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Accords de paix entre Israël et les pays arabes : « la donne a changé »

Ces accords illustrent un tournant dans l'équilibre géopolitique régional. S’agit-il d’ententes historiques et qu’arrivera-t-il avec la cause palestinienne?

La signature de l'accord dans les jardins de la Maison-Blanche en présence du ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, Abdullatif al Zayani, du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, du président américain, Donald Trump et du ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis.

Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a signé avec les Émirats arabes unis et Bahreïn des accords de paix sous l'égide du président américain Donald Trump.

Photo : Reuters / TOM BRENNER

Le 13 août, les Émirats arabes unis sont devenus le troisième pays arabe à normaliser ses relations avec Israël, après l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994.

Un mois plus tard, un autre État du Golfe, Bahreïn, s'est joint à cette entente parrainée par Washington.

Quelques jours plus tard, soit le 15 septembre, Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn signaient à la Maison-Blanche des accords en vue de normaliser leurs relations.

Lors de la cérémonie officielle, le président américain a déclaré qu’il s’agissait d’un accord historique établissant les fondations pour une paix globale dans toute la région.

Nous sommes ici cet après-midi pour changer le cours de l'histoire. Après des décennies de division et de conflit, nous marquons l'aube d'un nouveau Moyen-Orient.

Donald Trump, président des États-Unis

Concrètement, la conclusion de cet accord permettra l’ouverture mutuelle d’ambassades, la mise en place de partenariats économiques et une coopération sécuritaire et militaire.

Mais plutôt que d’un fait marquant, il s’agit en fait de l’officialisation d'une relation qui existe depuis longtemps entre les monarchies absolues du Golfe et Israël, dit Rashid Khalidi, spécialiste de l'histoire du Moyen-Orient, détenteur de la Chaire Edward Saïd et directeur du département du Moyen-Orient à l'Université Columbia.

Ça fait longtemps qu'il y a une connexion essentielle et importante entre les Émirats arabes unis et Israël.

Rashid Khalidi, directeur du département du Moyen-Orient à l'Université Columbia

À titre d’exemple, M. Khalidi souligne que les Émirats sont protégés par un système de défense antimissile fabriqué en Israël par Raytheon, une entreprise américaine. Les Émirats n'ont jamais été en guerre avec Israël, précise-t-il. Dans la pratique, ce sont des alliés.

Ce qui a changé, c'est que maintenant il y aura des relations ouvertes, remarque le chercheur. C’est important, mais ce n'est pas une révolution et cela ne fait rien pour résoudre le problème palestinien qui est le cœur du conflit depuis plus de 100 ans.

L’irrésistible ascension émiratie

En fait, on ne peut pas vraiment parler d’accord de paix, puisque ni les Émirats arabes unis ni Bahreïn n’étaient en guerre avec Israël, dit Sébastien Boussois, chercheur associé à l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), et enseignant à l’Université libre de Bruxelles.

Depuis des années, le prince héritier émirati, Mohammed ben Zayed, est plutôt fasciné par Israël, en qui il voit un modèle de développement exceptionnel dont il souhaiterait s’inspirer.

MM. ben Zayed et Pompeo sont assis et sourient.

Le secrétaire d'État américain, Mike Pompeo, discute avec le prince héritier des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, à Abou Dhabi, le 19 septembre 2019.

Photo : Getty Images / MANDEL NGAN

Un partenariat technologique avec le pays le plus développé de la région lui permettrait d'acquérir une expertise dans des secteurs comme l’armement, la cybersécurité ou l’intelligence artificielle.

C’est que les Émiratis ont des rêves de grandeur, comme en témoignent les différentes guerres par procuration dans lesquelles ils se sont engagés, que ce soit en Libye, au Yémen ou en Syrie.

Mohamed ben Zayed voudrait réussir à faire de son pays ce qu'est devenu Israël, une puissance inégalée dans la région, en constituant des alliances relativement durables.

Sébastien Boussois, chercheur associé à l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand

Un tournant décisif

Cette signature demeure historique, soutient pour sa part Sami Aoun, directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et professeur à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.

C'est la première fois depuis un peu plus de 25 ans qu'on a un accord entre des pays arabes musulmans et l'État d'Israël, souligne-t-il.

MM. el-Sadate et Begin se serrent la main sur fond de drapeaux des trois États.

Le président américain Jimmy Carter félicite le président égyptien Anouar el-Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin après la signature de l'accord de paix de Camp David entre Israël et l'Égypte, le 26 mars 1979, à la Maison-Blanche.

Photo : Getty Images / -

Qui plus est, cet accord signale un tournant géopolitique, précise M. Aoun. On assiste à un glissement dans le centre de la décision. Depuis les accords de Camp David, l'ordre politique arabe tournait autour d'un pivot : l'Égypte. On voit maintenant un glissement vers les pays du Golfe, qui n'ont jamais eu directement à croiser le fer avec Israël. Ça aussi, c’est historique.

Si Israël n’est plus l’ennemi juré des pays arabes, c’est parce qu’un autre État a pris sa place : l’Iran.

La majorité des pays arabes du Golfe sentent que la menace contre leur pouvoir et contre leur territoire ne vient pas d'Israël, elle vient plutôt de l'Iran.

Sami Aoun, directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand

Les Émirats arabes unis et l'Iran se disputent la souveraineté de quelques petites îles dans le golfe Persique. Téhéran soutient également que Bahreïn est une province perse.

Puisqu’ils n’ont pas les moyens de se défendre par eux-mêmes, ces États cherchent l’appui de Washington et sont prêts, pour l’obtenir, à s’entendre avec Israël, dit pour sa part Rashid Khalidi. En plus, ils pensent, à tort, qu’Israël va les protéger.

Cet accord n'est que le début de relations normalisées entre Israël et ses voisins, beaucoup d’autres vont suivre, a indiqué la Maison-Blanche. Qui sont les prochains sur la liste? Plusieurs mentionnent le Soudan, Oman, le Koweït et le Maroc.

Le gouvernement soudanais a déjà exprimé son intérêt. Il faut dire que les Américains lui auraient promis de le retirer de la liste des États commanditaires du terrorisme en échange d’une normalisation de ses relations avec Israël.

Les Émiratis, pour leur part, auraient obtenu la possibilité d’acheter des armes de haute technologie, dont des avions de chasse F-35 que Washington réserve habituellement à Israël.

Et la cause palestinienne?

En toile de fond, bien sûr, le conflit israélo-palestinien. Celui qui a envenimé les relations entre Israël et les États arabes pendant des décennies, mais qui semble maintenant avoir été balayé sous le tapis.

Les pays arabes s’étaient entendus en 2002 sur le fait que la création d’un État palestinien devait venir avant un accord de paix et la reconnaissance de l’État hébreu.

Ce consensus a-t-il volé en éclats?

Des jeunes masqués brûlent des pancartes représentant le drapeau américain.

Des Palestiniens de Rafah protestent contre les accords entre les monarchies du Golfe et Israël, le 15 septembre 2020, avant la signature officielle à la Maison-Blanche.

Photo : Getty Images / SAID KHATIB

La donne a changé : il n'y a plus ce préalable à toute négociation qu’était l’État palestinien, soutient Stéphane Boussois.

Les règles du jeu ont changé, renchérit Rashid Khalidi. Les Palestiniens savent maintenant qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Ils doivent continuer leur lutte sans penser que ces gouvernements vont les appuyer de façon sérieuse. Oui, l'Algérie les appuie, la Tunisie les appuie, et les peuples arabes en général sont sensibles à leur cause, mais en fin de compte, ce sont eux qui doivent lutter.

Les Arabes vont-ils faire la guerre pour la Palestine? Non. Les pays arabes vont-ils couper leurs relations avec Washington à cause de l'appui de Washington à Israël? Non, cela ne va pas se produire.

Rashid Khalidi, directeur du département du Moyen-Orient à l'Université Columbia

Les Émirats arabes unis ont bien obtenu un moratoire sur l’annexion des territoires palestiniens de la part d’Israël, mais combien de temps tiendra-t-il?

Qui peut imaginer qu’on va parvenir à faire partir près de 500 000 colons? se demande Stéphane Boussois.

Personne n’a jamais réussi à faire en sorte qu’Israël respecte le droit international et les résolutions de l’ONU, remarque M. Boussois, qui ne croit pas que les Palestiniens réussissent un jour à avoir leur État.

C’est un mirage, dit-il. Les Palestiniens, tout le monde s’en fiche depuis longtemps. Depuis les échecs de Camp David, de Taba, du plan de paix de la Ligue arabe, il ne se passe plus rien.

Après les printemps arabes, la question palestinienne est devenue la dernière priorité.

Sébastien Boussois, enseignant à l'Université libre de Bruxelles

Si la cause palestinienne a toujours un poids symbolique et émotif important, elle n’est plus du tout centrale, pense également Sami Aoun.

Les murailles de la vieille ville la nuit avec les drapeaux projetés dessus.

Les drapeaux des États-Unis, d'Israël, des Émirats arabes unis et de Bahreïn sont projetés sur les remparts de la vieille ville de Jérusalem, le 15 septembre 2020, en appui aux accords.

Photo : Getty Images / MENAHEM KAHANA

On n'a vu aucune manifestation [dans le monde arabe], note-t-il. Comment les Libyens vont-ils manifester pour la Palestine? Comment les Libanais ou les Yéménites vont-ils le faire?

Chaque pays a ses propres soucis, qui ne sont pas minimes. La cause palestinienne ne fait plus partie des préoccupations quotidiennes.

Sami Aoun, directeur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

De plus, il y a une certaine lassitude des États arabes face à la stagnation du conflit et à la division entre les Palestiniens eux-mêmes, qui ne parviennent pas à s’entendre sur les conditions de la paix, pense-t-il.

"Vous avez perdu beaucoup d'occasions", c’est ce qu’on va leur dire, remarque M. Aoun. On a davantage de pauvres maintenant en Égypte, en Syrie ou au Liban qu’il n’y a de Palestiniens.

Ces ententes font surtout en sorte que le problème palestinien sera plus compliqué à résoudre, craint Rashid Khalidi. Israël aura beaucoup plus confiance pour refuser de traiter avec les Palestiniens maintenant qu’il a l'appui des monarchies absolues du Golfe. Ils peuvent dire : "les Arabes sont avec nous".

Si on ajoute à cela les divisions internes palestiniennes, la résolution du conflit semble encore bien loin.

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