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Paul Rose « voulait qu’on tue » Cross, affirme un ancien membre du FLQ

Jacques Cossette-Trudel livre sa version des faits sur un moment décisif de la crise d’Octobre.

Jacques Cossette-Trudel adossé à une clôture en bois, les bras croisés.

La plus récente confidence de Jacques Cossette-Trudel permet de jeter un nouvel éclairage sur un moment décisif de la crise d'Octobre, 50 ans après les événements.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Montréal, le mardi 13 octobre 1970. Les preneurs d’otage Paul Rose et Jacques Cossette-Trudel, membres du Front de libération du Québec (FLQ), sont réunis en fin de journée chez une complice, Louise Verreault, qui habite rue Saint-Denis.

Cette rencontre, organisée dans le but de coordonner les actions des cellules Libération et Chénier, se déroule dans un climat pour le moins tendu.

Trois jours plus tôt, la cellule Chénier, dont fait partie Paul Rose, a enlevé le ministre québécois du Travail, Pierre Laporte, gardé captif dans une maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert, sur la Rive-Sud. La cellule Libération, à laquelle appartient Jacques Cossette-Trudel, détient pour sa part l’attaché commercial du consulat britannique à Montréal, James Richard Cross, depuis plus d’une semaine dans un logement de la rue des Récollets, à Montréal-Nord.

Or, depuis la lecture du Manifeste du FLQ à la radio et à la télé la semaine précédente, aucune des demandes formulées par le Front n’a été acceptée par les autorités. Engagée dans des négociations avec elles, la cellule Libération a même accepté d’abandonner certaines de ses revendications.

Contrarié, Paul Rose pose son revolver sur la table devant lui et dit à son interlocuteur : Si le gouvernement maintient son attitude, vous allez devoir, je pense, tuer M. Cross.

Accentuer la pression

Cet épisode surréaliste de la crise d'Octobre est raconté par Jacques Cossette-Trudel lui-même, 50 ans après les faits, dans une entrevue accordée au journaliste Marc Laurendeau dans le cadre du balado Pour l’avoir vécu.

En se débarrassant de James Richard Cross, Paul Rose croyait que les autorités seraient plus réceptives aux demandes du FLQ, précise Cossette-Trudel.

Il disait qu’il voulait mettre de la pression [sur le gouvernement] et que deux otages, c’était mieux qu’un, parce qu’à deux otages, si on en tue un, [...] ils vont vouloir sauvegarder la vie de l’autre, et pour sauvegarder la vie de l’autre, ils vont être obligés de faire des concessions.

Et il voulait d’abord qu’on tue Cross, affirme Jacques Cossette-Trudel, qui dit s’être immédiatement opposé à cette idée.

Moi, j'étais effondré. J'arrêtais pas de dire : "Il n'en est pas question, il n'en sera jamais question. Ni Cross, ni Laporte, ni personne. Rien, on veut rien savoir de ça." J'ai été extrêmement catégorique là-dessus.

Une citation de :Jacques Cossette-Trudel

La rencontre, dit Cossette-Trudel, permet à tout le moins aux deux hommes de constater les divergences de point de vue qui séparent les deux cellules. Tout au plus s’accordent-ils sur la rédaction d’un communiqué annonçant que la menace de mort qui planait sur le diplomate britannique sera suspendue et que la cellule Chénier examinera le cas du ministre, poursuit-il.

Et quand on s’est quittés, Paul a dit : "On va s’arranger avec Laporte."

Un communiqué en guise de drapeau blanc

De retour au logement de la rue des Récollets, à Montréal-Nord, Jacques Cossette-Trudel relate le contenu de sa rencontre avec Paul Rose aux autres membres de la cellule Libération. Là, on capote, se souvient-il. Alors on réfléchit.

Compte tenu de ce que Paul Rose [avait] exigé de nous et de ce qu'il m'avait dit chez Louise Verreault, on ne donnait pas cher de la vie de M. Laporte. Et on s'est dit : "Il faut absolument empêcher ça."

Jacques Lanctôt, de la cellule Libération, rédige alors le communiqué dans lequel il annonce que la sentence de mort contre James Cross est indéfiniment suspendue et que, dans le cas de Pierre Laporte, la cellule Chénier du FLQ étudie présentement son cas et fera connaître sa décision sous peu.

Politiquement parlant et moralement parlant, une telle formulation aurait rendu l'assassinat du ministre un peu difficile, selon Jacques Cossette-Trudel.

On ne pouvait pas faire plus. Dans le fond, le principe du FLQ, c'était l'autonomie des cellules, et on essayait bien de se coordonner, mais en même temps, Paul Rose prenait bien les décisions qu'il voulait prendre avec sa gang. Et nous, Jacques Lanctôt et notre groupe, on prenait bien les décisions qu'on voulait. On ne pouvait pas intervenir directement dans l'un ou dans l'autre [...] Tout le monde aurait dit : "Mais de quoi ils se mêlent!"

Destiné à la radio, le fameux communiqué est toutefois intercepté par la police. Et son contenu ne se rend jamais aux oreilles des quatre membres de la cellule Chénier : Paul Rose, son frère Jacques, Francis Simard et Bernard Lortie.

Des soldats montent la garde devant la maison de James Cross après son enlèvement.

Des soldats montent la garde devant la maison de James Cross après son enlèvement.

Photo : La Presse canadienne / PC

Les événements qui suivent s'enchaînent rapidement.

Invoquant une insurrection appréhendée au Québec, Ottawa déclenche le 16 octobre la Loi sur les mesures de guerre pour justifier le déploiement de l’armée canadienne dans la province et appuyer une vaste rafle policière au cours de laquelle 497 personnes suspectées de soutenir le FLQ – qui s’avéreront presque toutes innocentes – sont arrêtées.

Le lendemain, Pierre Laporte est retrouvé mort dans le coffre d’une voiture laissée à l’abandon près de l’aéroport de Saint-Hubert. Bernard Lortie est arrêté le 6 novembre lors d’une descente policière dans un appartement de la rue Queen-Mary, dans le quartier montréalais de Côte-des-Neiges, tandis que ses compagnons d’armes sont rattrapés le 28 décembre suivant, cachés dans un tunnel creusé sous une maison isolée de Saint-Luc, en Montérégie.

Entre-temps, les membres de la cellule Libération ont négocié et obtenu un aller simple pour Cuba en échange de leur otage. Le 3 décembre, James Richard Cross recouvre la liberté, et ses ravisseurs s’envolent pour l’exil.

De retour au Québec en 1978 après avoir vécu à Cuba et en France, Jacques Cossette-Trudel et sa conjointe de l’époque, Louise Lanctôt, écopent d'une peine de deux ans moins un jour de prison.

Le felquiste, qui est aujourd’hui âgé de 73 ans, garde un souvenir amer des événements de la crise d’Octobre, qui ont eu des conséquences sur tout le reste de sa vie.

Ma vie n'a pas été ratée, mais elle a été extrêmement différente et un peu décevante à certains égards. Parce que moi, je considère que j'aurais pu avoir un avenir beaucoup plus intéressant. Mais avec l'exil, la prison après l'exil, et tout, ça m'a tellement coupé de ma société…

Entré au FLQ après la crise étudiante et l’occupation des cégeps, à la fin des années 60, Jacques Cossette-Trudel s’était toujours perçu comme un produit de mai 68 et du mouvement Flower Power, dit-il. L'engagement, la contestation, pour nous, ce n'était pas un jeu, mais ça ne devait pas porter le drame! Ça devait porter la vie; ça devait porter l'espoir; ça devait porter l'ouverture; ça devait débloquer notre société. On faisait ça pour la libération du Québec!

L’assassinat de Pierre Laporte a été une erreur à plusieurs égards, selon Jacques Cossette-Trudel, qui reproche notamment aux membres de la cellule Chénier d’avoir toujours refusé de dire comment l’ancien ministre est mort.

Ce que l’autopsie a conclu, c’est que Pierre Laporte, qui s’était infligé des blessures en tentant de s’évader par la fenêtre, est mort par strangulation, au moment où seuls Jacques Rose et Francis Simard se trouvaient encore avec l’otage, rue Armstrong.

S’agissait-il d’un geste non prémédité – comme l’a suggéré la commission d’enquête sur les événements d’octobre (rapport Duchaîne) en 1980 – ou plutôt d’un geste volontaire? Les théories se contredisent.

Paul Rose, mort en 2013, et Francis Simard, décédé en 2015, n’ont jamais voulu répondre à la question de leur vivant. Quant à Jacques Rose et Bernard Lortie, ils continuent de garder le silence.

Un demi-siècle après les événements, une part d’ombre demeure.

L'Histoire séquestrée

Dans le documentaire Les Rose, sorti le mois dernier, Jacques Rose réitère le principe de solidarité qui a toujours guidé les membres de la cellule Chénier pour justifier leur décision de ne pas donner plus de détails sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.

On est responsables jusqu’au bout; si on ne l’avait pas kidnappé, il ne serait pas mort, lâche-t-il dans un entretien avec son neveu Félix, qui a réalisé le film en mémoire de son père.

Mais aux yeux de Jacques Cossette-Trudel, les ex-membres de la cellule Chénier ont choisi de séquestrer l’Histoire. L’omerta a assez duré, selon lui.

Cette histoire-là appartient aux Québécois; elle n’appartient pas aux Rose, estime-t-il, sommant les survivants de dire carrément ce qui s’est passé.

Il faut parler en toute franchise et en toute ouverture, à plus forte raison 50 ans plus tard. Qu'on me serve [encore aujourd'hui] le principe de solidarité, je trouve ça inacceptable!

Jacques Cossette-Trudel regarde le sol, les bras en croix.

La mort de Pierre Laporte a profondément bouleversé Jacques Cossette-Trudel. « J'ai eu honte d'appartenir au FLQ à partir de ce moment-là », dit-il.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il nous a été impossible de corroborer la version des faits de Jacques Cossette-Trudel. Mais on sait que la réunion du 13 octobre 1970, citée dans le rapport Duchaîne, a bel et bien eu lieu.

Rectificatif

Une version précédente de cet article indiquait que Louise Verreault, chez qui s'est tenue la rencontre du 13 octobre 1970, était décédée. Or, il a été porté à notre attention qu'elle est bien vivante. Nos excuses.

Son récit expliquerait en outre pourquoi la cellule Libération a voulu promptement hisser le drapeau blanc par voie de communiqué après la rencontre.

En entrevue à l’émission Tout le monde en parlait, diffusée sur les ondes de Radio-Canada en 2013, Jacques Lanctôt expliquait que, ce faisant, ses camarades et lui voulaient faire baisser la tension. On voyait mal, si on décide de ne pas tuer Cross, comment eux pourraient décider de tuer Laporte.

Passer à l’acte de cette façon n’aurait eu, selon lui, aucun bon sens.

Appelé à commenter le témoignage de Jacques Cossette-Trudel, Jacques Lanctôt n’a pas répondu à nos messages.

Les cinq premiers épisodes du balado Pour l’avoir vécu, au cours desquels Marc Laurendeau et Anne-Marie Dussault reviennent entre autres sur le témoignage de Jacques Cossette-Trudel, sont maintenant disponibles sur Radio-Canada.ca et sur l’application Ohdio. L’entrevue intégrale réalisée avec l’ancien felquiste fera l’objet d’un épisode additionnel.

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