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Les sans-papiers doublement à risque pendant la pandémie

Des milliers de clandestins ont perdu leur emploi et ne toucheront pas d'aide du gouvernement canadien, a appris Enquête.

Des sans-papiers manifestent.

Manifestation de sans-papiers devant des bureaux d’Immigration Canada, le 26 juillet 2020, à Montréal.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

La maison de Francisco Rico-Martinez fourmille d’activités malgré la pandémie. On y accueille des migrants à la recherche de conseils, d’un repas chaud ou même d’une consultation médicale.

Son équipe ne peut pas se permettre de réduire ses activités. Les besoins sont plus urgents que jamais.

Les appels ont explosé! On est passé d’une organisation qui aidait les migrants dans les procédures d’immigration à une banque alimentaire. Des gens nous appelaient et disaient : On n'a rien à manger, raconte Francisco en entrevue avec Enquête.

Il y a 30 ans, ce réfugié politique du Salvador a cofondé le Centre pour réfugiés FCJ, à Toronto. Francisco vit au deuxième étage, alors que le rez-de-chaussée et le sous-sol de la maison accueillent les migrants.

Une porte avec des affiches collées sur des fenêtres.

Entrée du Centre pour réfugiés FCJ, à Toronto.

Photo : Radio-Canada / Gaétan Pouliot

Une partie des gens qui viennent demander de l’aide ont un profil bien particulier : ils vivent clandestinement sur le territoire canadien et travaillent illégalement. Parfois depuis plus d’une décennie.

Ils n’ont pas de statut et ils travaillent dans la construction, dans des usines, ils font du ménage. Ils n’ont pas de protection.

Une citation de :Francisco Rico-Martinez, codirecteur du Centre pour réfugiés FCJ

Comme beaucoup de Canadiens, ces migrants sans papiers ont perdu leur emploi. Ils n’ont cependant droit à aucune aide économique comme la Prestation canadienne d'urgence (PCU) ou bien l’assurance-emploi.

Sans statut, on se sent un sous-homme, un sous-citoyen, un être inférieur. On n'a pas le droit aux services essentiels, pas d'assurance maladie. Il n'y a rien pour nous couvrir. C'est vraiment la solitude complète. On vit à l'écart de la société, explique Abdoul, un sans-papiers qui a accepté de témoigner à condition que Radio-Canada ne révèle pas sa véritable identité.

Abdoul a participé à plusieurs manifestations cet été pour demander la régularisation des milliers de sans-papiers qui vivent au pays. Pour une rare fois, autant de clandestins prenaient la rue pour réclamer le droit de vivre ici.

Abdoul porte un masque.

Abdoul, un sans-papiers sénégalais.

Photo : Radio-Canada / Gaétan Pouliot

Le système n’est pas équipé pour documenter combien il y a de gens dans cette situation. Combien sont-ils? Pouvez-vous me donner un nombre?, questionne Francisco Rico-Martinez, outré que ces gens soient ignorés par les pouvoirs publics.

Il n’existe pas de données officielles de personnes vivant clandestinement au Canada. Mais les estimations peuvent être surprenantes : il serait question de centaine de milliers de personnes au pays.

Sont-ils 250 000 à Toronto seulement? Un demi-million au Canada?

Une citation de :Francisco Rico-Martinez, codirecteur du Centre pour réfugiés FCJ

La Ville de Montréal, par exemple, estime que quelque 50 000 sans-papiers vivent sur son territoire. Le chiffre pourrait même être plus élevé, croit-on.

Autre question fondamentale soulevée par Francisco : Qui sont-ils?

Des clandestins pas comme les autres

La perception, c'est que très souvent, les gens qui sont au pays de façon irrégulière ou sans papiers sont des gens qui ont traversé la frontière de manière illégale. On a tout de suite l'image de passeurs, de milieux très criminalisés. On associe ça souvent avec la contrebande d'armes, de drogues ou même de terrorisme, explique l’ex-juge à la Cour suprême du Canada Louise Arbour, qui a aussi été représentante spéciale du secrétaire des Nations unies pour les migrations en 2017-2018.

Or, cette perception ne colle pas à la réalité.

La majorité des sans-papiers seraient entrés au pays de façon tout à fait régulière. Ils viennent d'un pays où on n'a pas besoin de visa ou bien ils sont entrés au Canada avec un visa de touriste ou un visa d'éducation, dit Louise Arbour.

C’est aussi ce que constate Francisco sur le terrain. Quand leur visa arrive à échéance, ils sont ici pour rester. Ils ont des enfants, de la famille ici. Alors, leur nombre ne cesse d’augmenter.

Contrairement à la croyance populaire, ceux qui traversent la frontière canadienne de manière irrégulière, au chemin Rohxam par exemple, ne sont pas des sans-papiers. Ce sont des demandeurs d'asile qui ont un permis temporaire pour vivre au Canada.

C’est lorsque leur demande d’asile est rejetée que certains d’entre eux choisissent la clandestinité pour rester au pays. Ils deviennent alors des sans-papiers.

C’est le cas d’Abdoul, qui a fait faux-bond aux autorités après avoir vu sa demande d’asile rejetée. Le jeune Sénégalais craint de retourner dans son pays en raison de son orientation sexuelle.

C'est vraiment impossible d'être gai dans une société comme ça. C'est pratiquement dangereux même, de l’être là-bas. Parce qu’à plusieurs occasions, des gens se sont fait agresser, dit-il.

La vie de sans-papiers est difficile. Il leur est impossible d’ouvrir un compte en banque, d’avoir un permis de conduire, de louer un appartement et même de travailler légalement.

On se dit à tout moment : on peut se faire prendre. On ne sait pas à qui faire confiance, où s'afficher. C'est vraiment compliqué. C'est très fatigant à vivre, dit Abdoul.

Si leur demande a échoué, c’est parce que, techniquement en droit, ils n’avaient pas le caractère de réfugié, explique Louise Arbour. Mais ça ne veut pas dire qu'ils ne sont pas autrement parfaitement désirables. Ils contribuent déjà à l'économie.

Un rouage de l’économie

Les sans-papiers doivent malgré tout travailler pour survivre. Vulnérables, ils sont parfois la cible de gens sans pitié et de réseaux criminels qui font d’eux un vrai commerce.

Le COVID-19 a révélé que des milliers de travailleurs migrants sont victimes d'exploitation, d'abus de travail et possiblement de trafics humains au Canada, dit Luis Alberto Mata, un réfugié politique colombien qui travaille au Centre pour migrants FCJ.

Ils construisent nos maisons, nos immeubles et nos routes. Ils produisent notre nourriture.

Une citation de :Luis Alberto Mata, Centre pour migrants FCJ

Depuis le début de la pandémie, des travailleurs sans papiers ont fait la manchette.

Dans la petite ville de Leamington, dans le sud de l’Ontario, les autorités ont découvert que 2000 des 8000 travailleurs migrants pourraient être des sans-papiers.

L’un d’eux rencontré par Enquête affirme avoir été infecté en raison de la négligence de ses patrons.

On n’avait pas de gants, pas de masques, pas de désinfectant pour les mains. Rien de cela. [...] On partageait tous notre lit. On était toujours ensemble, on utilisait la même salle de bain et la même camionnette.

José s'essuie le visage.

Le travailleur sans papiers José, infecté par la COVID, lors de son passage à l’hôpital.

Photo : Courtoisie

Les travailleurs porteurs de la COVID-19 auraient transmis le virus à d’autres personnes dans la communauté.

On s’est tous infectés. Ensuite, on a commencé à contaminer tout le village.

Une citation de :José, un travailleur sans papiers

Exploités par des sous-traitants

Jesús, autre nom fictif pour protéger l’anonymat de ce sans-papiers, a parcouru le Canada pour travailler clandestinement dans la construction.

À Toronto, je travaillais en excavation et en démolition. C’était très difficile, parce j’étais responsable de mesurer l’endroit où l’on creusait. La pelle mécanique me passait tout près du corps. J’aurais pu facilement être frappé et mourir, raconte-t-il.

En Alberta, il dormait dans des appartements qu’il devait ensuite rénover durant le jour.

Jesús devant le fleuve Saint-Laurent, à Québec.

Jesús, un travailleur sans papiers.

Photo : Radio-Canada / Gaétan Pouliot

On fait affaire avec des sous-traitants. Ces gens t’embauchent et ils demandent un bon salaire pour tes services, mais ils gardent la moitié de ta paye, dit Jesús, qui ajoute qu’il devait payer 300 $ par mois pour un espace de deux mètres dans un dortoir à Toronto.

Ce Mexicain a fui son pays après avoir été menacé de mort par une organisation criminelle. Pour entrer au Canada, il s’est simplement fait passer pour un touriste.

Ils sont dans des conditions d'extrême vulnérabilité à l'exploitation que ce soit en faisant du travail domestique, dans les secteurs de l'agriculture, de la construction, et dans le domaine de la santé, se désole Louise Arbour.

Un dortoir avec des vêtements et des sacs sur le sol.

Un dortoir pour travailleurs clandestins, à Toronto, où a vécu Jesús.

Photo : Courtoisie

La pandémie pourrait-elle accélérer les régularisations?

L’ex-représentante spéciale des Nations unies croit que la pandémie est le moment propice à la mise en place d’un programme de régularisation à grande échelle des sans-papiers au Canada. Un exercice de régularisation qu'un pays fait tous les 25 ans, dit-elle.

Le statu quo est dangereux pour eux. Et, à mon avis, ce n'est pas non plus dans l'intérêt de la société en général d'avoir toute cette population, qu'on ne connaît pas qui vit chez nous.

Ce programme de régularisation devrait cependant exclure les migrants qui font face à des accusations criminelles sévères ou, pire encore, à des condamnations, nuance Louise Arbour.

En 1986, le président américain Ronald Reagan avait par exemple mis en place un programme de régularisation pour 3 millions de sans-papiers.

Le problème, c’est que le gouvernement ne veut pas s’attaquer à ce problème. Ils disent toujours que cela coûterait peut-être trop cher, affirme Francisco Rico Martinez, amer. Les gouvernements devraient pourtant s’intéresser aux sans-papiers afin de connaître l’ampleur de l’exploitation vécue par les migrants au Canada.

Il faut donner aux sans-papiers le choix de rester. D’être en sécurité, en toute légalité, croit-il.


À VOIR

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