•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Qu’est devenu le pouvoir économique des francophones depuis la crise d’Octobre?

Des manifestants au centre-ville de Montréal dans les années 60.

Dans le documentaire « Les événements d’octobre 1970 », produit quatre années après la crise, le narrateur évoque que les séparatistes d’alors « croient que même sous un vernis français, ce sont les anglais qui possèdent l’argent, le pouvoir et la puissance ».

Photo : Office national du film

Dans son manifeste en octobre 70, le Front de libération du Québec déclarait que le peuple québécois vivait « dans une société d'esclaves terrorisés, terrorisés par les grands patrons, Steinberg, Clark, Bronfman, Smith, Neapole, Timmins... » Les Anglais, bien que minoritaires sur les terres québécoises, incarnaient la puissance de l’argent. Depuis cette époque, les francophones ont conquis le pouvoir économique, mais rien n’est acquis.

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Laurendeau-Dunton) constatait dans son rapport paru en 1967 que le revenu des travailleurs d’origine française se trouvait au 14e rang, à 3185 $ annuellement. Bien après les Scandinaves, Hollandais, Allemands et Asiatiques; avant les Italiens et les Indiens. Ceux d’origine britannique, au premier rang, pouvaient compter sur une rémunération moyenne de 5000 $. Comme explication, pouvons-nous y lire, on note une très forte prédominance anglophone aux échelons supérieurs.

Cinquante ans plus tard, une nouvelle étude diffusée par le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) révèle qu’à compétence égale, selon le dernier recensement de 2016, les revenus de travail ne sont pas différents entre francophones unilingues et anglophones unilingues ou bilingues au Québec.

Comparé aux francophones unilingues, le seul groupe qui a des revenus de travail plus élevés dus à leur attribut linguistique, ce sont les francophones bilingues, explique le chercheur François Vaillancourt. En gros, 10 % de plus.

Cependant, en ne tenant pas compte de l’âge, de l’éducation ou de l’expérience, les revenus de travail des anglophones demeurent encore aujourd’hui plus élevés que ceux des francophones au Québec, en moyenne de 14 %. 52 165 $ contre 45 816 $. Nous assistons notamment, ici, à l’effet Montréal; les anglophones sont concentrés dans la métropole où se trouvent plusieurs universités et des salaires plus élevés.

Autre donnée observable : entre 1970 et 2000, le statut économique des francophones a bondi de 13 %. Par contre, dans les 20 dernières années, François Vaillancourt observe un léger recul par rapport aux années 70.

« Je pense qu’on arrive à un certain plafond dans le statut économique des francophones. Le débat portera maintenant sur comment conjuguer le bilinguisme avec un Québec francophone. Rappelons-nous que la moitié des francophones de langue maternelle ne parle pas anglais. »

— Une citation de  François Vaillancourt, chercheur, CIRANO

Encore nés pour un petit pain?

À partir des années 60, plusieurs phénomènes ont favorisé l’essor de ceux qu’on appelait les Canadiens français : l’éducation des francophones, la fuite d’anglophones fortunés après la crise d’Octobre et l’élection du Parti québécois en 1976, les politiques linguistiques favorisant la primauté du français au Québec et l’accumulation de capital dans les mains de grandes entreprises dirigées par des francophones.

Le premier ministre Jean Lesage avait à ce moment fait le pari que ce peuple pauvre, illettré, complexé et soumis pouvait se muer en nation riche, éduquée, confiante et libre, écrit l’économiste de l’Université du Québec à Montréal Pierre Fortin dans une récente analyse sur le progrès économique et social du Québec. Il conclut que le défi de M. Lesage a été largement relevé.

Les anglophones qui ont émigré, nous dit-il en entrevue, ont été remplacés progressivement par la garde montante des jeunes francophones nouvellement éduqués. Le Québec inc. s’est [alors] davantage généralisé à l’ensemble du Québec.

« C’est un problème qui a été réglé. Le rattrapage des anglophones par les francophones. C’est fait. »

— Une citation de  Pierre Fortin, professeur émérite au Département des sciences économiques, UQAM

M. Fortin déplore que nombre de Québécois soient encore pognés avec leur vieille rengaine que le Québec est né pour un petit pain. Le niveau de vie au Québec était même, d’après lui, supérieur à celui de l’Ontario en 2019, c’est-à-dire que le revenu par habitant était plus élevé en tenant compte des écarts du coût de la vie.

Une propriété de l’entreprise en français 

La commission Laurendeau-Dunton observait aussi que, dans le Québec, où il y a quatre fois plus de francophones que d’anglophones, le nombre relatif des propriétaires francophones est très faible et que s’ils prédominent dans la petite industrie, ils sont presque absents des secteurs exigeant de forts investissements et une technique avancée.

Le célèbre entrepreneur anglophone montréalais Mitch Garber se souvient : Quand j’étais un enfant, les compagnies étaient Steinberg, Simpsons, Woolworth's. Aujourd’hui, c’est Metro, Couche-Tard, Simons.

En effet, dans le top 10 des 500 plus importantes sociétés en 2019 du journal Les Affaires, nous retrouvions Metro, le Mouvement Desjardins, Hydro-Québec, la Banque Nationale du Canada et Bombardier. Toutes de propriété québécoise et dirigées par des francophones.

Le Québec compte maintenant parmi ses milliardaires, selon Forbes, Alain Bouchard et Jacques D’Amours de Couche-Tard, le pharmacien Jean Coutu, Serge Godin de la multinationale CGI, Pierre Karl Péladeau de Québecor et Guy Laliberté. Tous francophones.

Les francophones sont bel et bien au Québec en contrôle de leur économie, affirme le président de la Banque Nationale, Louis Vachon. Il rappelle que sa banque a été créée il y a 160 ans par des francophones justement dans le contexte où la perception et même la réalité étaient qu’ils se trouvaient peu ou mal servis par les institutions bancaires dominées par les anglophones

« On est probablement l’un des plus vieux outils de développement économique dont les Québécois francophones se sont dotés. Nous avons été aux premières loges de leur évolution dans le monde des affaires, de la création du Québec inc. et jusqu’à aujourd’hui. »

— Une citation de  Louis Vachon, président, Banque Nationale du Canada

Depuis, le Mouvement Desjardins, la Caisse de dépôt et placement du Québec, le Fonds de solidarité FTQ et de nombreuses firmes d’investissement comme Novacap, pour ne nommer que ceux-là, ont également joué un rôle important dans l’économie.

Si dans les années 60, le contrôle de l’économie par les francophones était inférieur à 50 %, il est aujourd’hui estimé aux deux tiers par François Vaillancourt du CIRANO. La propriété anglophone canadienne et étrangère accaparant le reste.

Pour Mitch Garber, il ne fait plus de doute que les grandes fortunes au Québec sont québécoises : L’argent est dans les mains des Québécois.

Le jour où on ne séparera plus les francophones des anglophones, ce sera la meilleure journée dans l’histoire, croit-il. Je comprends pourquoi on le fait parce que nous avons mal commencé dans les années 70. Il fallait les lois 22 et 101 et les efforts de René Lévesque pour équilibrer les choses.

Comme quoi rien n’est acquis

Mondialisation oblige, François Vaillancourt soutient toutefois que nous avons atteint un certain maximum pour ce qui est du rattrapage des francophones. Vous avez Bombardier, c’est québécois, mais que reste-t-il de Bombardier, se demande-t-il? Avec la vente de plusieurs programmes de sa division aéronautique et prochainement de sa division ferroviaire, la fierté de ce fleuron a bien pâli. D’autres évoqueront d’emblée l’affaire Rona, acquis par Lowe’s en 2016. L'effritement des sièges sociaux québécois préoccupe aux plus hauts sommets.

Tout ce qui monte redescend, comme le dit le proverbe. Mais les personnes interviewées sont d’avis qu’il est possible de maintenir le statu quo en misant sur la survie du Québec français face à la langue dominante de l’anglais et l’innovation.

Ce qui constitue la base du pouvoir économique, avance Louis Vachon, évolue avec la technologie, et donc c’est normal de toujours se redéfinir. C’est sûr que la définition du "Maîtres chez nous" de Jean Lesage change avec un monde qui est plus globalisé et numérique.

Mitch Garber soutient pour sa part que le réseau de l’éducation devrait davantage valoriser le monde des affaires. Ce serait fondamental.

« Godin, Laliberté, Desmarais, Bouchard, Beaudoin, Péladeau… Pourquoi on n’en parle pas, on ne l’enseigne pas, on ne demande pas aux jeunes étudiants de regarder le succès de ces hommes? Et j’aimerais qu’il y ait plus de femmes; Isabelle Marcoux par exemple. [...] Ils ne vont pas devenir Maurice Richard, Jean Béliveau ou Carey Price, mais ils peuvent devenir des succès en affaires. »

— Une citation de  Mitch Garber

Dans la culture francophone québécoise, perçoit-il, il y avait et il y a encore une réticence à parler du succès financier des autres et je pense que c’est une erreur.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !