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Que faut-il attendre du duel Trump-Biden de ce soir?

Le coup d’envoi de trois débats présidentiels, auquel viendra s'ajouter une quatrième joute oratoire opposant les colistiers, sera donné ce soir à Cleveland, en Ohio. S’ils s'apprêtent à se retrouver dans l’arène pour la première fois, Donald Trump et Joe Biden ont laissé tomber les gants depuis longtemps. Analyse d'un événement fort attendu.

Un homme, portant un masque, passe devant une grande affiche indiquant la tenue du débat devant l'édifice où il se tiendra.

Le débat de mardi en Ohio donnera le coup d'envoi au cycle de débats électoraux entre les tickets républicain et démocrate.

Photo : Associated Press / Patrick Semansky

Les deux candidats à la présidence ont l’un comme l’autre martelé l'importance de cette élection pour l'avenir du pays. Les électeurs américains qui éliront l'un des deux septuagénaires auront enfin l’occasion de les voir confronter leurs idées et plaider leur cause côte à côte.

Pandémie oblige, le débat se déroulera devant un auditoire restreint. La COVID-19 fournira d’ailleurs aux deux rivaux un prétexte pour ne pas se serrer la main.

Ce premier débat sera animé par Chris Wallace, un chef d'antenne de Fox News qu'a souvent critiqué Donald Trump et qui s’est attiré des louanges, en juillet, pour son entrevue avec le président, dont il avait confronté plusieurs affirmations.

D’une durée de 90 minutes, sans pause, la joute oratoire sera composée de segments de 15 minutes articulés autour de six thèmes, dont la COVID-19, l'économie ainsi que la race et la violence dans nos villes, autant d'enjeux qui ont monopolisé la vie sociale et politique américaine en 2020.

Le thème de la Cour suprême, propulsé dans le débat après la mort récente de la juge progressiste Ruth Bader Ginsburg, venue bouleverser l'équilibre précaire de l'institution, et celui de l'intégrité de l'élection, dans la foulée du refus du président de s'engager à un transfert pacifique du pouvoir s'il est battu aux urnes, ont aussi été retenus.

Le bilan de Donald Trump et de Joe Biden sera aussi au menu.

Les révélations du New York Times sur le faible montant versé en impôt par Donald Trump dans les dernières années se feront assurément une place dans le débat.

Avant même que la série de débats n'ait débuté, la campagne du président Trump a déjà mis en cause l'exercice. Après avoir prétendu que Joe Biden essayait d'esquiver les débats, elle a critiqué le choix des modérateurs. Sans les identifier, elle a décrit certains d'entre eux comme des adversaires évidents du président Trump qui agiraient pour Joe Biden comme des coéquipiers cherchant à l'aider à excuser le programme radical de gauche qu'il veut mettre en place.

Le ton est donné.

Un moment fort de la campagne

Montage photo de Joe Biden et de Donald Trump

Joe Biden et Donald Trump croiseront le fer pour la première fois à Cleveland, en Ohio.

Photo : Associated Press / Archives

Événements marquants de la campagne électorale, les débats présidentiels rejoignent des dizaines de millions d'électeurs.

En 2016, le premier débat entre Donald Trump et sa rivale démocrate Hillary Clinton a attiré 84 millions de téléspectateurs, selon Nielsen Media Research, battant un record établi en 1980.

L'influence des débats sur les intentions de vote est pourtant minime, avertit Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern et auteur d'un livre sur les débats présidentiels.

Il ne reste pas beaucoup d'électeurs indécis, ce qui signifie que les débats seront suivis par des personnes qui ont déjà décidé pour qui elles voteront, souligne-t-il.

Deux sondages publiés en septembre ont révélé que seuls 3 % des électeurs se disaient indécis.

Le mois dernier, une enquête d'opinion du Pew Research Center indiquait en outre qu'à peine 5 % des électeurs favorisant Donald Trump ou Joe Biden estimaient qu'il leur était possible de changer d'idée.

Les débats sont importants, mais d'une façon différente de ce qu'on pourrait penser, explique Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston, spécialisée en communication politique. Elle ne conteste pas que les débats puissent dans certains cas convaincre des indécis ou convertir des électeurs.

Mais le secret de la victoire dépend davantage de la capacité à inciter ceux qui songent à voter pour un parti, notamment ceux dont l'appui est fragile, à traduire leur appui en vote, fait-elle valoir. Ce sera particulièrement important dans les districts et les États où les élections s'annoncent serrées, souligne-t-elle.

Les débats sont utiles pour amener les gens à se dire : “d’accord, il n’était pas mon premier choix, mais je peux vivre avec lui, et je veux davantage qu’il soit élu que l’autre gars”, illustre Mme Vigil.

C'est là que réside la grande importance des débats : il s'agit de motiver les électeurs à s'engager réellement à aller voter.

Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston

Une analyse partagée par M. Schroeder : Une bonne performance peut motiver les gens à voter pour un candidat et une mauvaise performance peut refroidir cet enthousiasme. Et cela peut avoir un impact sur la collecte de fonds, spécifie-t-il.

Échanges musclés en vue

Les deux adversaires échangent les coups depuis des mois.

Le président Trump, qui a affublé le candidat à l’investiture démocrate du surnom de Joe, l'endormi, n’a pas hésité à le qualifier de stupide. Affirmant qu'il souffre d'un déclin cognitif, il a même dit de Joe Biden qu'il n’a aucune idée de l’endroit où il est ou de ce qu’il fait et l’a comparé à un cheval de Troie de la gauche radicale. Entre autres choses.

Son adversaire a pour sa part expliqué l’ampleur de la crise de la COVID-19, qui a infecté plus de 7 millions d’Américains, dont 205 000 sont morts, par les mensonges et l’incompétence du président, un homme qui ne comprend pas le devoir, l’honneur, le service à la nation et le pays et n’a aucune conception de ce qu’est la sécurité nationale.

Donald Trump n'aime pas être critiqué. Et il le sera, relève Alan Schroeder, qui dit s'attendre à un débat musclé entre des candidats qui doivent tous deux faire attention à leur tempérament.

Trump est un débatteur très agressif. Nous l'avons constaté quand il a débattu contre Hillary Clinton, il y a quatre ans, rappelle-t-il.

Hillary Clinton répond à une question sous l'oeil de Donald Trump

Donald Trump et Hillary Clinton pendant le deuxième débat de la présidentielle américaine, en octobre 2016

Photo : Reuters / Rick Wilking

Le candidat républicain interrompait souvent sa rivale, tournant même autour d'elle, et répondait souvent à ses arguments par des insultes.

Selon les critères traditionnels, relève Alan Schroeder, Hillary Clinton avait remporté les débats. La plupart des observateurs pensaient aussi qu'elle avait gagné, tout comme la majorité des électeurs sondés.

Un jugement qui n'a pourtant pas nui à l'élection de Donald Trump.

Biden fait assurément face à un candidat non conventionnel, convient le professeur émérite. Ses conseillers tentent sans doute de le préparer du mieux qu'ils peuvent à l'imprévisibilité de Trump.

Joe Biden a un avantage sur Hillary Clinton : celui d'avoir regardé les débats de 2016, sans compter que nous voyons Trump à l'œuvre depuis quatre ans.

Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern

Les deux experts croient par ailleurs que Donald Trump essaiera de faire sortir Biden de ses gonds.

Biden peut gagner gros s’il réussit à établir un contraste sur des points comme la décence, l’intégrité et la compétence, mis de l’avant par les démocrates depuis la convention. Mais il peut perdre s’il répond aux provocations de Trump et se laisse entraîner dans un débat d’insultes. Cela pourrait nuire à l’image qu’il veut projeter, analyse Tammy Vigil.

Certains commentateurs ont avancé que Donald Trump pourrait même évoquer les fils de son rival : Hunter, dont le nom évoque l'affaire ukrainienne qui a valu au président un procès en destitution dont il a été acquitté, et Beau, qui a servi dans l'armée et qui est mort d'un cancer.

Les deux rivaux ont par ailleurs en commun d'avoir un style moins formel que celui qu'adoptent traditionnellement les candidats à la présidence et à la vice-présidence, signale en outre Mme Vigil.

Elle rappelle ainsi que l'ancien numéro deux de Barack Obama débattait davantage sur le ton de la conversation lors de ses débats des colistiers, en 2008 et en 2012, et note chez Donald Trump un manque de structure.

S'il reste fidèle à ce qu'il a fait par le passé, Donald Trump risque d'offrir des réponses peu substantielles et d'être plus émotif dans ses réponses, dit-elle.

Les politiciens changent souvent de sujet pour ne pas répondre à la question. Mais Donald Trump peut changer de sujet plusieurs fois dans une même réponse. Et, donc, il ne présente pas souvent une réponse cohérente, juge-t-elle.

Les débats devraient être une plateforme pour donner plus d’informations sur la vision des candidats et les plans qu’ils proposent. Mais si le débat est davantage une conversation qu’un débat d’idées, s’il y a peu de substance, on porte plus d’attention au style, au non-verbal et aux gaffes, déplore Tammy Vigil.

La plupart des choses que nous retenons des débats sont les gaffes ou les phrases-chocs, qui sont ensuite rejouées à plusieurs reprises. On ne se dit pas : "En 1992, les sujets clés étaient X, Y et Z”. Au lieu de cela, vous vous souvenez que George H. W. Bush avait regardé sa montre.

Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston

Qui a le plus à perdre?

Les deux candidats ont beaucoup en jeu, mais Biden a sans doute davantage à perdre parce qu'il est le meneur de la course, estime M. Schroeder.

Selon la moyenne des plus récents sondages compilés par le site FiveThirtyEight, le démocrate mène par 7 points dans les intentions de vote à l’échelle nationale, mais surtout dans les principaux États clés, même s'il jouit d'une courte avance dans certains d’entre eux.

Invoquant de son côté l’appui hésitant de plusieurs des partisans du candidat démocrate, Tammy Vigil estime que c'est lui qui a à la fois le plus à gagner et le plus à perdre.

Biden va essayer de démontrer qu'il est un type décent qui a la stature d'un président, dit-elle, ajoutant qu'il doit aussi mettre de l'avant les politiques qu'il propose.

S'il joue ses cartes intelligemment, Joe Biden va essayer de donner aux gens une raison de voter pour lui, et pas seulement contre Donald Trump.

Tammy Vigil, professeure associée de communication à l'Université de Boston

Trump semble être immunisé contre une grande partie des attentes traditionnelles, fait-elle observer. Je ne pense pas qu'il y ait grand-chose qu'il puisse faire pour faire changer d'idée un grand nombre de personnes, que ce soit en sa faveur ou contre lui.

Mais l’exercice n’est tout de même pas sans risque pour M. Trump, qui doit consolider les appuis de ses partisans qui n'apprécient pas son style et qui pourraient décider de bouder les urnes, nuance-t-elle. Il doit aussi convaincre ceux qui essaient de déterminer s’il a la compétence pour rester en poste, poursuit-elle, invoquant les critiques de sa gestion de la pandémie. Il doit les convaincre qu'il est un bon président.

Les présidents en exercice, qui n'ont pas croisé le fer depuis quatre ans, s'en sortent souvent mal lors de leurs premiers débats, indique par ailleurs Alan Schroeder, citant en exemple le débat de Barack Obama avec Mitt Romney, en 2012.

Donald Trump se doit de montrer une certaine maîtrise des grands enjeux, juge l'expert en débats présidentiels. Mais il n'écoute probablement pas beaucoup les conseils de son équipe parce qu'il se pense déjà très bon.

Il doit aussi éviter de traiter Joe Biden comme s'il était le président, ajoute Mme Vigil. Il l'a fait à plusieurs reprises, par exemple en demandant pourquoi Biden n'avait pas instauré le port obligatoire du masque. Ça ouvre la porte à de nombreuses critiques, à la fois sur sa compréhension de son rôle et de celui de Biden, mais aussi sur sa compréhension de ce qui se passe, ajoute-t-elle.

Le défi d'un président qui ment

Alan Schroeder soulève la difficulté que pose la perspective de débats pendant lesquels le président risque de mentir.

Le Washington Post a estimé à plus de 20 000 le nombre de déclarations fausses ou trompeuses faites par le président, selon un bilan vieux de deux mois et demi. Twitter et Facebook ont même sévi à son endroit.

C'est un problème tout autant pour Joe Biden que pour les modérateurs, souligne M. Schroeder.

Vous ne pouvez pas passer 90 minutes à argumenter en disant : “Ce n'est pas vrai.”

Alan Schroeder, professeur émérite à l’école de journalisme de l’Université Northeastern

Ce sera l'un des plus grands défis de Biden, renchérit Tammy Vigil. Si Biden passe le débat à essayer de démontrer à quel point Trump a tort en signalant toutes ses erreurs, cela lui laisse beaucoup moins de temps pour mettre de l’avant ses propres idées. Il doit trouver un équilibre entre les deux, explique-t-elle.

Le site Deadline a rapporté que la Commission des débats a rejeté une suggestion de Joe Biden d’inclure à l’écran une bande défilante où serait les affirmations des candidats seraient soumises à une épreuve des faits en temps réels.

L'argument du supposé déclin cognitif de Biden

Donald Trump insiste depuis des mois sur le supposé déclin cognitif de Joe Biden qui le rend, affirme-t-il, inapte à devenir président. Ce faisant, il a mis la barre pour son rival bien basse, ce qui pourrait se retourner contre lui.

C’est une stratégie étrange parce qu’habituellement, les candidats tentent de présenter leur rival comme un bon débatteur et eux-mêmes comme de mauvais débatteurs pour dépasser les attentes, relève M. Schroeder.

Biden n'a pas brillé quand il y avait dix autres personnes sur la scène, souligne-t-il, rappelant les débats souvent surpeuplés tenus pendant la course à l'investiture démocrate. Mais il a été très bon dans les débats à deux, ajoute-t-il, évoquant ses débats avec les candidats républicains à la vice-présidence en 2008 et 2012 de même que son duel avec Bernie Sanders, en mars dernier.

Les deux experts soulignent en outre que Joe Biden s'en est bien tiré tant lors du discours qu'il a prononcé lors de la convention démocrate, en août, que de l'assemblée citoyenne de CNN à laquelle il a participé il y a une dizaine de jours.

Mais il doit montrer dès le début du débat que la caricature que fait Donald Trump de lui n'est pas fondée, avertit M. Schroeder.

De façon préventive, le candidat républicain a toutefois lancé que son adversaire démocrate prenait des drogues pour améliorer ses performances. Comme il l'avait fait avant son dernier duel avec Hillary Clinton, il a même réclamé que son adversaire et lui se soumettent à un test de dépistage avant le débat.

C’est ce que fait Trump, commente Mme Vigil : il trouve à l’avance des raisons qui expliqueraient qu'il n'a pas échoué si cela arrive. C'est comme lorsqu'il conteste la légitimité de l’élection.

La fin de non-recevoir de l'équipe Biden a été cinglante.

L'[ex-]vice-président Biden entend débattre avec des mots. Si le président pense que son meilleur argument réside dans l'urine, il peut y avoir recours.

Kate Bedingfield, directrice adjointe de la campagne Biden

D'autres débats à l'agenda

À moins de bouder les autres débats, Donald Trump et Joe Biden croiseront à nouveau le fer à deux autres reprises au cours des prochaines semaines. Le troisième duel aura la même formule que le débat de ce soir, mais la partie revanche, dans deux semaines, prendra la forme d'une assemblée citoyenne.

  • 7 octobre : débat des colistiers à Salt Lake City, dans l'Utah
  • 15 octobre : débat présidentiel à Miami, en Floride
  • 22 octobre : débat présidentiel à Nashville, au Tennessee

Si vous recherchez de la substance, ce sera plus le débat des colistiers vice-présidents qu’il faut regarder, estime l'experte de l'Université de Boston.

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