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La Turquie, au coeur des tensions régionales

Recep Tayyip Erdogan.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara, le 2 janvier 2020.

Photo : Reuters

Tensions avec la Grèce en Méditerranée orientale, déploiement militaire en Libye et en Syrie, intervention dans le Caucase… la Turquie semble être mêlée à tous les conflits régionaux. Retour sur les derniers événements.

Que s’est-il passé en Méditerranée cet été?

La découverte, ces dernières années, d'importants gisements gaziers dans la partie orientale de la Méditerranée a ravivé des disputes anciennes entre la Grèce et la Turquie concernant leurs frontières maritimes, explique Jean Marcou, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble et chercheur associé à l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul.

Le gaz a déclenché une recomposition stratégique de la Méditerranée orientale parce que, bien que ni la Grèce ni la Turquie n'aient du gaz pour l'instant, sa présence a amené tous les États à se mettre à définir des zones économiques exclusives, c'est-à-dire à se partager la Méditerranée orientale, avance M. Marcou.

La Grèce a formé avec Chypre, Israël, l'Égypte et les Territoires palestiniens un consortium gazier, ce qui a provoqué l'ire de la Turquie parce qu'elle s'estime exclue de ce nouveau grand jeu, souligne le chercheur.

Quatre ministres montrent le document qu'ils viennent de signer.

Des représentants d'Israël, de la Grèce, de l'Égypte et de Chypre participent au Forum sur le gaz de la Méditerranée orientale, au Caire, le 16 janvier 2020.

Photo : Getty Images / KHALED DESOUKI

Le projet de gazoduc EastMed, long de 1872 km, devrait permettre, à terme, d’acheminer annuellement environ 10 milliards de mètres cubes de gaz naturel depuis les réserves au large de Chypre et d’Israël vers la Grèce et d’autres pays du sud-est de l’Europe.

La Turquie, pour sa part, a conclu avec le gouvernement libyen d'union nationale (GNA) de Fayez Al-Sarraj un accord, en novembre 2019, qui lui donne des droits de forage sur de vastes zones en Méditerranée orientale. C’est après la signature de cette entente, vivement condamnée par plusieurs pays, qu’elle a commencé les opérations de prospection.

La tension a atteint un sommet l'été dernier, après qu’Ankara eut envoyé des bateaux d’exploration gazière, escortés de navires de guerre, dans des eaux disputées au large de Chypre.

L’île de Chypre fait elle aussi partie du casse-tête, puisqu’elle demeure toujours divisée entre la zone turque, au nord, et la zone grecque, au sud. Les Turcs réclament donc des droits sur les eaux entourant la partie nord.

Le problème, c'est que les pays déterminent des zones économiques exclusives qui se recoupent, et les uns et les autres disent : c'est à moi. La Turquie prospecte dans des eaux qui sont contestées par la Grèce.

Une citation de :Jean Marcou, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble.

En réponse, la Grèce a mené avec la France, l'Italie et Chypre un exercice militaire conjoint, ce qui a entraîné de nouvelles manœuvres militaires turques dans la zone. La Grèce a également procédé à des achats d’avions, de frégates et d'hélicoptères, en plus de demander à l’Union européenne d’imposer des sanctions à la Turquie.

Qui a raison?

Le différend entre la Grèce et la Turquie n’est pas nouveau, rappelle Jean Marcou. Après la défaite de l’Empire ottoman, le traité de Lausanne, en 1923, a donné aux Grecs la plupart des îles de la mer Égée.

Puis, en 1946, après la Deuxième Guerre mondiale, l’archipel du Dodécanèse, détenu jusqu’alors par l’Italie, a intégré la Grèce, ce qui n'a jamais été accepté véritablement par la Turquie, souligne M. Marcou.

C'est une situation assez particulière où la Turquie, qui a une grande façade sur la mer Égée et la Méditerranée orientale, est jouxtée par des îles grecques, qui sont souvent beaucoup plus proches du territoire turc que de la Grèce continentale, explique le chercheur.

On n’a qu’à penser à Kastellorizo, située à 2 kilomètres de Kas, en Turquie, alors qu'elle est à près de 600 kilomètres de la Grèce continentale.

Une vue de l'île avec un drapeau de la Grèce, en avant-plan.

Kastellorizo est l'île grecque située le plus au sud-ouest de la mer Égée, à 2 km de la Turquie.

Photo : Getty Images / LOUISA GOULIAMAKI

L'élaboration du droit de la mer, à partir des années 1960, a débouché sur une situation qui avantage très fortement la Grèce, soutient M. Marcou. Si on prend en compte ses îles en mer Égée pour la détermination des eaux territoriales, du plateau continental et des zones économiques exclusives, ça fait pratiquement de la mer Égée une mer grecque.

Ce que la Turquie n’a jamais digéré. Ankara ne reconnaît d’ailleurs pas la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui délimite une zone exclusive économique (ZEE) de 200 milles marins, dans laquelle le pays limitrophe dispose de la liberté d'exploiter les ressources du sous-sol.

L’accord turco-libyen de délimitation maritime redessine justement le contour de leurs ZEE respectives. On voit émerger depuis quelques années en Turquie le concept de « la patrie bleue », qui est le droit de rayonner sur les mers qui l'entourent. C’est non seulement d'y avoir accès, mais d'avoir accès à leur exploitation, alors qu'elle considère que le droit de la mer et le grand jeu gazier l'excluent finalement de cet accès.

Que fait l’UE pour contenir les ambitions de la Turquie?

L’Europe est divisée. Déjà opposée à Ankara sur le dossier de la Libye, la France s’est clairement positionnée du côté grec, envoyant même des forces militaires dans la zone. L’Allemagne tente quant à elle de calmer le jeu.

Des navires français et grecs lors des manœuvres en Méditerranée orientale

Des navires français et grecs lors des manœuvres en Méditerranée orientale

Photo : via reuters / Handout .

[Cette situation] est un peu le résultat de la lâcheté de l’Union européenne (UE), qui a du mal à construire une politique étrangère vraiment commune, croit Jean-François Pérouse, géographe et chercheur associé à l'Institut français d'études anatoliennes.

De plus, elle ne dispose d’aucune force armée, ce qui malheureusement dans l'ordre actuel du monde est une faiblesse. La diplomatie, aussi subtile soit-elle, ne suffit pas, il faut pouvoir dissuader.

Le pouvoir turc fait jouer des contradictions qui existent entre les divers pays qui constituent l'UE.

Une citation de :Jean-François Pérouse, chercheur associé à l'Institut français d'études anatoliennes, à Istanbul.

Si Bruxelles devrait en théorie défendre fermement ses membres, elle doit quand même ménager Ankara, qui détient un levier de poids : le pacte migratoire conclu avec l’UE en 2016, au plus fort de la crise syrienne.

Le pouvoir turc tient en quelque sorte [en son pouvoir] la France et l'Allemagne, avec "le robinet migratoire" et donc la perspective d'ouvrir le robinet et de lâcher des flots de migrants vers l'Europe occidentale, note M. Pérouse. Elle se présente comme l'ultime rempart qui empêche le déversement de ce flot vers l'Europe. C’est un argument très fort dans les négociations.

Résultat : l’UE brandit la menace de sanctions, mais n’en a toujours pas imposé.

Le grand jeu de la Turquie

Au-delà de l’enjeu très concret du contrôle des espaces maritimes en Méditerranée, la Turquie poursuit son processus d’affirmation sur la scène régionale. On l’a vu en Syrie et en Libye, où elle est très active diplomatiquement et militairement, et tout récemment dans le conflit au Haut-Karabakh entre l’Arménie et l'Azerbaïdjan.

Les Turcs se sont clairement alignés aux côtés de ces derniers face aux séparatistes arméniens. On les soupçonne d’avoir déployé des mercenaires syriens, en plus d’encourager l'Azerbaïdjan dans son offensive militaire.

Cette dernière intervention, comme ses autres offensives, correspond à un calcul politique du président turc, qui cherche à faire oublier une situation économique médiocre. Inquiet des mauvais résultats de son parti lors de l’élection municipale de 2019, il songe à la présidentielle de 2023 et cherche toutes les occasions pour faire vibrer la fibre nationale, croit Jean Marcou.

Au Caucase, c’est un peu le même genre de situation qu’avec la Grèce : un conflit insoluble, qui s'endort pendant des années, puis se ravive subitement. À peine la Méditerranée orientale s'endort à nouveau, un nouveau front s'ouvre, parce qu'il doit alimenter cette rhétorique nationaliste.

Une citation de :Jean Marcou, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble.

C’est également l’avis de Jean-François Pérouse, qui pense que le Caucase Sud est maintenant intégré à un grand jeu turc, lié à des dynamiques internes, qui sont celles d'un pouvoir qui s'essouffle et qui recherche sa légitimité dans des opérations extérieures de puissance, qui le présentent comme se portant au secours de tous les opprimés de la Terre et notamment du monde musulman. 

Masqué, le président turc salue la foule. On fond, on aperçoit l'imposant édifice.

Cet été, le président turc Recep Tayyip Erdogan a décidé de reconvertir la basilique Sainte-Sophie d'Istanbul en mosquée, une décision qui a soulevé la controverse en Occident.

Photo : via reuters / Murat Cetinmuhurdar/PPO

Cette rhétorique que manipule avec beaucoup d'habileté le président Erdogan tente de faire de la Turquie une puissance émergente qui prend sa place dans le concert international et dans la cour des grands.

Une citation de :Jean-François Pérouse, chercheur associé à l'Institut français d'études anatoliennes à Istanbul.

La Turquie profite aussi en partie du vide laissé par les États-Unis, qui se sont presque entièrement retirés de la région, pense le chercheur. Il faut dire qu’Ankara est également prête à prendre des risques que les pays occidentaux ne prennent plus, en s'engageant militairement sur le terrain, que ce soit en Syrie ou en Libye.

Si Recep Tayip Erdogan veut continuer d’affirmer la souveraineté turque dans la région en vue d’améliorer ses chances pour l’élection présidentielle de 2023, la situation risque de demeurer instable encore longtemps.

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