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Du Canada, ils luttent contre « l’esclavage moderne » au Liban

D’anciens travailleurs migrants à Beyrouth s’activent depuis Montréal et Toronto pour mettre fin à la « kafala », un système qui offre aux employeurs un contrôle total sur leurs employés.

Des Éthiopiennes protestent pour leurs droits lors d'une manifestation dans la capitale libanaise.

« Nos vies comptent », peut-on lire sur cette pancarte brandie par une migrante à Beyrouth lors d'une manifestation en mai 2019.

Photo : Getty Images / ANWAR AMRO

Maltraitance, passeports confisqués, congés refusés, salaires impayés, abus psychologiques et physiques… Soumises à la « kafala », un système de parrainage souvent assimilé à « de l’esclavage moderne », les travailleuses domestiques migrantes au Liban représentent le maillon le plus vulnérable de la société.

Avec la crise socioéconomique sans précédent qui frappe le pays depuis un an, la pandémie qui s’accélère et les explosions dévastatrices de Beyrouth, leurs conditions de vie se sont considérablement détériorées, et plusieurs se retrouvent désormais à la rue, sans la possibilité de rentrer dans leur pays d'origine.

Selon les chiffres officiels, le Liban compte plus de 250 000 travailleurs domestiques migrants, dont la grande majorité est composée de femmes originaires d'Afrique (Éthiopie, Nigeria, Kenya...) et d'Asie (Philippines, Sri Lanka, Bangladesh...).

Ces femmes sont soumises au système de la kafala qui est appliqué dans plusieurs pays au Moyen-Orient, dont le Liban, et qui lie le permis de séjour des migrants à leur employeur, ce qui les expose à l’exploitation et à d’autres atteintes aux droits de la personne.

Des femmes et des enfants assis sur un matelas sur la bord d'une route.

Des travailleuses migrantes du Kenya campent à l'extérieur du consulat de leur pays à Beyrouth pour être rapatriées.

Photo : Getty Images / Chris McGrath

Banchi Yimer, une Éthiopienne qui a travaillé comme domestique au Liban pendant sept ans, milite depuis le Canada – où elle est arrivée comme réfugiée en 2018 – pour changer les lois au Liban et aider les autres migrantes dans le besoin.

Après avoir elle-même subi abus et racisme de la part de différents employeurs, elle fonde l’organisation Egna Legna Besidet, qui veut littéralement dire De nous migrants, à nous migrants.

Cette association, basée à Montréal, mais qui a des membres au Liban et en Éthiopie, a notamment permis le rapatriement de plus de 200 travailleuses migrantes depuis le début du mois de septembre. Le voyage leur coûte un peu plus de 2000 dollars canadiens, soit 900 dollars pour le billet d’avion et le reste pour la quarantaine en hôtel imposée par les autorités éthiopiennes à leur arrivée.

Des femmes migrantes manifestent en brandissant le drapeau éthiopien.

La militante éthiopienne Banchi Yimer (au centre), lors d'une manifestation à Beyrouth en 2018.

Photo : Courtoisie / Banchi Yimer

Légalement, c’est l’employeur libanais qui doit prendre en charge le billet d’avion mais, avec la crise économique, ils sont nombreux à fuir leurs obligations, allant jusqu’à abandonner ces femmes dans la rue, devant le consulat de leur pays, à Beyrouth.

Jusqu’à il y a une semaine, 65 femmes ont dormi devant le consulat de l'Éthiopie pendant 17 jours. Nous avons pris soin d’elles en leur offrant de la nourriture et de l’eau. Certaines ont dû être emmenées à l’hôpital parce qu’elles avaient besoin de soins.

Banchi Yimer

Selon Mme Yimer, avant la pandémie et la crise socioéconomique au Liban, le principal problème auquel faisaient face les travailleuses domestiques migrantes était le non-versement de leur salaire. Certaines femmes ont travaillé pendant 10 ans sans salaire et sans la possibilité de recourir à la justice à cause de la kafala, qu’on appelle à abolir, explique-t-elle.

Aujourd’hui, avec la propagation de la COVID-19 et le confinement dans les maisons, ces femmes travaillent quatre fois plus et plusieurs d’entre elles ont épuisé toutes leurs économies, notamment en raison de la dévaluation inédite de la livre libanaise et de l’hyperinflation.

Une femme d'origine africaine dort sur le balcon d'un appartement à Beyrouth.

Le Liban compte plus de 250 000 travailleurs migrants, dont une grande majorité de femmes.

Photo : Getty Images

La détresse est si grande que plusieurs de ces femmes n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants. Il y a des femmes enceintes qui ont été jetées devant le consulat, des femmes malades. C’est une situation très stressante et les gouvernements libanais et éthiopien ne font absolument rien pour les aider.

Banchi Yimer

Deux morts par semaine

Depuis avril 2017, Egna Legna Besidet a aidé plus de 6000 travailleuses domestiques migrantes de différentes nationalités, et pas qu’éthiopiennes, affirme à Radio-Canada Banchi Yimer. Nous aidons avec les médicaments, les soins, la nourriture, le logement, en plus des rapatriements.

Soutenue par des organisations pour la défense des droits de la personne, dont Amnistie internationale, l’association compte principalement sur les campagnes de financement en ligne, récoltant près de 300 000 $ au cours des cinq derniers mois au moyen de la plateforme GoFundMe.

Selon les autorités libanaises, deux domestiques meurent chaque semaine, en moyenne. La plupart de ces décès sont attribuables à des causes non naturelles, notamment des suicides, comme l’affirme Human Rights Watch.

Une femme nettoie les vitres d'un appartement.

Une travailleuse domestique nettoie les vitres d'un appartement à Beyrouth.

Photo : Reuters / Mohamed Azakir

C’est justement cette triste réalité qui a poussé Dipendra Uprety, un Népalais qui a travaillé au Liban pendant 15 ans avant d’immigrer au Canada, à s’engager pour l’abolition de la kafala. En 2017, il fonde la page Facebook This is Lebanon, qui sert notamment à exposer les abus d'employeurs libanais.

Grâce à un réseau de bénévoles répartis dans le monde, dont des Libanais, il parvient à aider des centaines de travailleuses par semaine. Chaque matin, je reçois au moins 20 messages de la part de travailleuses domestiques en détresse ou bien de la part de membres de leur famille qui sont inquiets, raconte le quadragénaire. Rien que la semaine dernière, nous avons reçu près de 8000 messages.

Le système de la kafala est plus que désastreux pour les travailleurs migrants au Liban. Il donne aux employeurs le sentiment qu’ils achètent ces femmes et ils ne les voient plus comme des employées.

Dipendra Uprety

C’est de la traite humaine

C’est en prison au Liban, où il a passé six mois pour avoir travaillé sans permis, que M. Uprety a ressenti le besoin d’agir pour mettre fin à la kafala. Installé à Toronto depuis 2012, il est visé par un mandat d’arrêt international émis par les autorités libanaises, qui tentent de fermer sa page Facebook depuis qu'il a exposé les abus d’un officier haut placé.

Je crois qu’il y a à ce jour plus d’une centaine de mandats d’arrêt de la part d’employeurs abusifs contre moi, dit-il. Ils m’accusent de chantage, alors que je ne fais que leur demander de payer le salaire non versé depuis des mois à leurs employées.

C’est de la traite humaine et c’est l’un des crimes les plus rentables, aussi bien pour les agences de placement que pour les autorités libanaises.

Dipendra Uprety

Un premier pas pour abolir la kafala?

Début septembre, les autorités libanaises ont adopté un nouveau contrat de travail unifié à l’intention des travailleurs migrants. Cette initiative, qui n’abolit toutefois pas la kafala, a été saluée par les organisations des droits de la personne ayant participé à son élaboration, dont Egna Legna Besidet.

Toutefois, selon Banchi Yimer, ce nouveau contrat est un bon premier pas, mais qui arrive un petit peu trop tard en raison de la situation dramatique dans laquelle se trouve le Liban. À quoi servira-t-il?, demande-t-elle. Si l’employeur n’a pas d’argent pour te payer, à quoi te serviront les promesses de meilleures conditions de vie?

Ce n’est pas d’un nouveau contrat de travail que nous avons besoin, nous voulons la fin de la kafala, insiste Mme Yimer. Nous avons beaucoup souffert, mais nous allons continuer de lutter pour que plus personne n’ait à endurer ce système.

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