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COVID-19 : la démocratie en prend pour son rhume

Depuis le début de la pandémie, les libertés et droits civils ont reculé dans plus du tiers des États dans le monde.

Un homme en colère est retenu par deux policiers.

Le gouvernement de Benyamin Netanyahou a limité le droit de manifester, provoquant la colère de certains Israéliens, qui sont descendus dans les rues de Tel Aviv le 3 octobre 2020 pour signaler leur opposition.

Photo : Reuters / Ammar Awad

La pandémie de COVID-19 ne représente pas seulement un défi pour la santé publique, mais également pour la démocratie mondiale, avertissent l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA) et Freedom House, deux ONG.

Depuis l’apparition de la pandémie, la démocratie s’est affaiblie dans 80 des 192 pays étudiés par Freedom House. Ce déclin peut prendre différentes formes, explique Amy Slipowitz, coauteure du rapport Democracy under lockdown (La démocratie en confinement) :

  • abus de pouvoir, tels que des détentions arbitraires, des violences contre des civils ou la répression d’opposants politiques;
  • des attaques contre des groupes vulnérables, qui sont parfois désignés comme boucs émissaires;
  • le manque d'informations claires et transparentes de la part des gouvernements sur la COVID-19;
  • la censure des médias, l’arrestation de journalistes et des restrictions à la liberté d’expression;
  • un report indéfini des élections.
Le chef de l'alliance du Front du peuple et premier ministre sortant, Mahinda Rajapaksa, salue ses supporteurs lors d'un rassemblement de campagne avant les élections, le 5 août 2020, à Ahungalla, au Sri Lanka.

Le Sri Lanka est un bon exemple des tendances globales, selon Freedom House. Le gouvernement du premier ministre Mahinda Rajapaksa, réélu en août après un double report du scrutin, a renforcé son autoritarisme au cours des derniers mois, en ordonnant l'arrestation de quiconque critique ou contredit la ligne officielle sur le coronavirus.

Photo : Reuters / DINUKA LIYANAWATTE

En fait, la COVID-19 a accentué une crise qui existait déjà, croit Amy Slipowitz. Pour la 14e année de suite, les libertés politiques et civiles étaient en recul partout dans le monde.

La pandémie ne représente pas un tournant majeur, mais elle contribue plutôt à ce déclin que nous observons depuis près d'une décennie et demie.

Amy Slipowitz, coauteure du rapport Democracy under lockdown

Dans son rapport de 2020 (pré-COVID), Freedom House s’inquiétait déjà d’une érosion de la démocratie à l’échelle mondiale, notamment dans des démocraties établies, comme l’Inde. Le gouvernement nationaliste hindou a mis en place des politiques pour essayer de marginaliser la population musulmane minoritaire, en plus de restreindre la liberté de la presse, explique la chercheuse.

Depuis la pandémie, la situation s’est encore aggravée avec des campagnes de désinformation accusant les musulmans indiens d’être des super-propagateurs de la COVID-19.

Trois policiers regardent les documents d'un homme.

Des policiers vérifient les laissez-passer des passants dans la banlieue d'Amritsar après l'imposition du confinement.

Photo : Getty Images / NARINDER NANU

Même les États-Unis ne sont pas épargnés. Freedom House signale que la pandémie a approfondi les fractures au sein des institutions démocratiques américaines et que la santé publique a été politisée. IDEA note que l’administration Trump a également utilisé le prétexte de la santé publique pour expulser 40 000 personnes qui avaient traversé la frontière illégalement, dont des demandeurs d’asile et des mineurs, mettant ainsi de côté la procédure officielle. De plus, l’utilisation excessive de la force de la part d’agents fédéraux pour réprimer des manifestations contre le racisme est préoccupante.

Droits et libertés menacés

Si certaines démocraties établies sont à risque, la situation est encore plus préoccupante dans les États fragiles, croit Kevin Casas-Zamora, secrétaire général de l’IDEA, à Stockholm.

Tout comme le virus a tendance à frapper beaucoup plus durement ceux qui ont des problèmes de santé préexistants, l'impact sur la démocratie est plus grand dans les pays qui avaient des problèmes auparavant, où l'état de droit était assiégé, où les contrepoids étaient amoindris et où la capacité des médias à fonctionner de manière indépendante était systématiquement malmenée par le gouvernement, estime-t-il.

Le virus attaque ceux qui avaient déjà les défenses démocratiques affaiblies, en accélérant des processus de régression démocratique en cours.

Kevin Casas-Zamora, secrétaire général de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA).

On n’a qu’à penser au cas de la Hongrie, où la dérive autocratique du président Viktor Orban est déjà bien documentée. Dans cette même catégorie se trouvent aussi des gouvernements dont on entend parler moins souvent, comme ceux du Bangladesh, du Salvador ou du Zimbabwe, qui n’ont pas hésité à se servir de la pandémie pour élargir leurs pouvoirs, souligne M. Casas Zamora.

Des manifestants masqués tiennent des pancartes le 27 juillet 2020 à Manille.

Aux Philippines, des citoyens manifestent leur opposition à une nouvelle loi anti-terroriste qui, selon eux, empirera les violations aux droits de la personne au pays. Plus de 120 000 personnes ont été arrêtées pour avoir violé le couvre-feu.

Photo : Getty Images / Jes Aznar

Au total, ce sont plus de 50 États, dont une vingtaine de démocraties, qui ont introduit des restrictions à la liberté d’expression ou à la liberté de presse depuis le début de la pandémie, remarque-t-il.

Un abus des pouvoirs d’urgence

L'utilisation par le gouvernement de pouvoirs d’urgence est parfaitement légitime tant que leur usage est limité dans le temps et qu’ils sont assujettis au contrôle du Parlement et du pouvoir judiciaire, note M. Casas Zamora.

Mais le risque est que certains gouvernements les invoquent sans établir de délai, ajoute-t-il.

Lorsqu'un état d'urgence est mis en place, on peut réduire la liberté d'association ou celle de circulation, mais on doit toujours s’assurer que ces restrictions sont proportionnelles, qu'elles sont limitées dans la durée, qu'elles sont légitimes et qu'elles ne sont pas discriminatoires à l'égard de certaines personnes ou certains groupes, croit également Amy Slipowitz.

Des hommes armés surveillent la rue.

La police a imposé un couvre-feu dans deux villes du Sri Lanka après la découverte d'un nouveau cas de COVID-19. La haute-commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme a dénoncé des arrestations arbitraires.

Photo : Getty Images / ISHARA S. KODIKARA

La chercheuse rappelle ce qui est arrivé aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque le Congrès a adopté des lois d’exception qui ont augmenté les pouvoirs de surveillance et de détention de l’État au nom de la lutte antiterroriste.

Freedom House souligne le cas de deux États qui ne sont pas des démocraties de longue date, mais qui ont pourtant résisté à l’imposition de mesures abusives : la Tunisie et la Géorgie. Ces deux cas démontrent que tout pays peut prendre des mesures pour gérer les risques sanitaires tout en respectant les droits de la personne, estime l’organisme.

C’est ce que note également Kevin Casas Zamora, qui précise que la plupart des pays ont utilisé les pouvoirs d’urgence d’une façon raisonnable jusqu’à maintenant. On verra dans un an qui en a abusé, croit-il. Il est encore tôt pour le dire.

Élections reportées

Le calendrier électoral a lui aussi été touché par la pandémie. Freedom House a recensé des perturbations d'élections nationales dans neuf pays au cours des huit premiers mois de l'année. Toutefois, ce n’est pas le report en lui-même qui est problématique, souligne Amy Slipowitz, mais plutôt que la nouvelle date d'élection ne soit pas immédiatement annoncée et qu’on ne s’assure pas de mettre en place des mesures pour que l'élection soit crédible et sûre pour les électeurs.

Des partisanes du candidat Luis Arce, vêtues de leurs habits traditionnels, agitent des drapeaux bleus lors du rassemblement final de sa campagne à El Alto, en Bolivie, le 14 octobre.

Les élections en Bolivie, prévues initialement pour le 3 mai, ont été reportées à trois reprises et auront finalement lieu le 18 octobre.

Photo : Getty Images / AIZAR RALDES

Ce sont plus de 70 scrutins, au niveau national ou sous-national, qui ont été retardés à cause de la pandémie, ajoute Kevin Casas Zamora. Mais il y en a au moins autant qui ont été maintenus et, à mesure que la pandémie se prolonge, de plus en plus d’États décident de conserver leur calendrier électoral.

Au Canada, le Nouveau-Brunswick a tenu des élections le 14 septembre, alors que la Colombie-Britannique et la Saskatchewan s’apprêtent à le faire le 24 et le 26 octobre.

Des élections partielles sont également prévues le 26 octobre dans deux circonscriptions torontoises.

Cela ne préoccupe nullement Holly Ann Garnett, professeure au Collège militaire royal du Canada à Kingston et spécialiste de l’intégrité électorale. Tout semble bien se dérouler et les procédures de sécurité appropriées sont en place, affirme-t-elle.

Les gens font la queue à l'extérieur du marché de Dieppe en restant à deux mètres les uns des autres.

L’élection générale néo-brunswickoise du 14 septembre était le premier vote de cette envergure organisé au Canada depuis le début de la pandémie. Lors des élections au Nouveau-Brunswick, le taux de participation a été de 66,1 %, en légère baisse par rapport à l’élection générale de 2018. Un nombre record de personnes ont voté par anticipation.

Photo : Radio-Canada / Michèle Brideau

Elle n’a aucun doute que, le cas échéant, un scrutin fédéral pourrait également avoir lieu sans aucun souci. Élections Canada existe depuis plus de 100 ans; c’est un organisme qui jouit de la confiance du public et qui a des capacités techniques élevées, croit la chercheuse.

La pandémie a exacerbé les problèmes des démocraties fragiles. Mais un pays comme le Canada, qui a déjà une démocratie de longue date, forte et stable, est bien mieux placé pour relever certains des défis qui pourraient surgir à cause de la COVID-19.

Holly Ann Garnett, professeure au Collège militaire royal du Canada à Kingston.

Si la démocratie canadienne n’est pas en danger, elle a dû toutefois affronter certains défis, pense Kelly Blidook, professeur à l’Université Memorial de Terre-Neuve, expert de la représentation politique.

La Chambre des communes a suspendu ses travaux en personne le 13 mars. Les sessions ont repris le 28 avril de manière virtuelle, les 338 députés devant se connecter de chez eux.

Justin Trudeau debout dans une Chambre à moitié vide.

Après de longues discussions, le gouvernement de Justin Trudeau s'est entendu avec les partis d'opposition pour un retour au Parlement de manière hybride. Quelques députés pourront être présents en personne, tandis les autres participeront aux débats par visioconférence.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Pendant cette période, les travaux des comités ont été interrompus et l’opposition avait beaucoup moins de possibilités de questionner le gouvernement, souligne M. Blidook. Oui, cela a affecté la démocratie, mais les enjeux étaient, somme toute, mineurs. Le gouvernement a continué de fonctionner efficacement et à répondre aux besoins des citoyens, note le chercheur.

Depuis le 23 septembre, les Communes fonctionnent de façon hybride. Quelques députés sont présents en personne, tandis que les autres participent par visioconférence. Le vote est électronique.

La réponse canadienne a généralement été assez bonne et comparable à ce que beaucoup d'autres pays démocratiques ont fait, souligne M. Blidook.

On a réussi à éviter une érosion significative de la démocratie et des droits. On a également évité que les représentants du gouvernement envoient des messages contradictoires qui désinforment la population et suscitent de la méfiance.

Kelly Blidook, professeur à l’Université Memorial de Terre-Neuve.

Inquiétudes à long terme

Ce que craint le plus le secrétaire général d’IDEA, ce sont les conséquences politiques de la récession économique provoquée par la pandémie. On a juste à penser à la crise financière de 2008-2009 : la facture politique n’est arrivée que plusieurs années plus tard, avec le Brexit, l’élection de Donald Trump et la montée de différentes formes de populisme, croit M. Casas Zamora.

Des partisans de Donald Trump tiennent des pancartes sur lesquelles il est écrit Make America Great Again (Redonnons aux États-Unis leur grandeur) à Louisville, au Kentucky, le 20 mars 2017.

Donald Trump a remporté l'élection présidentielle de 2016 en promettant de redonner aux États-Unis leur grandeur.

Photo : Getty Images / JIM WATSON

Bien que la crise économique ne soit pas le seul élément expliquant ces phénomènes, précise-t-il, elle a toutefois été un élément majeur à cause du sentiment d’impunité, de cette impression que personne n’a payé le prix de la catastrophe économique et que le système politique n’a pas été capable de gérer d’une manière adéquate les conséquences et les responsabilités.

Les conséquences politiques de la crise économique tarderont peut-être des années, mais elles pourraient être considérables.

Kevin Casas-Zamora, secrétaire général de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA).

Un autre effet inquiétant de la pandémie est l'affaiblissement de l'image des États-Unis dans le monde, conséquence de sa réponse catastrophique à la pandémie, croit M. Casas Zamora.

Cela aura un effet énorme sur la capacité des Américains d’exercer une influence politique sur le reste du monde, affirme-t-il. Si la démocratie s’est répandue si largement au cours du dernier demi-siècle, c’est bien grâce au fait que l’acteur géopolitique le plus influent a été une démocratie libérale : les États-Unis. Mais si cette influence disparaît et que c’est une dictature, la Chine, qui devient l’acteur géopolitique le plus puissant au monde, la donne risque de changer.

La tâche de répandre la démocratie à travers le monde risque alors de devenir beaucoup plus compliquée, se désole-t-il.

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