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Les créateurs Noirs et Autochtones sont-ils sous-représentés dans les magasins canadiens?

Un homme passant devant une vitrine.

Une campagne veut voir 15 % de marques appartenant à des créateurs de la diversité dans les grands magasins.

Photo : CBC/Evan Mitsui

Une campagne invitant les détaillants à présenter au moins 15 % de marques appartenant à des personnes noires, autochtones et issues de la diversité parmi leurs collections fait son chemin au Canada.

Alors que des grandes enseignes de la mode se remettent en question, ces créateurs s’organisent pour s’entraider dans un milieu où le racisme systémique est ancré, selon plusieurs.


Nous n’avons simplement pas la même visibilité, c’est même une chose à laquelle nous sommes préparés, confie George Sully.

George Sully en entrevue avec Radio-Canada.

George Sully a lancé en juin un répertoire en ligne dédiés aux créateurs noirs.

Photo : Radio-Canada

Ce concepteur de chaussures, vétéran de l’industrie de la mode, raconte que se lancer dans une carrière de créateur de mode n’est facile pour personne, mais le fait d’être Noir accentue les difficultés et ne donne pas droit aux mêmes opportunités.

Depuis Brooklyn, aux États-Unis, Aurora James a fait le même constat et a décidé de lancer cet été la campagne 15 Percent Pledge.

Le but, selon cette créatrice de bijoux originaire de Guelph en Ontario, est de demander aux grandes enseignes de s’engager à consacrer 15 % de leurs collections à des marques appartenant à des personnes noires, soit la proportion des personnes noires dans la population américaine.

Photo d'une jeune femme habillée en tailleur et posant pour la photo.

La campagne 15 Percent Pledge a été lancée par Aurora James, créatrice ontarienne basée à Brooklyn.

Photo : Grace Miller

Plus récemment, elle a adapté sa campagne au Canada. La population du Canada est composée de 5 % d’Autochtones et de 3,5 % de Noirs, selon le recensement de 2016, et 22,3 % des Canadiens s'identifient comme membres des minorités visibles, est-il écrit sur le site canadien de la campagne (Nouvelle fenêtre).

Nous demandons aux principaux détaillants du Canada d’appuyer des marques représentatives de la diversité de la population canadienne. Il est grand temps que la richesse et les opportunités soient distribuées plus équitablement et intentionnellement aux PNADC [personnes Noires, Autochtones et de couleur].

Campagne 15 Percent Pledge Canada

Moins de 2 %

Pour appuyer son propos, l’organisme fondé par Aurora James a mené une enquête avec un groupe de bénévoles auprès des grandes enseignes canadiennes pour connaître quelle part de leurs marques appartient à des PNADC.

Le groupe précise que les données analysées sont celles disponibles pour le grand public.

Graphique présentant la répartition des marques par origine ethnique dans 4 des plus grandes enseignes canadiennes.

Aucune de ces quatre enseignes ne présente plus de 2 % de marques appartenant à des personnes noires ou autochtones.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

À en croire cette étude, la part des marques s’identifiant comme Noires ou Autochtones ne dépasse pas les 2 %, quelle que soir la grande enseigne au pays.

Radio-Canada n’a pas été en mesure de vérifier ces données de façon indépendante. Nous avons contacté ces différentes enseignes à plusieurs reprises. Aucune d’entre elles n'a voulu partager ses statistiques ni confirmer ou infirmer les chiffres avancés par 15 Percent Pledge.

Aux États-Unis, des marques comme Sephora, Yelp et West Elm se sont déjà engagées à tenir cette promesse. Au Canada, aucune grande enseigne n’a encore répondu à l’appel, même si plusieurs détaillants comme la Baie d'Hudson ou Nordstrom ont commencé à entreprendre des initiatives.

Des efforts en cours

Le 1er octobre, la Baie a annoncé un partenariat avec le groupe INLAND, connu pour ses événements bisannuels éphémères consacrés aux marques canadiennes. Sur le site de la Baie, INLAND dispose désormais de sa propre vitrine dans laquelle 40 % des marques présentées sont des marques s’identifiant comme noires, autochtones ou de couleurs.

Questionnée sur son intention d’adhérer à la campagne d’Aurora James, la plus importante chaîne de grands magasins du pays ne s’avance pas, mais avoue que ses étals ne présentent pas une assez grande variété de créateurs.

Nous savons que nous devons porter et soutenir plus de marques PNADC dans nos sélections.

Wayne Drummond, marchand en chef à la Baie d'Hudson

Nous avons formé un conseil dédié au sein du merchandising pour nous concentrer spécifiquement sur les marques PNADC, générer des recommandations et accroître la diversité au sein de notre matrice de produits, a déclaré Wayne Drummond dans un courriel à Radio-Canada.

Capture d'écran de la page du site de la Baie d'Hudson présentant son partenariat avec INLAND.

Capture d'écran de la page du site de la Baie d'Hudson présentant son partenariat avec INLAND.

Photo : labaie.ca

Le partenariat avec INLAND, prévu jusqu’à la fin de l’année, est une étape, selon lui, cependant, il y a toujours des opportunités de croissance, nous verrons donc où cela mènera, a ajouté M. Drummond.

De son côté, la compagnie américaine Nordstrom, qui possède plusieurs magasins au Canada, dit vouloir continuer ses efforts aussi. Pas de promesses là non plus, mais, dans un courriel, une porte-parole souligne que le détaillant s’engage à atteindre un montant de 500 millions de dollars américains de ventes provenant de marques s'identifiant comme noires et latino-américaines sur les cinq prochaines années.

Ce montant étalé sur cinq ans correspond à environ 3,3 % des ventes nettes réalisées en une année par la compagnie.

Nous renouvelons également notre programme de diversité des fournisseurs, qui suivra et soutiendra les fournisseurs appartenant à diversité dans tous les domaines de notre entreprise, a également ajouté la porte-parole. Les objectifs à long terme de ce programme seront rendus publics en février 2021, est-il précisé.

Les magasins Holt Renfrew, Simons, Pharmaprix/Shoppers et Saks 5th Avenue n’ont pas donné suite à nos demandes d’entrevue.

Nous méritons mieux

Selon Aurora James, ces actions sont encore trop peu. Les grands détaillants n'ont jamais fait une priorité d'investir dans les entreprises appartenant à des Noirs, bien que nous félicitions toute entreprise prenant des mesures pour un marché plus équitable. Ces efforts doivent être importants et mesurables si nous voulons transformer l'industrie, a-t-elle commenté dans un courriel à Radio-Canada.

Nous méritons mieux qu’une boutique éphémère de trois mois.

Aurora James, fondatrice de 15 Percent Pledge

Elle décrit le partenariat de la Baie avec INLAND comme une solution temporaire à un problème de longue date.

Plus de stylistes mais aussi plus de styles

Plus de visibilité : le premier pas nécessaire afin d'offrir les mêmes opportunités d’affaires pour les créateurs de la diversité dans les grands magasins. Mais ce n'est pas tout.

La Torontoise Sena Ahohe a lancé sa marque KEJEO, qui utilise des tissus africains, en 2016. Elle se souvient avoir déjà contacté une chaîne de magasins pour demander à pouvoir y présenter ses collections, même de façon temporaire.

Sena Ahohe pose devant un rack à vêtement de sa collection, dans son studio, chez elle.

Couturière et créatrice de Kejeo design, Sena Ahohe a fondé une entreprise de fabrication de vêtements, à Toronto, qui utilise des tissus africains.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Ils m’ont dit clairement qu’il n’y avait pas d’intérêt, qu’il n’y avait pas de marché pour ça, se souvient-elle.

Parfois quand la population n’accepte pas certaines choses, c’est peut-être parce que les gens en haut ne le permettent pas.

Sena Ahohe, fondatrice de la marque KEJEO

Selon mon expérience, il n'y a pas assez d'ouverture, en fait, pour que les Noirs puissent s'exprimer à travers ce qu'ils font, estime-t-elle.

Pour Brione Wishart, créateur torontois à la tête de la ligne de vêtements The Hustle Never Dies, la diversité des styles est aussi importante que la diversité des créateurs.

Au Canada, j'ai l'impression que chaque fois que je vais dans les grands magasins, à la recherche de vêtements, je vois toujours les mêmes choses, je ne verrai jamais de nouvelles lignes de vêtements auxquelles je m'identifie, regrette-t-il.

Il explique aussi que, souvent, les stylistes noirs sont cantonnés à un style, souvent urbain, alors qu’ils exercent dans tout autant de différentes modes que les autres créateurs.

Un répertoire pour réunir les créateurs noirs

En attendant que l’industrie évolue, George Sully a décidé de lancer un répertoire de créateurs noirs canadiens intitulé Black Designers of Canada.

Son répertoire contient présentement plus de 160 marques de créateurs noirs. C’est la première fois, explique M. Sully, qu’est réalisé un tel travail d’inventaire de stylistes, de designers, ou même de décorateurs noirs.

Sena Ahohe et Brione Wishart en font partie.

Je me suis dit que c'était une opportunité pour moi, non seulement pour ma visibilité, mais aussi pour connaître d'autres personnes, explique la fondatrice de KEJEO.

Vous allez à un seul endroit et maintenant vous pouvez voir la variété de créateurs que nous avons, des costumes sur mesure aux vêtements de sport, s’enthousiasme pour sa part Brione Wishart.

En lançant cette plateforme, M. Sully voulait mettre à l'avant-plan la diversité des talents noirs, talents dont regorge le Canada. Une façon, dit-il, de rendre impossible pour l’industrie de trouver des excuses fondées sur l’ignorance pour justifier l’exclusion.

Cette situation renforce un racisme systémique invisible, selon lui, qu’il compare à du monoxyde de carbone.

C’est quelque chose que vous ne pouvez pas vraiment voir, mais qui affecte et continue d’affecter la plupart d’entre nous. (...) Ce n’est pas un genou sur la nuque à proprement parler. (...) Mais à force d’être entourés de monoxyde de carbone, on étouffe.

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