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« Je grince des dents chaque fois que j’entends Fake News »

Détrompez-vous, Donald Trump n’a pas inventé le terme Fake News, et il n’est pas non plus le premier à l’avoir rendu populaire. 

Le journaliste Craig Silverman, joint à Toronto pour une entrevue avec l'émission Décrypteurs.

Le journaliste Craig Silverman, joint à Toronto pour une entrevue avec l'émission Décrypteurs.

Photo : Radio-Canada

Des années après avoir popularisé l'expression Fake News, le journaliste canadien Craig Silverman partage ses réflexions sur le parcours sinueux d’un concept maintenant au cœur de notre époque.

Craig Silverman est expert en désinformation et éditeur du populaire site Buzz Feed. C'est lui qui a entre autres dévoilé (Nouvelle fenêtre) en 2016 l'existence d'une usine à fausses nouvelles pro-Trump en Macédoine.

Affable et détendu, son visage se crispe toutefois quand on lui parle de ce terme qu’il renie désormais. Ses explications en disent long sur le chemin à parcourir dans la lutte contre la désinformation.

L’homme derrière cette expression presque fétichisée par le président américain s’est entretenu avec l’équipe des Décrypteurs depuis son bureau de Toronto.


Il y a un an, Donald Trump s’est attribué la paternité de l’expression Fake News, ce qui est faux puisque vous avez été en réalité le premier à populariser ce terme. Ramenez-nous à l’origine de tout ça.

Eh bien, c'est une aventure un peu étrange, qui remonte à plusieurs années. Aujourd'hui, je n'aime pas nécessairement qu'on me donne du crédit pour la popularisation du terme Fake News, qui est désormais utilisé comme une arme.

J'ai commencé à employer ce terme en 2014 quand je travaillais sur un projet de recherche portant sur le mode de diffusion de rumeurs et faussetés sur les sites web de nouvelles. Alors que je traquais ces rumeurs et affirmations, je suis tombé sur plusieurs sites majoritairement en anglais destinés à des internautes américains. Tout le contenu de ces sites était faux. Ils avaient l'apparence de véritables sites web d'actualités, avec des articles et la prétention d’avoir de vrais journalistes, mais tout était faux, et j’ai alors commencé à les qualifier de Fake News websites.

Même en 2014, ces sites généraient énormément d'engagement des internautes sur Facebook. Dès lors, j’ai commencé à utiliser le terme Fake News jusqu'à la fin de l'année 2016.

Plan rapproché de Donald Trump, montrant du doigt, lors d'une conférence de presse.

S'il ne l'a pas inventé, le président américain Donald Trump a grandement contribué à populariser le terme Fake News.

Photo : Getty Images / Joshua Roberts

Nous voilà 4 ans plus tard, et Donald Trump emploie le terme Fake News comme un mantra dans presque chacun de ses tweets, discours ou conférences de presse. Donc, vous n’utilisez plus ce terme?

J'essaie de m'en tenir loin. Malheureusement, la définition de ce terme que j'avais élaborée en 2014, c'est-à-dire : complètement faux, diffusé intentionnellement dans une optique de profit et non de gain politique, cette définition ne s'applique plus parce que Donald Trump s'est essentiellement approprié le terme Fake News.

En janvier 2017, il a montré du doigt un journaliste de CNN en disant vous êtes Fake News! et, depuis, il s’agit d’un terme qui ne veut pas dire la même chose pour tout le monde et, dans bien des cas, il est utilisé pour attaquer des pratiques journalistiques légitimes. En définitive, essayer de définir le terme Fake News est devenu totalement futile.

Un partisan du président Donald Trump brandit une pancarte associant les fausses nouvelles à des médias tels que CNN, CBC News et le New York Times.

Lors d'un rassemblement républicain, un partisan du président Trump brandit une pancarte associant les fausses nouvelles à des médias tels que CNN, CBC News et le New York Times.

Photo : Reuters / Joshua Roberts

Et comment vous sentez-vous face à ce constat, en voyant à quel point ce terme est devenu populaire pour les mauvaises raisons?

D’un côté, c’est vraiment incroyable! J’étais un chercheur indépendant travaillant sur un projet à partir de Montréal en 2014 et j’utilisais ce terme tout à fait naturellement.

Voilà que c’est maintenant devenu un terme à portée internationale, et souvent utilisé comme arme contre les médias. Évidemment, ça me bouleverse.

Une citation de :Craig Silverman, journaliste et éditeur du site Buzz Feed

C’est aussi un terme qui est employé pour justifier la mise en place de lois nocives par des gouvernements autoritaires un peu partout dans le monde. Ces gouvernements ont voté des lois sur les fausses nouvelles en prétextant agir au nom de la vérité, mais en réalité, ils s’en servent pour réduire au silence les journalistes et les forces d’opposition. Alors, je grince des dents chaque fois que j’entends cette expression. C’est incroyable de constater le parcours de ce terme depuis 2014. Jusqu’à la fin 2016, les gens ne s'attardaient pas trop à ça, et là, soudainement, c’est devenu un souci planétaire, ce qui constitue peut-être le seul élément positif qui s’en dégage.

Vous pourrez voir l'entrevue complète de Craig Silverman à l'émission Décrypteurs, samedi à 11 h 30 sur ICI RDI, en rediffusion le dimanche à 13 h 30 et sur ICI TOU.TV (Nouvelle fenêtre).

Vous avez publié il y a environ 2 semaines un article (Nouvelle fenêtre) sur le fait que Facebook se montre lent à réagir face aux fausses nouvelles ou à la désinformation qui circule. Combien cela vous inquiète-t-il à un mois de l’élection américaine?

Je pense que c’est incroyable de constater que quatre ans après que Facebook a promis de protéger sa plateforme et de prendre le problème au sérieux, des mensonges continuent de se répandre si rapidement, et ce, même si des vérificateurs de faits partout dans le monde sont financés en partie par Facebook.

Oui, cette entreprise a cumulé des avancées en posant des gestes qu’elle ne posait pas il y a quatre ans, mais le problème demeure toujours entier et ça découle notamment de choix délibérés d’agir ou de ne pas agir face à certaines situations.

Quand Donald Trump affirme une fausseté sur le vote par correspondance, Facebook refuse d’effacer sa publication; ils ne veulent pas dire que le président se trompe. Facebook diffuse simplement un avertissement affirmant que le vote par correspondance est sécuritaire. Je ne pense pas que ce type de réaction soit très efficace quand on pense aux assauts répétés d’affirmations fausses et trompeuses qui ne proviennent pas que du président, mais aussi de plusieurs individus aux États-Unis, certains liés à Donald Trump et d’autres non. En somme, je pense qu’il est inquiétant de voir ces contenus circuler encore si facilement.

Tout cela ne concerne pas que les États-Unis, comme en fait foi notre récent article, qui se base entre autres sur le mémo d’une employée de Facebook. Ce mémo souligne le fait qu’ils avaient démasqué de faux comptes qui disséminaient des faussetés tout en manipulant la plateforme. Dans bien des cas, Facebook n’a pas agi rapidement, et dans d’autres cas, pas du tout. On voit que les problèmes subsistent donc aux États-Unis et ça peut être même pire si vous êtes ailleurs dans le monde.

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