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Non, cette vidéo ne prouve pas que Québec « gonfle » les chiffres de la COVID-19

La proportion de cas de COVID-19 par lien épidémiologique est en deçà des 5 % depuis le mois de juillet.

Un homme assis sur un balcon regarde la caméra. Le mot ATTENTION est superposé sur la photo.

Cette vidéo a été partagée plus de 6700 fois depuis le 29 septembre.

Photo : Capture d'écran Facebook

Une vidéo mise en ligne à la fin septembre par un éducateur spécialisé de la Beauce est devenue, pour plusieurs des quelque 6700 personnes qui l’ont partagée, une preuve que le gouvernement « gonfle » artificiellement le nombre de cas de COVID-19 au Québec. Si la vidéo est un bon exemple de la confusion que peut provoquer le système de dépistage de la province, elle ne démontre en rien que nous avons affaire à une « fausse pandémie », comme le prétendent certains internautes qui l'ont commentée ou partagée.

J’ai été déclaré COVID-19 sans test. Eh oui, COVID-19 sans test, explique Frédéric Jacob dans sa vidéo (Nouvelle fenêtre) mise en ligne le 29 septembre sur Facebook. Pendant 19 minutes, M. Jacob raconte comment cela est survenu et se montre stupéfait face à certaines des décisions de la santé publique dans son dossier.

Tout commence le 7 septembre, soit le lundi de la fête du Travail. M. Jacob reçoit ce jour-là un appel de la santé publique l’informant que son fils en cinquième année, Caleb, a été en contact avec un cas confirmé de COVID-19 à l’école. Retiré préventivement de sa classe, Caleb passe le lendemain un test de dépistage, qui revient positif le 10 septembre malgré une absence de symptômes.

Pendant sa conversation téléphonique avec la représentante de la santé publique annonçant le diagnostic de son fils, Frédéric Jacob tousse un peu. C’est quelque chose que remarque la personne au bout du fil, qui lui demande depuis quand il tousse. M. Jacob dit que c’est le cas depuis le 31 août. C’était pire au début, et là, je suis pas mal vers la fin.

Je suis un être humain, pis moi, au changement de température, à toutes les fois, [...] – on est au début de l’automne, là – je tousse, raconte l’éducateur spécialisé auprès d’élèves ayant une déficience intellectuelle. À l’école, j’ai des protocoles. Faut que je dise à tous les matins “j’ai-tu tel symptôme, tel symptôme, tel symptôme”. Si t’en as rien qu’un, tu peux rentrer. Si t’en as plusieurs, tu ne peux pas rentrer, précise-t-il.

Déclaré positif

Après être allé chercher ses trois autres enfants, retirés de leur classe en raison de leur contact étroit avec leur frère, M. Jacob reçoit un autre appel de la santé publique. Cette fois, on l’informe qu’il a été déclaré positif à la COVID-19 par lien épidémiologique, c’est-à-dire qu’il était un contact à risque élevé d’un cas confirmé par laboratoire (Caleb) et qu’il a développé des symptômes de la maladie (la toux).

M. Jacob et le reste de sa famille sont ensuite convoqués pour effectuer des tests de dépistage, et les sept élèves de la classe à qui il enseigne sont placés en isolement préventif de 14 jours.

En même temps, le médecin me dit : “M. Jacob, je vous envoie votre confirmation comme quoi votre levée d’isolement [de 10 jours] est faite.” Quoi?, raconte le principal intéressé, surpris.

Comme un heureux hasard, vu que j’ai [la toux] depuis le 31 [août] [...], le 11 [septembre] mes [élèves] étaient retirés de mon milieu de travail, et moi, je pouvais rentrer au travail, dit-il, choqué.

La confusion règne

Plus tard, le 11 septembre, M. Jacob manque un autre appel de la santé publique. L’infirmière au bout du fil lui laisse un message vocal lui recommandant de ne pas se faire dépister, qu’il fait jouer dans la vidéo.

[...] Je me disais qu’il n’y avait pas lieu de vous faire passer un test de dépistage de la COVID. On n’aurait pas de plus-value à vous faire passer le test, donc [...] quand ils vont vous appeler pour proposer un test de dépistage, faites juste passer votre tour. On n’a pas besoin de le savoir, ça va juste brouiller les cartes au final si jamais votre résultat revient négatif ou positif. Bref, ça ne nous donne pas plus grand-chose vous faire subir le test de dépistage, peut-on entendre.

Ce message laisse M. Jacob perplexe, mais ce n’est pas tout : la santé publique l’appelle de nouveau, cette fois pour l’informer que, finalement, son employeur exige qu’il se fasse dépister pour qu’il puisse retourner au travail.

Elle dit : “mais là, il faut que votre test soit positif.” Tu veux dire négatif? “Non, positif. Si c’est négatif, vous ne pouvez pas retourner au travail.” Tu me niaises?, lance M. Jacob, stupéfait.

L’éducateur spécialisé, sa conjointe et ses trois autres enfants se font tous dépister le 12 septembre. Tout le monde sauf Frédéric Jacob reçoit un résultat négatif deux jours plus tard. Ce dernier devra attendre jusqu’au 18 septembre pour recevoir son résultat, également négatif.

Je pense que le système, c’est du n’importe quoi, dit M. Jacob. Il déplore le fait que sa conjointe et ses trois enfants ayant été négatifs ont dû s’isoler la fin de semaine du 12 septembre, alors que lui et son fils Caleb avaient le droit d’aller au restaurant, ainsi que le fait qu’il a fait [son] 10 jours sans le faire. Il déplore également que ses élèves aient été placés en quarantaine de 14 jours au moment où il avait lui-même le droit de retourner au travail.

Fausses conclusions

Peu après sa mise en ligne, la vidéo de Frédéric Jacob est devenue virale sur Facebook. Pour certains internautes, elle a notamment servi de preuve que le gouvernement gonfle les chiffres de la COVID-19 et que les mesures sanitaires sont inutiles.

Le monde dort au gaz et font tout ce qu'on leur demande et reste collé aux directives stupides... qu'est-ce que ça va leur prendre pour comprendre que toute cette histoire de Covid est une immense arnaque? [sic], pouvait-on lire dans les commentaires de la vidéo.

On se fait traiter de complotistes parce qu’on dénonce des faits... maintenant y a une preuve de plus que la manipulation vient plutôt du côté du gouvernement, a commenté une autre internaute.

Le hic, c’est que des cas comme celui de M. Jacob sont relativement rares. Des 79 648 cas de COVID-19 au Québec en date du 5 octobre, seulement 7041 d’entre eux – soit moins de 9 % – ont été confirmés par lien épidémiologique, selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) (Nouvelle fenêtre). Cela veut donc dire que plus de 91 % des cas de COVID-19 sont confirmés en laboratoire après un test de dépistage.

De plus, la proportion de cas de COVID-19 par lien épidémiologique est en deçà des 5 % depuis le mois de juillet, quand la capacité de dépistage a commencé à s’améliorer au Québec. Elle était de 3,3 % en septembre, mois où s’est déroulée l’histoire de M. Jacob, et se situe à 1,7 % pour le mois d’octobre au moment d’écrire ces lignes.

L'objectif [des cas par lien épidémiologique] n'est pas axé sur la comptabilisation des “statistiques”, mais sur le bris de la chaîne de transmission en évitant de surcharger de manière peu utile les analyses de laboratoire, explique d’ailleurs la relationniste du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches, Mireille Gaudreau.

Il est donc faux de dire que la vidéo de M. Jacob prouve que le gouvernement gonfle les chiffres de COVID-19. En entrevue avec Radio-Canada, l’éducateur spécialisé affirme d’ailleurs qu’alimenter ce genre de réflexion n’était pas du tout le but de sa vidéo.

Le virus existe, il faut se protéger, mais il y a des lacunes dans le système que je trouve un peu bizarres. Ils savent-tu (le gouvernement) où ils s’en vont?, s’interroge-t-il.

Déclaration de symptômes

Autre fait à noter : M. Jacob mentionne dans la vidéo qu’il a le droit de travailler s’il a moins de deux symptômes de COVID-19. Or, la présence d'un symptôme comme la toux ou la fièvre nécessite un retrait du travail, selon les recommandations de l'INSPQ.

C’est également ce que confirme une porte-parole de l’employeur de M. Jacob. Lorsque t’as la toux, tu ne te présentes pas dans nos établissements. C’est très clair. On a près de 3000 employés, et les près de 3000 doivent remplir un questionnaire quotidien, soutient Marie-Ève Dutil, directrice par intérim du secrétariat général du Centre de services scolaire de la Beauce-Etchemin (CSSBE).

La toux, la fièvre et les difficultés respiratoires sont parmi les symptômes qui peuvent mener à eux seuls à un retrait du travail. D’autres symptômes, comme un mal de gorge, la douleur musculaire ou des vomissements, doivent être présents en combinaison avec d’autres symptômes pour qu’une personne ne puisse pas entrer au travail.

Nous avons d’ailleurs pu consulter différentes versions du formulaire de déclaration de symptômes de la CSSBE ainsi qu’un courriel envoyé à la fin août qui confirment que ces règles étaient en place et clairement communiquées aux membres de personnel.

Comme j’ai dit, cette toux-là, je connais mon corps, ç’a toujours été pareil. Il n’y avait rien de préoccupant, je n’avais pas de fièvre. La première question, c’est : avez-vous une toux récente? Tout le monde à la commission scolaire marque non, on va se dire la vérité, s’est défendu Frédéric Jacob en entrevue avec Radio-Canada, reconnaissant malgré tout qu’il n’aurait pas dû entrer au travail vu sa toux – chose qu’il a comprise après avoir discuté avec la direction de l’établissement scolaire.

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Isolement sans s’isoler

Pour ce qui est de toute la confusion et les incohérences entourant les périodes d’isolement de M. Jacob, de ses élèves, de son fils Jacob et du reste de sa famille, le CISSS de Chaudière-Appalaches assure que le tout s’est fait dans les règles de l’art.

Avec le nombre d'enquêtes actuelles, il arrive que certains cas sont contactés à mi-parcours ou à la fin de leur période d'isolement. [...] Celui-ci étant de 10 jours, on peut facilement imaginer qu'une personne qui développe des symptômes au jour 1, décide d'appeler la ligne COVID au jour 3 ou 4, se fait dépister au jour 5 ou 6 et se fait rappeler pour obtenir son résultat au jour 8 ou 9. Heureusement, une personne responsable va s'isoler dès l'apparition de symptômes, donc au jour 1, soutient la relationniste du CISSS, Mireille Gaudreau.

Lors de l'appel, l'évaluation des contacts familiaux peut facilement mener à la conclusion que d'autres membres de la famille ont probablement acquis la maladie (lien épidémiologique), et ont eux aussi terminé leur période de 10 jours. Les cas par lien épidémiologique sont nécessairement trouvés APRÈS avoir diagnostiqué un cas dans la maisonnée, donc ce n'est pas si surprenant que cette situation arrive, compte tenu des délais expliqués précédemment, poursuit-elle.

La relationniste du CISSS de Chaudière-Appalaches ajoute que les enquêtes individualisées permettent d'analyser les facteurs de risque et de s'ajuster à des situations jugées prioritaires, notamment lorsqu'il s'agit de personnes particulièrement à risque de transmettre la maladie à des gens vulnérables.

Dans le cas de M. Jacob, qui fournit des services à des personnes ayant une déficience intellectuelle et qui ne portent pas de couvre-visage en classe, on comprend donc pourquoi la santé publique a ordonné leur isolement de 14 jours.

Lorsqu'une classe est retirée selon les critères en vigueur, c'est parce qu'il y avait un facteur de risque à considérer comme le port inadéquat du masque, explique Mireille Gaudreau.

Pour ce qui est de l’infirmière qui a incité M. Jacob à ne pas aller se faire tester parce que cela allait juste brouiller les cartes au final, la relationniste du CISSS de Chaudière-Appalaches dit qu’étant donné le lien épidémiologique connu, ça ne sert à rien de ”tester pour tester”, car on sait pertinemment que le virus a circulé dans la maison.

Malgré tout, M. Jacob reste perplexe face à la décision de lever son isolement de 10 jours, considérant que son fils aurait vraisemblablement contracté le virus après le 31 août. Je pense que le système a un bogue, lâche-t-il.

Sinon, en ce qui concerne l’infirmière qui a dit à M. Jacob qu’il devait obtenir un résultat de test positif pour pouvoir retenir au travail, le CISSS de Chaudière-Appalaches affirme simplement qu’elle s’est mal exprimée.

L’infirmière voulait dire avoir la confirmation d’un résultat négatif. L’utilisation du mot positif a créé de la confusion, explique Mireille Gaudreau.

Faux positif?

Il n’en demeure pas moins que quelques éléments de l’histoire de M. Jacob soulèvent toujours d’importants questionnements.

J’ai un cas positif, censé être super virulent, et toute la famille, on a testé négatif pareil, résume Frédéric Jacob.

L’éducateur spécialisé croit qu’il est possible que le résultat du test de son fils Caleb était un faux positif. Selon des estimations préliminaires de différents chercheurs (Nouvelle fenêtre), le taux de faux positifs des tests PCR pourrait se situer entre 0,8 % et 4 %. Ce scénario n’est donc pas impossible.

Le CISSS de Chaudière-Appalaches n’a pas répondu à nos questions évoquant la possibilité que le résultat de test de Caleb Jacob était un faux positif.

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