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Excuses et crise d'Octobre : le gouvernement Trudeau silencieux

La question des excuses divise toujours autant un demi-siècle après les événements.

Des militaires protègent le siège social de la Sûreté du Québec le 18 octobre 1970.

Des militaires protègent le siège social de la Sûreté du Québec le 18 octobre 1970.

Photo : La Presse canadienne

Près de 50 ans après la crise d’Octobre et la promulgation de la Loi sur les mesures de guerre, le gouvernement canadien reste muet face aux demandes d’excuses à son endroit. Deux témoins privilégiés, qui ont vécu cette page d’histoire aux antipodes, partagent leur point de vue.

On pourrait tirer sur vous

De vifs souvenirs rejaillissent dans l’esprit de l’écrivaine Jocelyne Robert pendant qu’elle arpente une portion de la rue Holt, à Montréal. Elle s’arrête devant la maison où les policiers l’ont arrêtée sans avertissement en pleine crise d’Octobre. Mme Robert était âgée de 22 ans et enceinte.

Ils m’ont fait monter dans une auto. J’étais figée de peur, raconte-t-elle. Les mots d’un policier résonnent encore, 50 ans plus tard. Il m'a dit: “vous voyez cette liste de noms? Vous faites partie de ces personnes. On ne doit vraiment pas vous laisser nous échapper. On pourrait tirer sur vous“, relate-t-elle. 

Jocelyne Robert

Jocelyne Robert estime que le temps est venu pour Ottawa de s’excuser d’avoir promulgué la Loi sur les mesures de guerre lors de la crise d'Octobre.

Photo : Radio-Canada

Emprisonnée pendant 24 heures, inquiète pour sa santé et celle de son bébé, elle subira un examen gynécologique entre les murs de la prison de Parthenais.

Militante indépendantiste, Jocelyne Robert a connu les frères Rose, mais n'appartenait pas au Front de libération du Québec (FLQ). Comme des centaines d’autres, elle a été arrêtée et détenue sans accusation. Avant cet épisode, des policiers avaient déjà mené deux perquisitions chez elle, mitraillettes au poing.

Aujourd’hui, Mme Robert croit que le temps est venu pour Ottawa de s’excuser d’avoir promulgué la Loi sur les mesures de guerre. Une décision qui a conféré des pouvoirs exceptionnels aux policiers, comme celui de faire des arrestations sans mandat.

C’est quand même assez sordide qu’on n'ait jamais reconnu ce que je considère comme une bavure historique sans précédent.

Jocelyne Robert, militante indépendantiste

La force de l'agression n'avait rien à voir avec ce qui était en cause, fait-elle valoir. À ses yeux, la demande d’excuses dépasse les allégeances politiques. On demande au fond un geste d'humanité, d’humanisme, explique-t-elle.

Deux partis d’opposition les réclament aussi. Le Bloc québécois dénonce l’arrestation et l’incarcération sans accusation de près de 500 Québécoises et Québécois innocents. Le NPD, qui s’était opposé à l’époque au recours à la Loi sur les mesures de guerre, maintient que de graves abus ont été commis.

Une idée farfelue

Marc Lalonde

Selon l'ancien directeur de cabinet de Pierre Elliot Trudeau, Marc Lalonde, les services policiers ont abusé des pouvoirs que leur accordait la Loi sur les mesures de guerre.

Photo : Radio-Canada

Marc Lalonde était chef de cabinet de Pierre Elliott Trudeau quand la décision a été prise de s’en remettre à la Loi sur les mesures de guerre. Malgré les années qui ont passé, sa position est toujours aussi ferme. Il rejette l’idée qu’Ottawa devrait s’en excuser.

C’est une idée farfelue à mon avis, inacceptable , plaide celui qui est aujourd'hui âgé de 91 ans.

À l’époque, le gouvernement fédéral a agi seulement à la demande spécifique et très claire de deux gouvernements démocratiquement élus à Québec et à Montréal, dit-il.

M. Lalonde affirme avoir été surpris par le nombre d’arrestations qui ont suivi.

On a été estomaqués. Je ne m'attendais vraiment pas à ce qu’il y ait des arrestations si nombreuses que ça. Moi-même, je connaissais personnellement un certain nombre de gens qui avaient été arrêtés.

Marc Lalonde, ancien chef de cabinet de Pierre Elliott Trudeau

Pour lui, les services policiers ont abusé des pouvoirs que leur accordait la Loi sur les mesures de guerre et Ottawa ne doit pas pour autant en porter la responsabilité. Le gouvernement qui était en charge de l’administration de la justice, le gouvernement du Québec, a présenté des excuses et a offert réparation, souligne-t-il.

La Loi sur les mesures de guerre, devenue la Loi sur les mesures d’urgence, est désormais soumise à la Charte canadienne des droits et libertés et prévoit une supervision parlementaire accrue.

Des excuses justifiées?

La responsabilité d’Ottawa et du gouvernement Trudeau père est grande parce que, d’une certaine manière, ils ont créé les conditions des abus policiers, tranche Patrick Taillon, professeur titulaire à la Faculté de droit de L’Université Laval. Il rappelle que la Loi sur les mesures de guerre a rendu possibles les arrestations sans mandat.

Selon lui, la pression sur Justin Trudeau est grande, non seulement à cause de l’héritage de son père, mais aussi parce qu’il s’est livré à de nombreuses excuses historiques depuis 2015.

Si l’on s’excuse pour telle cause, pourquoi celle-ci ne mérite aucune attention? demande le professeur Taillon.

Justin Trudeau en gros plan.

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Interrogé sur les demandes d’excuses à l’endroit du gouvernement canadien, le bureau de Justin Trudeau n’offre pas de réponse précise, mais ne semble pas s’engager sur cette voie.

La période entourant Octobre 70 a été difficile pour de nombreux Québécois. Il faut tout d’abord avoir une pensée pour la famille de Pierre Laporte pour qui cet anniversaire rappelle de douloureux souvenirs, écrit une porte-parole en référence à la mort de l’ancien ministre aux mains du FLQ.

C’est également un moment de réflexion sur le chemin que nous avons parcouru depuis. On peut être fiers de vivre dans un pays où on fait le choix de faire valoir nos idées de façon démocratique sans faire appel à la violence et où l'État fait de l'espace pour les discussions démocratiques, peut-on lire dans la déclaration.

Reste qu’au final, 50 ans n’auront pas suffi à combler le clivage suscité par cet épisode marquant de l’histoire canadienne.

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