pas bien si l'entreprise ne fonctionne pas bien. Ces deux côtés ne sont pas dissociables! Pour que l'entreprise réussisse, il faudra être vif!

Les dirigeants de l'institution financière y ont vu un signe d'approbation de leurs démarches, qui ont ensuite mené aussi à un changement de nom, de logo et qui a vu UNI Coopération financière rejoindre les banques sous la charte fédérale.

Notre idole qui se rapprochait du centenaire nous confirmait que nous n'avions pas d'autres choix.

Éric Aubé, dans Petits récits d'une grande transformation

Cette vidéo a donc servi à convaincre de nombreux représentants des caisses populaires que la grande transformation proposée était la voie à suivre.

En entrevue, l'ex-stratège des communications justifie l'utilisation des propos du bâtisseur du Mouvement coopératif acadien.

Il était respecté dans tout le mouvement des caisses, explique Éric Aubé. On a dit pourquoi on ne montrerait pas ça. C'est sûr que ça nous aidait. Camille n'allait pas voir Martin Légère dans le but d'avoir des arguments de plus.

Au siège social d'UNI Coopération financière, l'équipe des communications, que dirigeait Éric Aubé jusqu'en 2017, ne nous a pas encore permis de visionner la vidéo ou d'écouter les propos tenus alors par Martin J. Légère.

Le livre Petits récits d'une grande transformation a été imprimé en 400 exemplaires, selon M. Aubé. La porte ne serait pas fermée à une éventuelle réimpression.

L'auteur invoque par ailleurs un devoir de réserve et préfère ne pas commenter des événements survenus après sa retraite, comme la tempête soulevée par les fermetures de points de service à Grande-Anse, Bas-Caraquet ou ailleurs.

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