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Moratoire sur la chasse à l’orignal : « L’enjeu fondamental, c’est le territoire ».

Portrait de Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal

Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal

Photo : Marie-Pierre Bousquet

Depuis la mi-septembre, les communautés anichinabées bloquent l’accès aux territoires de chasse de la réserve faunique La Vérendrye et des pourvoiries autour, dans l’est du Québec. Elles réclament un moratoire de cinq ans sur la chasse sportive à l’orignal, ce qui crée beaucoup de tensions. Discussion avec Marie-Pierre Bousquet, directrice du programme en études autochtones de l’Université de Montréal et auteure, notamment, de l'ouvrage Les Anicinabek, du bois à l’asphalte - le déracinement des Algonquins du Québec.

Espaces Autochtones : Êtes-vous surprise par ces barrages et cette demande de moratoire?

Marie-Pierre Bousquet : Je ne suis pas du tout surprise, pour plusieurs raisons. D’abord, leur demande n’est pas nouvelle. Ensuite, la protection de cette biodiversité, de la faune et de la flore, dont ils ont dépendu pendant des siècles, est extrêmement importante pour les Anichinabés. Enfin, les tensions au sujet de ce moratoire ne m’étonnent pas non plus parce qu’il y a une méconnaissance d’une partie par rapport à l’autre. On a tendance à penser que les chasseurs anichinabés sont des profiteurs du système, qu’ils veulent toujours demander des choses, qu’ils reçoivent beaucoup. C’est complètement faux! C’est vraiment une méconnaissance générale de leur façon de considérer la forêt, son environnement, les relations qu’ils peuvent avoir avec les animaux. Je trouve que les Anichinabés sont d’une patience infinie, car ils attendent que ce dossier soit réglé depuis le 19e siècle, mais en 2020, ils ne sont toujours pas consultés sur ce qu’il advient de leur territoire qui, rappelons-le, n’a jamais été cédé. 

EA : Comment s’est effectué le partage de ces territoires?

MPB : Il y a eu un partage très inégal du gâteau. En gros, les Anichinabés, un peuple qui a des droits reconnus par la Constitution du Canada, ont à peine eu une demi-cerise. Les premières lois (provinciales et fédérales) sur la chasse et la pêche, sur le partage des territoires vont commencer dès la moitié du 19e siècle, en 1868, et vont permettre de vendre certains lots à des clubs de chasse privés,qui ne seront abolis que dans les années 1970; le reste va être déterminé en zones pour lesquelles vous devez avoir des permis de chasse. [...] Toutes les familles anichinabées qui fréquentaient les abords de ces clubs privés n’avaient plus le droit d’y aller. La seule manière d’y accéder était de proposer ses services comme guide ou cuisinière. En 1896, des modifications du statut de la province de Québec vont ouvrir la porte à un découpage en zones de terres, en des lots de chasse pour des chasseurs sportifs. Ensuite, il y a eu la construction des routes, des villages, du chemin de fer… Les Anichinabés ont alors eu la concurrence extrêmement forte des chasseurs qui venaient aussi des États-Unis, à tel point que des populations animales ont commencé à décliner très sérieusement vers la fin du 19e siècle.

Le piégeage des castors a alors été interdit deux fois, puis les Anichinabés – et ils ne sont pas les seuls – ont réclamé des terres pour la chasse qui leur soient complètement réservées : ce sont les réserves de chasse créées en 1928, devenues des réserves à castors dans les années 1940. Il y en a deux en Abitibi-Témiscamingue. [...] On a donc accordé des lots à des familles anichinabées, sauf que certaines n’ont plus du tout accès à leur territoire familial. Par exemple, si on est au centre-ville de Val-d’Or, on est sur le territoire de la famille Wabanonik. Si on veut résumer, les Anichinabés ont été systématiquement tassés de leur territoire et se sont retrouvés sur de tout petits lots qui n’étaient plus aussi extensibles qu’avant. Et même là, il y a de l’empiétement des compagnies forestières. Résultat : ils se font toujours tasser. 

EA : Un règlement marque encore l’esprit des anciens concernant les territoires de chasse...

MPB : Effectivement, il s’agit d’un règlement apparu au début du 20e siècle, tombé en désuétude probablement dans les années 1970, et qui empêchait les Anichinabés de s’approcher de la route 11, qui s’appelle maintenant la route 117. Pourquoi? Parce qu’ils ne devaient pas être vus des personnes dans les clubs privés. [...] Cela rappelle des moments tellement sombres de la discrimination, de la ghettoïsation. Et cela a laissé une mémoire, des traces très profondes dans les communautés. J’ai entendu beaucoup d’histoires de personnes qui l’ont vécu ou qui s’en souviennent, qui se souviennent de s’être fait littéralement tasser. On les appelait les Indiens, les enfants de la forêt, avec un vocabulaire paternaliste, les sauvages. De plus, quand ils chassaient l’orignal et cherchaient à revendre la viande pour avoir un peu d’argent pour leur subsistance, ils devaient payer des amendes colossales. J’ai retrouvé un article qui parlait d’une amende de 100 $ en 1953. C’était une sacrée somme! Brutalement, ils ont découvert que ce qu’ils faisaient depuis si longtemps et qui était parfaitement normal était subitement interdit et qu’il fallait payer une amende. C’est absolument incroyable!

Marie-Pierre Bousquet se trouve dans un camp de chasse anichinabé en 2003

Marie-Pierre Bousquet dans un camp de chasse anichinabé en 2003

Photo : Marie-Pierre Bousquet

Contrairement à ce qu’on pense, les Anichinabés font des concessions depuis extrêmement longtemps et ils demandent juste un partage plus équitable des ressources. Je ne connais pas un Anichinabé qui soit contre le mouvement des années 1960 qui était de se réapproprier les terres au Québec des clubs privés et qui a mené à la création de la Société des établissements de plein air du Québec. Ils veulent simplement du respect pour leur mode de vie, leur mode de subsistance, pour leur façon de voir et pour leur territoire. D’ailleurs, si on veut se remettre un peu en mémoire ce que signifie d’être Anichinabé sur un territoire où on a été tassé, il faut revoir le documentaire de Richard Desjardins Le peuple invisible

EA : En quoi la chasse à l’orignal est extrêmement importante ?

MPB : D’abord, l’orignal ne vient pas seul sur un territoire. Si vous y touchez, vous touchez à d’autres animaux, à la faune, à la flore. Tout est connecté et les Anichinabés nous le rappellent. De plus, cette chasse a une importance sociale et rituelle qui est profondément inscrite dans les traditions et qui est très forte. Par exemple, avant, les os étaient utilisés pour faire des outils. On les mettait aussi dans des plateformes, dans des arbres, pour rendre hommage à l’animal et quand il tombait, c’était un signe d’un accord avec l’espèce en question. Ce sont des pratiques qui n’existent presque plus puisqu’elles ont été très combattues notamment par les missionnaires qui y voyaient des superstitions païennes. 

Autre exemple encore actuel : quand un jeune va tuer son premier orignal, c’est un moment très important, car il est considéré comme devenu adulte et va avoir une obligation de partage. On ne peut jamais garder un orignal pour soi, on fait des réserves et on partage, on le déguste avec sa famille, et les meilleurs morceaux vont aller aux aînés. Ce sont des moments de commensalité qui ont une valeur presque sacrée.

EA : Vous parlez de territoire, est-ce ce qui est aussi en jeu dans ce conflit…?

MPB : L’enjeu aussi fondamental vient du territoire effectivement. Il a une valeur extrêmement importante pour les Anichinabés. C’est la mémoire, le patrimoine, le porteur d’histoire, de connaissances géographiques, médicales, familiales. L’orignal s’inscrit dans toutes ces connaissances et c’est très important de protéger le territoire, donc l’orignal. On se battrait tous pour notre territoire. S’il y a bien quelque chose pour lequel les gens se battent dans le monde, c’est leur territoire. On ne demande pas – et de toute façon, on n’y arriverait pas – de réparer des tragédies historiques, mais simplement d’en être conscient, de savoir que cela a créé beaucoup de traumatismes intergénérationnels. C’est juste de le reconnaître et de participer à quelque chose, avec eux et être leurs alliés. Ce qui arrive en ce moment, c’est un legs de l’histoire, et il faut la connaître.

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