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Que faut-il attendre de ce débat Harris-Pence, sur lequel plane l’ombre de Trump?

Traditionnellement, le débat des colistiers suscite un intérêt modeste. La joute oratoire de ce soir entre le vice-président républicain Mike Pence et la sénatrice démocrate Kamala Harris fait exception.

Des employés nettoient un plexiglas sur une scène.

Des travailleurs nettoient un plexiglas installé sur la scène où se tiendra, ce soir à Salt Lake City, en Utah, le débat opposant la sénatrice démocrate Kamala Harris au vice-président des États-Unis, le républicain Mike Pence.

Photo : Getty Images / Justin Sullivan

Huit jours après un premier débat présidentiel chaotique, ce sera au tour des candidats à la vice-présidence de croiser le fer ce soir avec en toile de fond la performance de Donald Trump de mardi dernier et son infection au coronavirus.

L’Institut Brookings de Washington, dont les recherches portent notamment sur la gouvernance, perçoit l'événement comme le débat vice-présidentiel le plus important de l’histoire des États-Unis.

Depuis des mois, le camp Trump insiste sur les 77 ans de Joe Biden, mettant en doute sa santé physique et mentale, même si le président sortant, avec ses 74 ans, est à peine moins âgé.

Mais le diagnostic du président vient mettre l'idée de la succession et de l'ascension présidentielle au premier plan pour les deux partis, signale Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston, spécialisée en communication politique.

Une analyse partagée par Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern.

Mike Pence, 61 ans, et Kamala Harris, 55 ans, faisaient déjà figure de favoris dans la prochaine course à l’investiture de leur parti, en 2024, rappelle l'auteur d'un livre sur les débats présidentiels, mais l'un d'eux pourrait être appelé à prendre la relève dans le bureau ovale plus tôt.

Plusieurs personnes vont regarder le débat en se disant : l’un des deux pourrait être président dans quatre ans. Ou même avant.

Une citation de :Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern

Nous diffuserons ce soir à 21 h (HAE) sur toutes nos plateformes le débat opposant Mike Pence et Kamala Harris.

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La COVID-19 à l'avant-plan

Tombée vendredi dernier, la nouvelle de l’infection du président a aussi ramené au cœur de la campagne – et avec force – la COVID-19, qui a infecté au moins 7,5 millions d’Américains et en a tué plus de 210 000.

Une crise sans cesse minimisée par Donald Trump, à la tête d'un pays qui est pourtant le plus endeuillé au monde, et dont son camp espérait détourner l’attention.

On doit évidemment s’attendre à ce que l’enjeu de la pandémie et de la gestion de la crise par l'administration Trump occupe une grande place dans les discussions, d’autant plus que c’est Mike Pence qui est à la tête du groupe de travail de la Maison-Blanche sur le coronavirus, souligne Alan Schroeder.

Tammy Vigil et lui jugent tous deux que le diagnostic positif du président fournit des munitions à la candidate démocrate, surtout que les cas de coronavirus dans l'entourage de Donald Trump ne cessent de s'accumuler, mais qu'elle doit avancer avec prudence.

C'est une preuve tangible du problème et de la faiblesse de la réponse du président. Mais si Kamala Harris pousse trop loin, elle pourrait avoir l'air insensible.

Une citation de :Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston

Déjà sorti du centre médical militaire Walter Reed, Donald Trump fait cependant lui-même tout pour afficher un retour à la normale, minimisant de nouveau les risques du coronavirus, qu'il a encore comparé à une grippe. Il a par exemple affirmé se sentir mieux qu'il y a 20 ans, incitant les Américains à ne pas craindre la COVID-19 et à ne pas la laisser dominer [leur] vie.

Donald Trump retire son masque.

Sur le balcon de la Maison-Blanche, le président a retiré son masque pour participer à une séance de photo à son retour de l'hôpital.

Photo : Reuters / Erin Scott

Les sondages récents montrent qu'une majorité d'Américains non seulement désapprouvent la façon dont il a géré la pandémie, mais trouvent aussi qu'il a géré de façon irresponsable le risque d'infection pour son entourage.

Sur la scène de l’Université de l’Utah, à Salt Lake City, la pandémie sera impossible à oublier : les adversaires, qui devaient être à sept pieds l’un de l’autre seront plutôt à 12 pieds. Selon ce qu'a décidé la Commission des débats présidentiels, ils seront de plus entourés de panneaux de plastique. Après s'y être opposée, l'équipe du républicain, qui a été en contact avec des personnes qui ont la COVID-19, a accepté cette nouvelle règle.

Plus de contenu, moins d’insultes et des dégâts à réparer

Photomontage de Kamala Harris, la main devant elle, et de Mike Pence, les bras ouverts, lors de débats précédents avec d'autres candidats

Kamala Harris a eu l'occasion de participer à des débats l'an dernier, lors de la course à l'investiture démocrate, mais le dernier débat de Mike Pence remonte à 2016, lors de l'élection présidentielle précédente.

Photo : Reuters / Mike Segar/Kevin Lamarque

Si vous cherchez du contenu, c’est le débat qu’il faut regarder, tranche Mme Vigil, anticipant un débat plus traditionnel que le premier duel présidentiel et un dialogue poli.

D’une durée de 90 minutes, sans pause, la joute oratoire sera composée de segments de 10 minutes articulés autour de neuf thèmes, qui n'ont pas encore été annoncés.

Le vice-président américain et la sénatrice de la Californie vont s'affronter, mais ce ne sera pas les feux d’artifice du premier débat, rassure la professeure de l'Université de Boston, critiquant l'incapacité du président à faire preuve de maîtrise de soi ou de respect pour la situation, son adversaire ou les besoins des électeurs américains.

Habituellement, les débats présidentiels présentent deux candidats qui veulent montrer qu’ils accordent de l’importance aux enjeux politiques, qu’ils maîtrisent leurs dossiers et sont compétents, et les débats des colistiers sont le lieu des attaques les plus brutales. Ce sera le contraire cette fois-ci.

Une citation de :Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston

Il n’est pas exceptionnel que les colistiers doivent compenser un mauvais débat initial des candidats à la présidence, signale Alan Schroeder.

En 2012, Joe Biden, alors vice-président de Barack Obama, avait d’ailleurs réussi à appuyer sur le bouton de réinitialisation et à remettre la campagne démocrate sur les rails, illustre-t-il. Mais la performance de Trump a été monumentalement odieuse, ajoute-t-il rapidement.

Mike Pence se retrouve dans une position où il doit réparer les dégâts, radoucir le ton et aider le public à oublier ce qu'il a vu.

Une citation de :Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern

En plus de démontrer la maturité de son ticket, estime Tammy Vigil, le numéro deux du ticket républicain doit spécifiquement lever toute ambiguïté sur les positions troublantes de Donald Trump lors du premier débat, en particulier sur la suprématie blanche, que le président n’avait pas condamnée.

Alan Schroeder prévoit cette fois un duel vraiment passionnant à regarder en raison du contraste saisissant entre l'ancienne procureure de la Californie devenue sénatrice et le vice-président, ancien gouverneur et représentant de l’Indiana.

Vous avez ce vice-président blanc du Midwest, très chrétien, très conservateur, très mal à l'aise avec les femmes. Et puis vous avez une femme noire de la Californie, métissée, aux origines indiennes, progressiste. Vous ne pouvez pas vraiment trouver deux types de personnes plus opposées dans le monde politique.

Une citation de :Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern

La présence de Kamala Harris, première femme noire à participer à un débat à ce niveau, rend l'événement historique, précise d'ailleurs Tammy Vigil.

Son rôle : garder l'attention sur Donald Trump pour maintenir l'avance du tandem démocrate dans les intentions de vote, en peignant le portrait d'un président à la rhétorique raciste, qui divise, et celui d'une administration incompétente devant la COVID-19 et l'économie, et qui menace l'accès aux soins de santé en pleine pandémie.

Moins connue, Kamala Harris doit rassurer : Les gens doivent être à l’aise avec l’idée qu’elle puisse devenir présidente, analyse Mme Vigil.

Véritable représentant du conservatisme au sein du duo républicain, Mike Pence doit pour sa part apaiser les électeurs républicains rebutés par le président Trump, note Mme Vigil.

Le message que le candidat républicain, dont le ticket doit changer la dynamique de la course, va marteler : l'économie a besoin de Donald Trump, et le pays doit être protégé du programme que la « gauche radicale » impose à Joe Biden. Il faut s'attendre à ce qu'il insiste sur la loi et l'ordre et brandisse la menace d'une Amérique où les citoyens ne seraient pas en sécurité si Joe Biden est élu.

Les attaques des protagonistes de la soirée devraient essentiellement viser les deux grands absents : Donald Trump et Joe Biden, croit M. Schroeder.

Une femme, un homme, des caméras, des réseaux de télévision

Donald Trump regarde Hillary Clinton, qui répond à une question en tenant un micro.

Donald Trump et Hillary Clinton pendant le deuxième débat de la présidentielle américaine, en octobre 2016.

Photo : Reuters / Rick Wilking

Une seule femme, Hillary Clinton, a participé à des débats présidentiels, et Kamala Harris ne sera que la troisième femme à prendre part à un débat des colistiers, après la démocrate Geraldine Ferraro en 1984 et la républicaine Sarah Palin, en 2008.

Harris doit s’imposer sans être agressive ou perçue comme telle. Elle doit trouver un équilibre, indique Mme Vigil, évoquant la puissance des stéréotypes.

La présence d’une femme dans une arène traditionnellement masculine recèle également des pièges à éviter pour son adversaire. Tout politicien de sexe masculin débattant avec une politicienne doit prendre garde à avoir l’air condescendant ou à faire de la mecsplication [mansplaining], souligne de son côté Alan Schroeder.

La façon dont Mike Pence va s’adresser à Kamala Harris peut avoir un certain impact auprès de ce que Trump appelle les femmes au foyer des banlieues ou des femmes blanches éduquées, ajoute Tammy Vigil, rappelant les difficultés du président auprès de l’électorat féminin.

Selon un récent sondage Washington Post-ABC News, Joe Biden jouit d'une avance de 31 points auprès des femmes.

Ce sera intéressant de voir les interactions entre les deux parce que Mike Pence a la réputation d’être mal à l’aise quand il se trouve face à une femme, surtout les femmes fortes.

Une citation de :Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston

Alan Schroeder abonde dans le même sens. Et Kamala Harris est assurément très, très forte, insiste-t-il.

Membre du Comité judiciaire du Sénat, l’ex-procureure générale de la Californie s’est forgé une réputation d’interrogatrice redoutable lors du processus de confirmation de nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême et de celui des membres de l’administration Trump.

Kamala Harris, regardant vers la droite pendant qu'elle prend la parole lors de travaux d'un comité du Sénat.

Kamala Harris, lors d'audiences du Comité judiciaire du Sénat

Photo : Getty Images / Pool

Déstabilisé, l’ex-procureur général Jeff Sessions avait même avoué être nerveux.

Les attentes à l'endroit de celle qui a asséné à Joe Biden l’une des attaques les plus efficaces et les plus mémorables de la saison des débats démocrates sont élevées. Lors de la première joute oratoire, en juin 2019, elle avait critiqué le bilan de l’ancien sénateur sur des enjeux raciaux en faisant un lien avec sa propre vie.

Le vice-président pourrait avoir de la difficulté à composer avec le style de Kamala Harris, qui est davantage disposée à riposter que les gens auxquels il est habitué et qui n’hésitera pas à corriger les informations erronées, croit Mme Vigil. Plusieurs personnes auraient même préféré que ce soit elle qui affronte Donald Trump, relève-t-elle.

Alan Schroeder rappelle toutefois que Mike Pence, ancien animateur de radio et de télévision, avait largement été perçu comme le gagnant du débat des colistiers, il y a quatre ans.

Il peut projeter l’image du type sympathique et amical du Midwest, malgré des points de vue assez extrêmes, observe-t-il.

Résolument antiavortement, celui qui s’est déjà défini comme un chrétien, un conservateur et un républicain, dans cet ordre, a par exemple affirmé que le mariage gai mènerait ultimement à l’effondrement complet de la société.

Mike Pence a des positions extrêmement conservatrices qui ne sont pas populaires auprès de la majorité des gens du pays, mais il a une façon d'adoucir son message.

Une citation de :Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern

Il semble un peu plus distant et ne semble pas vraiment se soucier de créer ou non un lien personnel [avec les téléspectateurs]. Kamala Harris saisit davantage d’occasions pour permettre aux électeurs de s’identifier à elle. Elle est efficace pour incarner les enjeux politiques avec son expérience personnelle, analyse en outre Tammy Vigil.

Les spectateurs seront-ils au rendez-vous?

Joe Biden et Sarah Palin, souriant en se serrant la main

En 2008, les téléspectateurs étaient curieux à l’endroit de Sarah Palin, politicienne atypique et charismatique, qui avait peu auparavant accordé des entrevues désastreuses et dont on soulignait qu’elle serait à un « battement de cœur de la présidence ».

Photo : Reuters / Larry Rubenstein

Un seul face à face entre colistiers s'est hissé dans la liste des cinq débats télévisés les plus regardés sur la quarantaine tenus durant les campagnes présidentielles : celui entre Joe Biden et la gouverneure de l’Alaska Sarah Palin, numéro deux du ticket du septuagénaire John McCain, qui avait attiré 69,9 millions de téléspectateurs.

Les débats vice-présidentiels n'ont de très bonnes cotes d'écoute que si les candidats ou la situation présentent quelque chose de particulièrement unique, explique Mme Vigil. Les deux ingrédients sont réunis, dit-elle, évoquant à la fois le statut de pionnière de Kamala Harris et la maladie du président.

Alan Schroeder s'attend à ce qu'un plus grand nombre de téléspectateurs que d'habitude soient au rendez-vous. Cela met une pression supplémentaire sur Pence et Harris, souligne-t-il.

L'expert fait cependant valoir l’importance limitée d'un événement comme celui-ci : Pour autant qu’on sache, les gens votent-ils sur la base du débat des colistiers? Non. À moins d’une bourde vraiment horrible, ils n’ont pas le pouvoir de nuire à une campagne.

D'autant plus que des millions d'Américains ont déjà commencé à voter.

Si le diagnostic de Donald Trump a jeté le doute sur la tenue des deux prochains débats, prévus les 15 et 22 octobre prochains, le président, lui, assure avoir « hâte » de participer à l'événement de la semaine prochaine.

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