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COVID-19 : le système de dépistage face à un goulot d’étranglement en laboratoire

Un homme portant une blouse blanche et des gants de protection dans un laboratoire.

Des milliers de tests de dépistage de la COVID-19 sont en attente d'analyse.

Photo : Getty Images / Kena Betancur

Thalia D’Aragon-Giguère

L’Ontario a récemment franchi la barre des 4 millions de tests de dépistage de la COVID-19 depuis le début de la pandémie. Si le gouvernement Ford ne déroge pas de sa cible des 50 000 tests par jour d’ici la mi-octobre, des laboratoires médicaux croulent sous la pression alors que le retard s’élève à plusieurs milliers de tests dans la province.

Il n’y a pas de solution magique, reconnaît Ryan Wybenga qui est technologiste de laboratoire médical spécialisé en microbiologie. Depuis le printemps dernier, le laboratoire où il travaille s’est converti en centre d’analyse des écouvillons de coronavirus.

Ryan Wybenga pose dans son bureau devant un microscope.

Ryan Wybenga est technologiste de laboratoire médical au Shared Hospital Lab et professeur adjoint à l’Institut d’éducation Michener.

Photo : Gracieuseté de Ryan Wybenga

Il explique que l'écart ne cesse de se creuser entre l’offre et la demande en matière de tests de dépistage en Ontario.

Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour accroître notre capacité d’analyse, mais augmenter le nombre de tests sans augmenter la capacité des laboratoires ne fait qu’aggraver le retard.

Ryan Wybenga, technologiste de laboratoire médical et professeur adjoint à l’Institut d’éducation Michener

Au printemps, son laboratoire, situé à North York, a reçu l’ordre de fournir des analyses 24 heures sur 24 afin d’accélérer la procédure de dépistage de patients potentiellement atteints du coronavirus.

Ce fut très difficile, car nous devions répartir le même personnel sur un nombre d’heures beaucoup plus élevé, mentionne-t-il. C’était un peu comme le Far West de la science médicale.

Des quarts de travail doubles, sept jours par semaine, toute la nuit, et tous les soirs, c’est ce que font de plein gré des technologistes de laboratoires médicaux pour que le public puisse obtenir les tests dont il a besoin.

Ryan Wybenga, technologiste de laboratoire médical et professeur adjoint à l’Institut d’éducation Michener

Si son équipe célébrait les 500 tests par jour au début de la pandémie, il se réjouit aujourd’hui de franchir le cap des 5000 analyses quotidiennes.

L’atteinte de ces résultats a été plus que monumentale, souligne M. Wybenga. Il admet toutefois que les efforts de dépistage mettent une pression supplémentaire sur un secteur déjà aux prises avec une grave pénurie d’employés.

C'est comme si nous étions contraints de faire un marathon, mais en courant un sprint sur toute la distance sans jamais ralentir, ajoute-t-il.

Une pénurie endémique de technologistes

Les laboratoires médicaux ont longtemps été les mal-aimés du système de santé ontarien, croit Michelle Hoad, directrice générale de l'Association des professionnels des laboratoires médicaux de l'Ontario.

Le gouvernement doit cesser de considérer les laboratoires comme un secteur secondaire et réaliser qu’ils sont partie intégrante de l’équipe des soins de santé, affirme-t-elle.

Les laboratoires ont été négligés pendant des années. Aujourd'hui, la pandémie révèle les failles de notre système de santé. Il est temps de prêter attention aux laboratoires.

Michelle Hoad, directrice générale de l'Association des professionnels des laboratoires médicaux de l'Ontario

Mme Hoad indique par ailleurs que 70 % des laboratoires médicaux ontariens sont entrés dans la pandémie en situation de sous-effectif. Les professionnels de laboratoire sont surmenés et exténués, déplore-t-elle.

Elle explique que le secteur a connu des coupes très importantes au milieu des années 1990 alors que 7 des 12 programmes de formation de technologistes de laboratoire médical étaient supprimés.

Il y avait cette perception selon laquelle l'introduction de l'automatisation par le biais d'instruments nécessiterait moins de technologistes, explique-t-elle. Cela ne s'est pas avéré.

Michelle Hoad pose dans son bureau.

Michelle Hoad est directrice générale de l'Association des professionnels des laboratoires médicaux de l'Ontario.

Photo : Gracieuseté de Michelle Hoad

Paul Gould, qui est directeur général de l’Association des laboratoires médicaux de l’Ontario, partage le même avis. Selon lui, l’importante pénurie de personnel sera exacerbée par de nombreux départs à la retraite prévus au cours des prochaines années.

Il espère que le gouvernement ontarien tirera des leçons de la pandémie et investira davantage dans la formation et le placement des technologistes.

Ce soutien financier soulagerait d'un poids les professionnels de laboratoire et ferait figure de reconnaissance de leur importante contribution en tant que travailleurs de première ligne, considère M. Gould.

Une structure d'analyse à réinventer

Selon la docteure en immunologie et directrice générale de l'entreprise de consultation en soins de santé Amplius Business Design, Annie Bourdeau, un changement radical serait nécessaire pour accroître les capacités du système de dépistage en Ontario.

L’arriéré de plusieurs milliers de tests de COVID-19 est dû principalement à l’étape "Analyse en laboratoire", affirme-t-elle.

La Dre Bourdeau explique que la pénurie de personnel, jumelée à la faible disponibilité des équipements spécialisés et du financement en laboratoire, entraîne une capacité limitée à exécuter des tests.

Un graphique présente les étapes de l'analyse d'un test de COVID-19.
1. Prélèvement par le nez ou la gorge.
2. Dépôt de l'écouvillon dans un tube.
3. Envoi de l'échantillon au laboratoire.
4. Extraction de la séquence génétique du virus.
5. Préparation de la solution maîtresse.
6. Mélange de l'échantillon à la solution maîtresse.
7. Analyse par processus de réaction en chaîne de polymérase.
8. Validation de la qualité du test.
9. Inscription du résultat dans le système.
10. Annonce au patient.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

La pénurie de personnel crée un goulot d'étranglement lors des étapes d'analyse des tests en laboratoire, selon des experts.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Elle croit qu’un meilleur partenariat entre les laboratoires de la province permettrait entre autres d’établir une intelligence centrale de gestion des tests en attente d’analyse.

La mise en place de centres névralgiques d'information, qui collecteraient des données sur la capacité locale et qui les mettraient en relation avec la demande au quotidien, pourrait aider.

Dre Annie Bourdeau, directrice générale d’Amplius Business Design

L’important, selon elle, est de combler l’écart entre l’offre et la demande en maximisant d’abord l’utilisation des ressources existantes dans les laboratoires.

Annie Bourdeau pose dans son bureau devant des diplômes.

Annie Bourdeau est docteure en immunologie et directrice générale d'Amplius Business Design.

Photo : Gracieuseté d'Annie Bourdeau

Il faut aplatir la structure administrative, note la Dre Bourdeau. Cela veut dire concrètement qu’il y a plus de gens qui participent directement au travail quotidien et moins de gens dans la bureaucratie.

Elle indique par ailleurs que la capacité doit être accrue directement dans les laboratoires médicaux, en favorisant le partage de l’équipement technologique et en convertissant davantage de laboratoires.

La collaboration entre les gouvernements, les universités, les organisations de santé publique, les fabricants d’équipement et les laboratoires privés peut accélérer ces efforts, mentionne la Dre Bourdeau.

Le gouvernement en quête de solutions

Le gouvernement Ford assure être au fait du manque de capacité dans les laboratoires médicaux de la province.

À la fin septembre, l'Ontario a annoncé un investissement de plus d’un milliard de dollars pour améliorer l’accès aux tests de dépistage en prévision de la seconde vague de COVID-19.

Ce financement vise à augmenter la capacité du réseau afin que davantage de tests soient traités dans les laboratoires provinciaux et que les cibles soient atteintes, fait valoir Christian Hasse, porte-parole du ministère de la Santé.

Cet investissement comprendra l'embauche de plus de personnel de laboratoire et l'amélioration de la qualité des données grâce à la numérisation de formulaires.

Christian Hasse, porte-parole du ministère de la Santé

Pour sa part, le ministère des Collèges et Universités assure être en contact étroit et régulier avec le ministère de la Santé et le secteur de l’éducation postsecondaire afin de répondre aux enjeux liés à la COVID-19 et au déploiement de ressources humaines en santé.

La façade du Collège St. Clair à Windsor.

Le Collège St. Clair, situé à Windsor, est l'un des cinq établissements ontariens offrant un programme de technologistes de laboratoire médical.

Photo : Europro

Entre-temps, l’Ontario semble faire appel au savoir-faire étranger pour désengorger partiellement le système de dépistage en envoyant notamment dans un laboratoire californien des écouvillons de tests de COVID-19.

Pour la Dre Bourdeau, il n’est pas rare que la sous-traitance à l’extérieur du pays soit utilisée pour combler les lacunes du système. La fusion de nos expertises avec nos voisins du sud a été bénéfique dans 90 % des situations, confirme-t-elle.

Le technologiste Ryan Wybenga ne peut, quant à lui, cacher sa déception. Il aurait souhaité que le gouvernement tende la main aux laboratoires médicaux ontariens en les finançant au lieu de se tourner vers l’international.

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