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Entre isolement et cours en ligne : la nostalgie de la vie de campus

Étudier chez soi à longueur de journée, se concentrer, garder le moral et la motivation. Certains étudiants y arrivent; d’autres moins. Témoignages.

Un jeune homme devant son ordinateur.

Les problèmes d'anxiété sont monnaie courante chez les universitaires, selon de nombreuses études (archives).

Photo : Getty Images / svetikd

Danielle Beaudoin

« Je suis au milieu d'une rédaction d'examen. J'ai 24 heures; donc je suis en train de le relire, mais ça va bien, ça va très bien! » lance Issa Ammari. L’étudiant en droit vient d’entamer sa dernière année au baccalauréat à l’Université de Montréal.

Pandémie oblige, il suit tous ses cours en ligne, comme les deux tiers des étudiants de l’université. Comment ça se passe? Je vous dirais qu'on s'adapte, mais c'est un peu triste et nostalgique de voir sa dernière année passer avec tout ce cauchemar, répond le jeune homme.

La vie de campus lui manque. Les rencontres inopinées entre les cours, les sourires, les câlins, les activités. C’est tout parti en l’air, notre dernière année, soupire-t-il.

Issa, qui dirige l’Association des étudiant(e)s en droit à l’Université de Montréal (AED), s’inquiète pour ceux qui commencent leur bac cet automne. Pas facile, sans vie de campus, de développer un sentiment d’appartenance à la Faculté et un sens de collégialité et de convivialité.

Son équipe de l’AED a donc organisé plusieurs activités pour briser cet isolement, pour que les gens se reconnectent et pour recréer la vie étudiante.

Elle a notamment mis en place un programme d’accompagnateurs pour la nouvelle cohorte; 50 étudiants de deuxième et troisième année ont été recrutés. Tous les étudiants de première année ont un accompagnateur pour les épauler dans leur parcours scolaire.

Et l’AED a pris soin de tenir compte des préférences des étudiants de première année pour le jumelage. Des étudiants, par exemple, qui s'identifient comme femmes, aimeraient avec une accompagnatrice; on essaye de s'arranger. Si les gens sont d'une minorité quelconque ou s’ils ont un certain handicap, par exemple, on a essayé de jumeler le plus possible les étudiants avec certaines demandes ou préférences personnelles.

Un calendrier coloré.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'Association des étudiant(e)s en droit à l'Université de Montréal a organisé un défi pour prendre soin de soi chaque jour d'octobre.

Photo : Université de Montréal

L’AED a aussi organisé le défi Self Care October, dans la foulée du reconfinement partiel annoncé par le gouvernement Legault pour le mois d’octobre. Elle propose donc aux étudiants un calendrier d’activités pour le mois, allant de la soirée tacos à la séance de yoga en passant par la sieste avec une grosse doudou et la fenêtre ouverte. L’idée étant de prendre soin de soi chaque jour et de se changer les idées. Et il y a des prix à gagner.

Au moment de l’entrevue, mercredi dernier, on comptait 50 participants. Et chaque jour, c'est comme un effet domino; de plus en plus d'étudiants embarquent. À date, ça a été un succès à nos yeux. Et les étudiants nous en remercient énormément pour justement les forcer à faire des choses pour prendre soin d'eux dans les 28 prochains jours! se réjouit Issa.

D’autres initiatives du genre se multiplient un peu partout pour aider les étudiants à traverser les prochains mois. La fatigue et le stress se font sentir à mesure que l’automne avance et que les échéances des travaux et examens se multiplient. À cela s’ajoutent les restrictions liées à la pandémie.

Il faut se préparer pour un mois de novembre plus difficile

Toujours à l’Université de Montréal, le Centre étudiant de soutien à la réussite (CÉSAR) s’attend à un automne bien rempli. L’équipe multidisciplinaire compte cinq psychologues, trois orthopédagogues et trois neuropsychologues. Sans compter la coordonnatrice Dania Ramirez, elle-même psychologue. Actuellement, on sent une augmentation de la demande, et il faut se préparer à un mois de novembre plus difficile, constate-t-elle.

On a toujours une hausse des demandes en novembre. En plus, ça correspond au mois avant la fin de session. Alors on sent déjà le stress de fin de session qui approche. Et puis, c'est sûr qu'on s'attend actuellement, avec la deuxième vague, à avoir plus de détresse chez nos étudiants, plus de stress et d'avoir aussi plus d'appels.

Dania Ramirez, coordonnatrice du CÉSAR
L'Université de Montréal.

L'Université de Montréal (archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les étudiants viennent surtout consulter pour des problèmes d’anxiété, explique la psy. Surtout dans le contexte d’incertitude lié à la pandémie, précise-t-elle. Avec une grande partie sinon tout l’apprentissage en ligne, les étudiants se demandent s’ils vont réussir leur session. D’autres ont aussi des difficultés avec les outils numériques, ce qui nuit à leur apprentissage.

Il y a également des problèmes importants de motivation, observe Mme Ramirez. Parce que les étudiants n'ont pas la valorisation qu'on a quand on a un échange direct, par exemple, avec le professeur, ou qu'on a un échange avec les collègues en classe, dit-elle.

À la longue, l'isolement et cette adaptation au numérique génèrent des problèmes d'anxiété, une perte de motivation, des problèmes d'engagement aussi dans les études.

Dania Ramirez, coordonnatrice du CÉSAR

Si l’autodiscipline est facile pour beaucoup d’étudiants, elle l’est beaucoup moins pour ceux qui ont des problèmes de concentration ou d’attention, ou qui ont carrément un trouble d’apprentissage, note la psychologue.

Pour ces étudiants, il devient encore plus ardu de rester concentré devant son écran dans le confort de la maison, ajoute-t-elle. Donc, on remarque que c'est plus difficile de garder l'attention sur des cours de trois heures, quand on est à la maison, dans son lit, en train d'écouter le cours à distance en pyjama.

Une jeune femme bien installée en pyjama dans son lit, avec son ordinateur.

Ce n'est pas toujours facile de bien se concentrer lorsqu'on étudie de la maison.

Photo : Getty Images / LumiNola

Cela dit, Dania Ramirez estime que certains étudiants tirent parti de l’apprentissage en ligne. Ils sont contents d’avoir des horaires flexibles, de pouvoir concilier le travail, les études et la famille plus facilement, de ne pas perdre de temps dans le transport.

Et les anxieux de performance trouvent un certain confort aussi à ne pas se comparer à leurs collègues de classe, constate Dania Ramirez.

Donc, tous ceux qui sont dans la comparaison, dans la compétition : "Bon, qu'est-ce que tu as eu à l'examen? Ah, toi, as-tu posé des questions, moi je n'en ai pas posé". On dirait que l'on contourne un peu tout ce phénomène de comparaison sociale dans la classe. Ce qui fait que les anxieux de performance ont moins de points de repère par rapport aux autres et se centrent un peu plus sur leurs propres besoins et leur propre apprentissage. Donc, ça peut être positif pour plusieurs personnes.

Une génération mise au défi, mais pas sacrifiée

À l’Université de Sherbrooke, le Service de psychologie et d’orientation vient en aide à de nombreux étudiants, mais pas plus que l’an dernier à pareille date. Cependant, on s’attend à une augmentation du nombre de demandes, affirme le directeur du Service, Bruno Collard.

Il faut dire que 60 % des cours se donnent sur place cet automne à l’Université de Sherbrooke. Comme l'université a poussé beaucoup pour du présentiel, au moins on retarde un petit peu l'effet de l'isolement, note Bruno Collard.

Des étudiants sont assis sur des gradins en pierre, et ils écoutent le professeur.

Pour permettre aux étudiants de suivre leurs cours sur place, l'Université de Sherbrooke a aménagé des sites extérieurs sur son campus principal (archives).

Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Il constate tout de même l’impact de la pandémie chez les étudiants, surtout chez ceux qui avaient déjà des difficultés d’ordre psychologique. Là, eux, ça, c'est quelque chose qui s'ajoute et qui rend les cas vraiment plus sévères, plus intenses, souligne-t-il.

Les étudiants viennent surtout consulter pour des problèmes d’anxiété et de dépression, explique Bruno Collard, qui dirige une équipe d’une vingtaine de psychologues et de conseillers d’orientation. C'est les cas, et de très loin, qu'on a le plus. Et ce sont les troubles mentaux les plus courants, de toute façon, remarque l’expert.

Difficile de voir comment vont évoluer les choses quant à la santé mentale des jeunes, mais, en ce moment, on a un peu comme une tempête parfaite, lance Bruno Collard.

Il y a une absence de sentiment de contrôle sur ce qui se passe. La situation est profondément nouvelle, et il y a aussi une indisponibilité ou en tout cas une interdiction dans une grande proportion à toutes les stratégies d'adaptation que les jeunes ont d'habitude. À commencer par le soutien social, qui est vraisemblablement l'un des meilleurs facteurs de protection ou de réhabilitation aussi, explique-t-il.

Quand on ne va pas bien, il est bon d’aller chercher du réconfort chez ses pairs ou dans sa famille; ce qu’on ne peut pas faire en ce moment en raison des restrictions liées à la pandémie, indique Bruno Collard.

Tout comme Dania Ramirez, cet expert fait voir certains bons côtés de cette situation. Il juge d’abord qu’il y a quelque chose de positif dans le fait que les demandes d’aide psychologique augmentent. Devant l'adversité, devant les besoins immenses de soutien, [les étudiants] s'adressent aux ressources qui sont à leur disposition pour ça. Et c'est un apprentissage qui est excessivement important pour le reste de leur vie.

Bruno Collard ne croit pas que les jeunes soient une génération sacrifiée, contrairement à ce que soutient l’Association des pédiatres du Québec. Je serais prudent avant de parler de ça. Une génération assurément mise au défi; ça, c'est clair, opine-t-il.

Je ne suis pas prêt à abandonner sur la résilience des jeunes et des étudiants. Je suis profondément convaincu qu'ils peuvent nous étonner, qu'ils vont nous étonner par leur capacité à traverser ça avec peut-être plus de succès que ce qu'on appréhende en ce moment.

Bruno Collard, du Service de psychologie et d’orientation de l’Université de Sherbrooke

Il va y avoir un moment où ces compétences qu'ils auront développées, peut-être sans le savoir, au travers de tout ça, vont leur être extrêmement utiles, ajoute Bruno Collard.

Les jeunes d’aujourd’hui plus fragiles que ceux d’antan?

Samuel Veissière est anthropologue, professeur adjoint au Département de psychiatrie de l’Université McGill et codirecteur du programme Culture, Mind, and Brain. Il constate depuis quelques années déjà une montée de la fragilité chez les jeunes. Parmi les facteurs pouvant expliquer cette plus grande fragilité : l’impact des écrans, qui aurait entraîné une réduction de l’interaction sociale face à face et une augmentation de l'anxiété sur le plan de la comparaison sociale.

L’expert mentionne aussi la surprotection des enfants et des adolescents. Il ne s’agit pas là d’un jugement moral, tient-il à préciser.

C'est une constatation empirique que les jeunes qui ont été beaucoup plus surprotégés, qui ont beaucoup moins eu l'occasion, par exemple, d'interagir entre eux sans supervision d'adultes, d’apprendre à résoudre des problèmes, d'apprendre à gérer des conflits dans la vie de tous les jours, ont tendance à avoir du mal à faire face à l'incertitude de la vie de tous les jours, à gérer des conflits et gérer des problèmes, explique-t-il.

Les jeunes d’aujourd’hui sont-ils plus fragiles que ceux d’antan? C'est une question que je me suis déjà posée. La réponse, c'est non. Ils ne sont pas plus fragiles, répond Noémie Veilleux, présidente de la Fédération étudiante collégiale du Québec.

C'est simplement que tous les sujets liés à la santé psychologique sont beaucoup moins tabous qu'ils l’étaient il y a plusieurs années. Donc, d'identifier des problèmes de santé psychologique et de chercher à trouver des solutions, c'est beaucoup moins stigmatisé que ça l'était auparavant. C'est pour ça qu'on en parle plus. Il n’y en a pas plus. C'est juste qu'on en discute davantage, affirme la jeune femme.

Déjà anxieux avant la pandémie

Une chose est sûre, bien avant la pandémie, de nombreuses études ont constaté une épidémie d’anxiété et de troubles de santé mentale chez les étudiants. Notamment l’enquête Sous ta façade, menée par l’Union étudiante québécoise (UEQ) et publiée en novembre 2019 (Nouvelle fenêtre). Cette étude révèle que 58 % des quelque 24 000 personnes sondées souffrent de détresse psychologique. Une proportion beaucoup plus élevée chez les étudiants que dans la population en général, note Jade Marcil, présidente de l’UEQ.

Une autre enquête est en cours, celle de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ). L’objectif de l’étude Derrière ton écran est de récolter des données sur la condition étudiante en temps de COVID-19. La Fédération s’attend à joindre environ 16 000 étudiants.

À quoi vous attendez-vous? Il y a des problèmes de santé psychologique chez la population étudiante qui sont criants depuis longtemps, mais qui sont exacerbés à l'heure actuelle, fait d’abord valoir la présidente de la FECQ, Noémie Veilleux. Elle mentionne notamment l’isolement créé par l’apprentissage en ligne.

L'entrée de l'Université McGill, à Montréal.

L'entrée de l'Université McGill, à Montréal (archives)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Est-ce que la situation a empiré avec la crise de la COVID-19? C’est fort possible, affirme pour sa part Samuel Veissière. Il a d’ailleurs participé, au début de la pandémie, à une étude sur l’impact de celle-ci sur la santé mentale des Canadiens. Il s’agissait d’un sondage effectué auprès de 13 000 personnes.

Les chercheurs ont notamment découvert que les jeunes semblent plus anxieux que les autres, même pour ce qui est de contracter la COVID-19. Ce qui pourrait être contre-intuitif, note le professeur Veissière, puisque les jeunes risquent moins d’avoir des complications que les plus de 60 ans.

On identifie encore une association qu'on avait déjà trouvée avant la crise : c'est qu'il semblerait qu'il y ait eu, à plein de domaines, une érosion de la résilience et de la capacité d'autorégulation des jeunes.

Samuel Veissière, professeur à l’Université McGill

Tout comme les autres experts à qui nous avons parlé, Samuel Veissière voit du bon dans la crise actuelle. Je peux donner quelques exemples de mes étudiants qui viennent sur le campus et qui ont l'air, je vous dirais, plus contents que d'habitude, plus motivés que d'habitude. Parce que, justement, ils ont la chance de pouvoir étudier, ils sont contents, affirme-t-il.

Il rappelle que l’espèce humaine est très résiliente, et qu’elle a réussi à passer à travers des catastrophes naturelles, des guerre et des pandémies. Dans chaque génération, on a réussi à s'en sortir, et les jeunes sont quand même en moyenne plus résilients que les adultes. Ils sont très flexibles, ils arrivent à s'adapter, fait-il remarquer.

Samuel Veissière croit qu’il est possible que cette crise apporte à beaucoup de jeunes une force qu'ils n'auraient pas eue si on avait continué à les surprotéger complètement dans le contexte d'avant la pandémie.

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