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CAHOOTS : l’unité d’intervention de crise d’une petite ville américaine attire l’attention

La Ville de Toronto fait des recherches sur ce programme

Une camionnette blanche au logo "CAHOOTS", le soir. À droite, deux personnes transportent des équipements.

Le programme CAHOOTS – une unité mobile de crise qui intervient dans les rues d'Eugene, en Oregon – existe depuis 31 ans.

Photo : Gracieuseté CAHOOTS/White Bird Clinic

Alors qu’un peu partout en Amérique du Nord, on débat du rôle et du financement de la police (Nouvelle fenêtre), la petite ville d'Eugene, en Oregon, reçoit beaucoup d’attention. Son programme CAHOOTS, établi il y a plus de 30 ans, inspire des municipalités, notamment Toronto, qui cherchent à retirer la police de certaines interventions, comme les crises de santé mentale.

À Eugene, les camionnettes blanches au logo CAHOOTS patrouillent 24 heures sur 24 et sont facilement reconnaissables.

CAHOOTS est l’acronyme de Crisis Assistance Helping Out On The Streets (traduction libre : assistance en cas de crise dans la rue).

Chaque équipe est composée d’un technicien ambulancier ou d’une infirmière et d’un travailleur spécialisé en santé mentale, non armés, qui répondent à des situations de détresse, d’itinérance ou de dépendance.

Ça peut être quelqu’un qui nous appelle parce qu’il est inquiet pour son voisin âgé qu’il n’a pas vu depuis longtemps. Ou souvent, c’est parce qu’il y a quelqu’un qui agit bizarrement. Une personne qui crie devant un arbre, par exemple, décrit Michelle Perin, qui travaille pour CAHOOTS depuis quatre ans.

On a aussi beaucoup d’appels pour des risques de suicide. On peut évaluer un jeune dans un centre jeunesse qui a tenu des propos inquiétants. Ou ça peut être une personne qui ne se sent pas bien, et on va juste s'asseoir, la conseiller, ou même l’amener dans un centre de crise.

Une femme qui porte un t-shirt avec le logo "CAHOOTS"; capture d'écran d'un appel en vidéoconférence.

Michelle Perin travaille pour CAHOOTS depuis 2016, en tant que technicienne ambulancière et intervenante de crise.

Photo : Zoom

Toutes sortes de situations causées par un manque de soutien social, et pour lesquelles une réponse policière n’est souvent pas appropriée, résume-t-elle.

Partenaires de la police

Ce programme est né en 1989 d’un partenariat entre la clinique White Bird, un organisme communautaire, et le Service de police d'Eugene, qui en finance une part importante (aujourd'hui environ 1 million). Depuis, il a aussi été étendu à la ville voisine de Springfield.

Le mot à l'origine du nom, “cahoots”, renvoie en anglais à la notion d’alliance, de connivence, en référence à cette relation avec la police.

Les équipes de CAHOOTS sont dépêchées par les répartiteurs du 911.

Une camionnette blanche aux vitres noires, avec un grand logo "CAHOOTS" et un oiseau blanc. Au fond, un coucher de soleil.

Le programme CAHOOTS est financé en partie par la police municipale, mais géré indépendamment par la clinique White Bird, un organisme communautaire à Eugene.

Photo : Gracieuseté CAHOOTS/White Bird Clinic

La clé de la réussite, c’est vraiment de poser les bonnes questions pour ensuite envoyer, du premier coup, la bonne ressource au bon endroit, souligne Chris Skinner, le chef de la police de Eugene.

Nous sommes la quatrième branche de la sécurité publique. Il y a la police, les pompiers, les ambulanciers et CAHOOTS.

Michelle Perin, travailleuse de CAHOOTS

Un modèle autonome

Il existe des modèles d’intervention de crise dans ce genre ailleurs aux États-Unis et au Canada.

À Toronto par exemple, la police compte une unité mobile qui répond, elle aussi, à des appels de santé mentale. Mais ces équipes sont intégrées au service de police et envoient des infirmières jumelées à des agents en uniforme armés, dans des auto-patrouilles, à titre de deuxièmes répondants.

Là où CAHOOTS se distingue, selon le chef Chris Skinner, c’est que malgré ses liens avec la police, le programme demeure une entité distincte, gérée indépendamment par l’organisme White Bird.

Un homme assis dans une voiture, lors d'un appel en vidéoconférence.

Chris Skinner est le chef du Service de police de Eugene.

Photo : Zoom

Comme ce n’est pas une unité de la police, ils ont presque instantanément une crédibilité auprès des gens qu’ils aident.

La façon dont ils sont habillés, comment ils agissent : c’est différent et ça permet de désamorcer la situation.

Chris Skinner, chef de la police de Eugene

On arrive en jeans et en chandails à capuche, renchérit Michelle Perin. On n’est pas armés et on n’a pas l’autorité d’arrêter qui que ce soit.

Ils prennent aussi le temps de discuter avec la personne, de faire en sorte que la situation se calme. Et ils peuvent amener le patient directement à un service de soin, observe pour sa part Ibrahim Coulibaly. Cet habitant d'Eugene est président la section locale de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, une association de droits civiques des minorités visibles), et a déjà travaillé en soins infirmiers.

Pas universel, mais adaptable

C’est dans le but d’établir, à terme, un service de crise non armé et non policier que la Ville de Toronto (Nouvelle fenêtre) fait maintenant des recherches sur le modèle CAHOOTS.

Eugene ne compte que 175 000 habitants, mais CAHOOTS pourrait être adapté à la réalité d’une grande métropole, selon Rachel Bromberg.

Cette Torontoise est la cofondatrice du Reach Out Response Network, une coalition communautaire fondée cet été pour aider la Ville dans ses démarches. Elle souligne que CAHOOTS travaille déjà avec d’autres villes américaines pour transposer le projet.

Pour commencer, Rachel Bromberg suggère d’établir un projet pilote à l’échelle d’un ou plusieurs quartiers. Par exemple, New York planche sur un projet pilote dans trois secteurs de la ville avec trois postes de police différents, et les zones choisies ont environ la population de Eugene.

Une jeune femme avec des lunettes et des cheveux bouclés, debout dehors.

Rachel Bromberg est cofondatrice du Reach Out Response Network à Toronto, une coalition qui fait la promotion des unités mobiles d'intervention de crise.

Photo : Radio-Canada / Julia Kozak

Aussi, à Eugene ils peuvent fonctionner avec un seul organisme communautaire. Mais ici, ça risque de ne pas être possible, parce qu’il y a tellement une grande diversité et une vaste région géographique.

Alors ça pourrait être plus logique de nouer des partenariats avec plusieurs agences, qui connaissent déjà leurs communautés et peuvent bâtir sur le lien de confiance et de crédibilité.

On veut s’assurer que ceux qui vont être touchés et qui vont se servir de cette nouvelle unité sentent qu’ils ont leur mot à dire.

Rachel Bromberg

Je pense que le principe fonctionne, mais il faut faire attention à ne pas juste essayer de reproduire exactement ce que nous avons ici et présumer que ça va fonctionner n’importe où. Il n’y a pas de solution toute faite, prévient pour sa part Chris Skinner.

Des défis constants

Le modèle d’origine n’est pas non plus sans faille. Michelle Perin observe une demande croissante et un manque de ressources. Notre plus grand défi, c’est de pouvoir répondre au nombre d’appels qui entrent. J’aimerais qu’on soit plus nombreux.

Mais c’est toujours difficile de recruter et retenir suffisamment de personnel pour ensuite grandir, ajoute Chris Skinner.

Ibrahim Coulibaly, lui, fait aussi remarquer que le lien avec la police sera toujours un élément dissuasif pour certains, même si CAHOOTS agit de façon autonome.

Le 911, c’est le numéro de la police.

Ibrahim Coulibaly, habitant d'Eugene

C’est vrai qu’il y a des gens qui n’appelleront jamais le 911 pour obtenir nos services, reconnaît Michelle Perin, parce qu’ils ne sont pas à l’aise et souvent ce sont des gens de couleur. On discute de comment combler ce fossé.

Elle estime que CAHOOTS a un travail d’introspection à faire. Avec les mouvements sociaux en ce moment, il y a eu des gens qui nous demandaient : êtes-vous avec nous, ou contre nous? On va toujours soutenir la justice sociale, et travailler pour les personnes marginalisées. Mais il faut aussi qu’on se demande comment, dans une société très blanche et avec une équipe encore très blanche, on peut répondre aux besoins des communautés de couleur.

Un homme dans un bureau - capture d'écran d'une vidéoconférence.

Ibrahim Coulibaly est le président de la National Association for the Advancement of Colored People à Eugene/Springfield. Il a déjà été bénévole à la clinique White Bird.

Photo : Zoom

Ibrahim Coulibaly pense que l’existence de CAHOOTS ne doit pas non plus empêcher la police de s’améliorer de l’intérieur. D’autant qu’à Eugene, les forces de l’ordre continuent de répondre aux appels de crise où une arme est présente et où la situation est jugée trop violente.

Juste pour faire une évaluation de ce qui peut être considéré comme une situation dangereuse, il y a un besoin de formation ici. Quelqu’un qui a une arme sur lui n’est pas nécessairement une situation dangereuse. Les policiers doivent pouvoir au moins discuter avec une personne armée, ce n'est pas à eux de commencer la violence.

Quelques chiffres

CAHOOTS estime répondre à 60 appels par jour en moyenne. Le programme compte une quarantaine d’employés. Les équipes se relaient dans deux camionnettes à Eugene, et une à Springfield.

Selon la clinique White Bird, l’an dernier CAHOOTS a traité environ 17 % des appels au 911.

La police de Eugene, elle, calcule qu’entre 5 à 8 % de ses appels sont déviés vers CAHOOTS.

Mais nous sommes une juridiction occupée et en manque de personnel, alors dans tous les cas on n’aurait pas pu répondre à bien des appels auxquels CAHOOTS va, dit Chris Skinner.

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