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Les rumeurs copiées-collées, ces importants vecteurs de désinformation

Sur les réseaux sociaux abondent les statuts copiés-collés d’un profil à l’autre. Ils visent à mettre en garde de « dangers » qui nous guettent, ou encore à exposer la « vérité ». Et ce sont des sources de désinformation non négligeables. Décryptage du phénomène.

Plusieurs personnes assises manient un téléphone intelligent.

Plusieurs rumeurs copiées-collées circulent depuis longtemps sur les réseaux sociaux. Elles sont parfois reformulées à quelques mots près pour mieux s’adapter à l’air du temps.

Photo : iStock

« Dans l'agitation autour du Covid 19, rappelez-vous que la nouvelle règle Facebook commence le 1er octobre où ils peuvent utiliser vos photos. N’oubliez pas que la date limite est aujourd'hui! Cela pourrait être utilisé dans les procès contre vous. »

Ainsi débute une publication qu’une lectrice a envoyée aux Décrypteurs il y a quelques semaines, se demandant si ce qui y était raconté était vrai ou pas.

Le message, qui affirme ensuite qu'il est possible d'empêcher Facebook d’utiliser vos photos en copiant-collant le texte sur votre propre mur, est un canular qui circule depuis au moins 2012. Il revient périodiquement, parfois reformulé à quelques mots près pour mieux s’adapter à l’air du temps. Dans ce cas-ci, on l’a collé à l’actualité en y ajoutant une référence à la pandémie mondiale de COVID-19.

Capture d'écran d'un long statut Facebook affirmant que «demain commence la nouvelle règle Facebook sur laquelle ils peuvent utiliser vos photos». Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ce canular circule depuis au moins 2012.

Photo :  Capture d’écran

Si ce canular peut sembler anodin, il constitue un bon exemple du type de rumeur qui revient souvent sur les réseaux sociaux : le message copié-collé d’une source plus ou moins claire, qui apparaît en plusieurs exemplaires sur des profils et des dans groupes.

Cet article a initialement été publié dans l'édition du 16 octobre de l'infolettre des Décrypteurs. Pour obtenir des contenus exclusifs comme celui-ci, ainsi que des analyses sur tout ce qui touche la désinformation web, abonnez-vous en cliquant ici.

Phénomène récurrent

Ce genre de publication n’a rien de nouveau, mais on en voit énormément depuis le début de la pandémie. Par exemple, un message ayant circulé affirmait que le décès d'un résident de CHSLD à Saint-Isidore a été faussement lié à la COVID-19; un autre racontait une histoire selon laquelle une femme de 19 ans s’était retrouvée aux urgences parce qu’elle portait un masque; ou encore un avertissement abondamment partagé prétendant que les applications de traçage de la COVID-19 accèdent en secret à vos contacts. Il s’agit de trois rumeurs devenues virales et démenties par les Décrypteurs ces derniers mois.

Capture d'écran d'un statut Facebook disant que le coroner a attribué le décès d'un homme de 94 ans mort de vieillesse au CHDSL St-Isidore à la COVID-19.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Voici le message viral concernant le décès d'un résident de CHSLD à Saint-Isidore faussement lié à la COVID-19.

Photo : Capture d'écan

La première vient d’une source inconnue, et a été partagée des milliers de fois sur des profils et des groupes Facebook. La seconde avait circulé aux États-Unis en mai, avant d’être traduite en français et de se retrouver sur les réseaux sociaux et dans les boîtes courriel de Québécois en juin. La troisième, également d’une source inconnue, a elle aussi été traduite de l’anglais.

Les copypastas et les rumeurs, pas si différents que ça

Ce phénomène s'apparente à celui du copypasta, un dérivé du mot-valise composé des mots anglais « copy » (copier) et « paste » (coller). Ces blocs de texte – habituellement humoristiques – sont copiés et collés sur des forums ou sur les réseaux sociaux, souvent à des fins de trollage. Les premières mentions du concept sur Internet remontent à 2006 (Nouvelle fenêtre), et peuvent être retracées au forum anonyme 4chan.

L’un des copypastas les mieux connus est celui du « Navy Seal » (Nouvelle fenêtre). Il s’agit d’un long message vulgaire et agressif – mais surtout facétieux – rédigé du point de vue d’un soldat de la marine de guerre des États-Unis, qui menace une personne de mort. 

Le copypasta du Navy Seal a été maintes fois remodelé et adapté à différents contextes – par exemple, du point de vue du personnage de Palpatine de la série Star Wars – en plus d’être traduit dans plusieurs langues, dont le français.

La propagation de ces rumeurs copiées-collées sur les réseaux sociaux peut se faire d’une manière semblable, avec des traductions ou des adaptations pour différentes réalités sociogéographiques.

Mais contrairement aux copypastas, les rumeurs ne sont pas un phénomène propre au numérique. Pourtant, il est possible d’établir des parallèles entre ces deux formes de communication, selon Pascal Froissart, enseignant-chercheur en communication à l’université Paris 8, et auteur du livre La rumeur : histoire et fantasmes.

Quand on relaie une rumeur, c’est rarement de l’ordre de l’aléatoire. On le fait parce qu’on participe à une vie de communauté. Si je fais suivre une rumeur antisémite, je signale que je suis antisémite et je renforce la communauté dans sa compréhension de l’antisémitisme. Relayer une rumeur, c’est pas juste un acte informatif : c’est aussi relationnel, fait-il savoir.

Un copypasta, je vais le trouver quelque part, je le crée rarement. C’est moins important dans le copypasta de savoir qui a écrit le premier texte que de se poser la question de pourquoi est-ce que tout le monde le copie-colle. Pour le comprendre, à mon avis, on revient toujours à ces mêmes phénomènes collectifs.

Pascal Froissart, enseignant-chercheur en communication à l’université Paris8

Désinformer… sans nécessairement en avoir l’intention

Dans le même ordre d’idées, il n’est pas nécessaire de croire à la véracité d’une rumeur pour la propager, selon les trois spécialistes consultés dans le cadre de ce texte. D’après l’ethnologue Martine Roberge, professeure titulaire à l’Université Sherbrooke et auteure du livre De la rumeur à la légende urbaine, il peut en fait s’agir d’un énoncé de croyance.

Une personne qui raconte une rumeur ou qui transmet une information non confirmée, elle veut rendre service d’une certaine façon. L'ambiguïté entre le vrai et le faux est intrinsèque à la nature de la rumeur. Donc on se dit : "mieux vaut transmettre l’information si jamais elle s'avère être vraie", soutient-elle.

La rumeur naît souvent d’un phénomène inexpliqué. Ce qui participe à sa création est le mystérieux. Quand on est devant un phénomène inexplicable, on va créer une partie de la réponse. C’est la partie rationnelle des gens qui veut fournir une explication, mais [celle-ci] est empreinte par ce qu’on voudrait dire ou faire croire, ajoute Martine Roberge.

Si la rumeur peut être un vecteur de désinformation, comme on l’a souvent vu depuis le début de la pandémie, elle n’est pas nécessairement propagée dans le but de désinformer, explique Camille Alloing, professeur au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Je peux être face à quelqu’un qui a voulu intentionnellement désinformer pour atteindre un certain objectif, et ensuite relayer cette désinformation sans avoir cette même intention.

Camille Alloing, professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM

Ce qui est intéressant avec la rumeur, c’est que soit elle provient d’entités qui cherchent à désinformer, soit c’est quelque chose qui se crée de par les échanges, les conversations, ce qu’on voit circuler dans les médias, les évidences… Il y a ces deux phénomènes concomitants, qu’on a souvent tendance à associer, mais qui sont assez différents, nuance-t-il.

Selon le professeur, tout ce processus de construction des rumeurs reste inchangé depuis l’arrivée des réseaux sociaux numériques. Ce qui est différent, par contre, c'est la plus grande capacité de redistribution – entre autres, grâce à la facilité du copier-coller – et les nouvelles formes d’autorité permises par ces plateformes.

Aujourd’hui, on accorde plus de confiance aux personnes qui nous relaient des rumeurs que les institutions parce que les plateformes nous permettent de créer nos propres critères de confiance. Peut-être que j’ai plus confiance en une personne qui a 50 000 abonnés qu’une personne qui en a 10. Peut-être que j’ai plus confiance en quelqu’un qui partage mes goûts qu’une personne qui a un bagage professionnel d’expertise. La légitimité que je vais accorder à une information va dépendre en partie de la source, non pas qui l’a produite, mais celle qui la relaie , dit Camille Alloing.

Ces rumeurs qui ne veulent pas mourir

Quoi qu’on fasse, certaines rumeurs referont constamment surface. C’est notamment le cas pour cet avertissement sur les applications de traçage qui accèdent secrètement à nos contacts, qui a recommencé à circuler au Québec après que le gouvernement Legault a adopté Alerte COVID.

Capture d'écran d'un statut Facebook demandant «à tous mes contacts qui ont l'intention d'installer l'application COVID-19 AB TraceTogether veuillez me SUPPRIMER de votre liste de contacts». Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cet avertissement sur les applications de traçage a recommencé à circuler au Québec après que le gouvernement Legault a adopté Alerte COVID au début du mois.

Photo :  Capture d’écran

Cela peut en partie être expliqué par le système de croyances sur lequel reposent les rumeurs, selon Camille Alloing.

Quand la rumeur s’appuie sur la croyance, la défiance et aussi des caractéristiques culturelles persistantes dans le temps, ça, c’est généralement le cocktail qui fait qu’une rumeur va toujours exister, et peu importe l’enrayement qui est fait, estime-t-il.

Cette idée populaire que le gouvernement nous espionne est donc ce qui poussera les gens à relayer à nouveau l’histoire sur les applications de traçage. C’est un comportement qu’on peut également attribuer, d'après Pascal Froissart, au phénomène de la réactualisation et de la relocalisation qui est habituellement propre aux légendes.

J’ai tendance à penser que c’est la même chose pour le numérique. Une personne peut tomber sur un message qui dit que Facebook va avoir les droits à ses photos et se dit : "mais c’est incroyable". Bon, elle verra peut-être que ce n’est plus d’actualité, mais ce n’est pas grave, elle n’a qu’à changer la date et le faire suivre. Pour elle, au pire, ce n’est pas grave si c’est faux, et si c’est vrai, tant mieux, dit l’auteur de La rumeur : histoire et fantasmes.

Et en ce qui concerne la pandémie, la multiplication des rumeurs sur les réseaux sociaux ne risque pas de s’arrêter de sitôt.

Tout ce qui touche à la maladie, que ce soit psychologique ou physique, fait partie des grandes préoccupations sociales. La rumeur est très porteuse de ces grandes préoccupations sociales, et c’est pour ça qu’on en voit beaucoup en ce moment où les gens veulent s’expliquer ce qui nous arrive dans cette crise, croit Martine Roberge.

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