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Une ex-compagne de Paul Rose réapparaît pour livrer sa version de la crise d’Octobre

Louise Verreault propose un récit tout autre que celui raconté par l'ancien felquiste Jacques Cossette-Trudel.

Une photo d'identité judiciaire.

Louise Verreault a été arrêtée le 22 décembre 1970 pour complicité avec le FLQ. Elle parle avec la presse pour la première fois aujourd'hui.

Photo : Photo d'identité judiciaire

« Je répète : il n’y avait pas de revolver et il n’a pas été question de tuer qui que ce soit. »

Louise Verreault, que certains croyaient disparue, est toujours bien vivante, un demi-siècle après les événements d’octobre 1970. Et cette ancienne complice du Front de libération du Québec (FLQ), qui a joué un rôle pivot durant la crise, dément formellement le récit selon lequel son amoureux de l’époque, Paul Rose, aurait demandé aux ravisseurs du diplomate britannique James Richard Cross d’exécuter leur otage.

Une photo de Paul Rose en noir et blanc.

Paul Rose était membre de la cellule Chénier, responsable de l'enlèvement et de la mort du ministre québécois du Travail Pierre Laporte en octobre 1970.

Photo : La Presse canadienne

Cette requête — selon les dires de l’ancien felquiste Jacques Cossette-Trudel — aurait été formulée de manière explicite le 13 octobre 1970 lors d’une réunion tenue en fin de journée dans l’appartement de Louise Verreault, au 6685 rue Saint-Denis, dans le quartier montréalais de La Petite-Patrie.

À l’époque, la cellule Libération, dont il faisait partie, détenait James Cross dans un logement de la rue des Récollets, à Montréal-Nord. De son côté, la cellule Chénier, à laquelle appartenait Paul Rose, gardait captif le ministre québécois du Travail Pierre Laporte dans une maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert, sur la Rive-Sud.

La rencontre du 13 octobre, chez Louise Verreault, visait donc à coordonner les actions des deux cellules. Et c’est au cours de celle-ci, raconte Jacques Cossette-Trudel, que Paul Rose aurait mis son revolver sur la table et demandé l’exécution de James Cross pour accentuer la pression sur les gouvernements, qui tardaient à répondre aux exigences du FLQ.

Or, Mme Verreault garde un souvenir bien différent de la réunion qui a eu lieu chez elle ce jour-là. Après avoir entendu parler du témoignage livré par Jacques Cossette-Trudel dans le cadre du balado Pour l’avoir vécu sur la crise d’Octobre, elle a contacté les journalistes Marc Laurendeau et Anne-Marie Dussault pour donner sa version des faits.

En 50 ans, c’était la première fois que Louise Verreault accordait une entrevue à un média.

Je ne me souviens pas des mots exacts de ce qui a été dit [ce jour-là], mais s’il avait été question de tuer quelqu’un, ça, je m’en serais souvenue, dit-elle. Et si Paul avait eu un revolver, moi, je ne l’aurais pas toléré.

Chez moi, il n’y avait pas de fusil, il n’y avait pas de gun, il n’y avait pas de revolver, il n’y avait rien.

Louise Verreault

L’ancienne conjointe de Paul Rose admet qu’elle n’est peut-être pas restée dans la même pièce que les deux hommes pendant toute la durée de la rencontre. Mais c'était tellement un petit logement, que même si j’étais allée aux toilettes, j'aurais entendu, assure-t-elle.

Les vérités s’entrechoquent

Jacques Cossette-Trudel raconte dans son témoignage que Paul Rose, ce jour-là, parlait raide [et] fort. Il dit en outre s’être opposé vivement à l’idée d’exécuter un des deux otages. Ça a été quasiment une engueulade, se souvient-il.

Mme Verreault reconnaît que le ton entre les deux hommes a peut-être monté le 13 octobre 1970, mais pas jusqu’à se mettre à crier, parce que les murs étaient en carton.

Paul Rose n’était pas du genre à s’énerver, se rappelle son ancienne complice. Tout au plus l’a-t-elle senti nerveux, pensif, et préoccupé pendant son séjour chez elle, qui s’est prolongé quelques jours après le 13 octobre.

Durant cette période, jamais Paul Rose n’a laissé entendre qu’il entendait tuer qui que ce soit, affirme Mme Verreault. De toute façon, il ne parlait pas de stratégie avec sa compagne. Je ne voulais pas savoir, dit-elle.

Le corps de Pierre Laporte a finalement été retrouvé dans le coffre d’une voiture abandonnée près de l’aéroport militaire de Saint-Hubert, le 17 octobre 1970. Les quatre membres de la cellule Chénier ont été appréhendés dans les mois qui ont suivi.

Quant à James Cross, il a été libéré le 3 décembre par ses ravisseurs en échange d’un aller simple pour Cuba.

James Cross après sa libération.

James Cross après sa libération.

Photo : Getty Images

Arrêtée le 22 décembre — soit moins d’une semaine avant Paul Rose —, Louise Verreault a été reconnue coupable par la suite de complicité avec le FLQ. Elle a été condamnée à une peine d’un an de prison, qu’elle a purgée en totalité.

Mme Verreault, qui était alors dans la jeune vingtaine, a continué de visiter son amoureux derrière les barreaux pendant un certain temps. Mais à un moment donné, les visites se sont espacées et je ne suis plus allée le voir, raconte-t-elle.

Depuis, l’ex-complice du FLQ a refait sa vie. Elle est aujourd’hui âgée de 73 ans et vit dans la région de Montréal. Paul Rose, lui, est décédé en 2013.

Si Mme Verreault admet avoir été inconsciente pendant la crise d’Octobre, elle ne considère pas ça comme une erreur de jeunesse. Ça fait partie de mon parcours de vie, dit-elle.

Photo d'un homme qui lève le poing en l'air, en surimpression sur des photos de famille, avec le titre « Les Rose ».

Le film « Les Rose » est sorti le 21 août dernier. Il est offert gratuitement sur le site de l’ONF.

Photo : ONF

Auteur d’un documentaire sur le rôle joué par son père pendant la crise d’Octobre, Félix Rose a lui aussi du mal à croire le compte rendu que fait Jacques Cossette-Trudel de sa visite chez Louise Verreault, le 13 octobre 1970.

Cette version-là ne tient pas la route, dit-il, et ne colle pas à la cinquantaine de témoignages d’anciens felquistes qu’il dit avoir récoltés au cours des huit dernières années.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article

Témoignage de Jacques Lanctôt en 2016

Félix Rose cite notamment une entrevue réalisée pour son documentaire en 2016 avec Jacques Lanctôt, lui aussi membre de la cellule Libération, selon qui Paul Rose n’a jamais dit explicitement qu’il était prêt à aller jusqu’au bout dans le cas des deux otages.

En outre, Jacques Cossette-Trudel ne lui aurait rien dit à ce sujet à son retour auprès du groupe, après la réunion chez Louise Verreault.

Un portrait de Jacques Lanctôt en noir et blanc.

L'opinion de Jacques Lanctôt sur Paul Rose semble avoir varié selon les périodes, puisque dans la revue Liberté d'octobre 1990, il déclarait que son compagnon de route « acceptait l'idée qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, ni une révolution sans infliger la mort ».

Photo : Allô Police

Félix Rose cite aussi le rapport de la commission d’enquête sur les événements d’octobre (rapport Duchaîne) qui, en 1980, écrivait qu’il [n’avait pas été] question d’exécution lors de cette rencontre.

Selon lui, Jacques Cossette-Trudel dit n’importe quoi. Le documentariste parle même de vendetta, car le différend entre Paul Rose et Jacques Cossette-Trudel ne date pas d’hier : il remonte à une quarantaine d’années.

Quand il est revenu au Québec [en janvier 1979] et qu’il a dit que [la crise d’Octobre] était une erreur de jeunesse, les autres ex-felquistes ont vu ça comme une trahison et depuis ce temps-là, il est complètement isolé, raconte Félix Rose au sujet de Jacques Cossette-Trudel.

Félix Rose est à la table des invités de l'émission Tout le monde en parle le 27 septembre 2020.

Le réalisateur Félix Rose

Photo : Avanti Groupe / Karine Dufour

Le principal intéressé, lui, maintient sa version des faits. Relancé par Marc Laurendeau, Jacques Cossette-Trudel dit garder un souvenir très précis de la conversation qui s'est tenue le 13 octobre 1970 au 6685 rue Saint-Denis.

Selon lui, Louise Verreault allait çà et là dans l’appartement pendant l’entretien. Peut-être a-t-elle saisi certaines bribes à certains moments dans la conversation, mais pas plus, dit-il.

Et quand le temps est venu d’aborder le sort des deux otages, elle n’était pas là, c’est certain, se rappelle Cossette-Trudel. Ça s’est passé entre Paul et moi, dans le blanc des yeux. Et Louise Verreault était absente.

Paul était un homme secret; il ne parlait pas devant tout le monde de ses projets.

Jacques Cossette-Trudel

Sa version des faits s’accorde par ailleurs à celle de son ex-conjointe et complice de la cellule Libération, Louise Lanctôt. Dans un livre qui vient tout juste de paraître intitulé Une sorcière parmi les felquistes, cette dernière écrit qu’à son retour sur la rue des Récollets, Jacques Cossette-Trudel a fait part [...] de l’objectif du groupe de Paul [Rose] d’exécuter Pierre Laporte, comme tout groupe de guérilla le faisait, en nous demandant de faire de même avec James Richard Cross.

Quant à la présence d’un revolver dans l’appartement de Louise Verreault, Jacques Cossette-Trudel réitère qu’il ne l’a pas imaginée. Je vois encore l’arme entre nous, dit-il. Je vois encore ce revolver entre Paul et moi, qu'il avait déposé tout doucement en me regardant droit dans les yeux.

Comment, dans ce cas, Louise Verreault aurait-elle pu l’ignorer? La scène, raconte Cossette-Trudel, ne s’est pas jouée dans le salon, comme l’a décrite l’ex-compagne de Paul Rose à Marc Laurendeau et Anne-Marie Dussault, mais plutôt en retrait, dans un passage où il y avait une petite table, pas plus grosse qu’il faut pour mettre un pot de fleurs.

Jacques Cossette-Trudel adossé à une clôture en bois.

Jacques Cossette-Trudel n'a rien changé à son témoignage après la réaction de Louise Verreault.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans ce cas, que s’est-il vraiment passé le 13 octobre 1970? Manifestement, les souvenirs se contredisent. Mais la version de Jacques Cossette-Trudel a au moins le mérite d’être la même depuis son retour au pays, il y a 40 ans.

Jointe par Radio-Canada, la psychologue Louisiane Gauthier — qui a évalué l’ancien felquiste en 1979 lorsqu’il a dû faire face à la justice — a accepté, à la demande de celui-ci et avec l’autorisation exceptionnelle de son Ordre, de briser le secret professionnel sur ce sujet précis. Et elle confirme que Jacques Cossette-Trudel lui a raconté cette année-là que Paul Rose avait considéré l’exécution de James Cross et de Pierre Laporte lors de la réunion chez Louise Verreault.

Au cours de cette évaluation-là, il y a une révélation qui est incidente par rapport au mandat et dans laquelle Jacques Cossette-Trudel me fait le récit qu’il y a eu une rencontre avec Paul Rose, et que cette rencontre-là montre la possibilité qu'auraient été envisagés des passages à l'acte meurtriers planifiés des otages qui étaient détenus, a-t-elle confié en entrevue à Anne-Marie Dussault.

Mme Gauthier dit avoir été surprise par cette confession. C’était totalement inattendu, parce que je [n’enquêtais] pas sur le fonctionnement du FLQ, dit-elle.

Cela étant dit, la psychologue ne se souvient pas que Jacques Cossette-Trudel lui ait raconté dans le cadre de son évaluation psychologique que Paul Rose avait déposé un revolver sur la table lors de la réunion chez Louise Verreault.

Un demi-siècle après les faits, le récit de la crise d’Octobre continue de s’écrire, un témoignage à la fois, dans une véritable course à l’Histoire. Avec le temps, les langues se délient, alors que les protagonistes vieillissent et que les souvenirs s’effacent ou se transforment — ce qui, au bout du compte, ne fait que cultiver l’aura de mystère entourant cet épisode douloureux de la mémoire québécoise.

Les cinq premiers épisodes du balado Pour l’avoir vécu, sont maintenant disponibles sur Radio-Canada.ca et sur l’application Ohdio. Le témoignage de Louise Verreault sera relayé sous peu dans des épisodes subséquents.

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