•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Analyse

Une nouvelle guerre froide sur le terrain virtuel de l’ONU

Le président français Emmanuel Macron a rappelé que le monde ne se résume pas à un affrontement entre les États-Unis et la Chine.

Le président Donald Trump s'adressant à l'Assemblée générale de l'ONU

Le président des États-Unis Donald Trump s'adressant à l'Assemblée générale de l'ONU.

Photo : via reuters / UNITED NATIONS

Même si c’est en mode virtuel, avec des discours de chefs restés chez eux – discours enregistrés puis retransmis par Internet –, l'Assemblée générale des Nations unies a été cette semaine le théâtre d’un affrontement et d’un contraste saisissants entre les États-Unis et la Chine.

Où l’on a pu voir, à l’aube de la troisième décennie du 21e siècle, une nouvelle guerre froide qui, de plus en plus, semble définir le monde.

Pendant que le président Donald Trump, le 22 septembre, accusait directement Pékin d’avoir infecté la planète avec son virus chinois, et qu’il y allait d’un plaidoyer en faveur du « chacun pour soi », son homologue chinois, lui, évitait l’attaque directe et tendait la main.

Sourire en coin, la tête légèrement penchée, sur fond de Grande Muraille, Xi Jinping demandait qu’on ne politise pas le coronavirus et plaidait pour la coopération internationale.

Une inversion des rôles

C’est le monde à l’envers. Xi, à la tête d’un régime autoritaire, voire totalitaire, président à vie d’un pays longtemps synonyme de fermeture et de repli sur soi, plaide aujourd’hui pour l’ouverture et le libre-échange : un discours qui a été longtemps l’apanage de leaders américains.

Pendant ce temps, son homologue de Washington conseille aux États de donner la priorité absolue à leurs propres intérêts.

En tant que président, j'ai rejeté les approches du passé et je suis fier de donner la priorité aux États-Unis, comme vous devriez le faire dans vos propres pays.

Extrait du discours de Donald Trump devant l'Assemblée générale de l'ONU

Il prône le protectionnisme et dénonce des pays étrangers pour ce qui va mal.

Bien entendu, le supposé discours d’ouverture du président chinois – sur le libre-échange commercial, la coopération en matière sanitaire, etc. – comporte beaucoup de non-dits et d’angles morts.

Ce discours lénifiant n’empêche absolument pas un repli radical de la Chine sur son propre système politique dès qu’elle se voit critiquée. Avec une défense combien agressive de sa souveraineté nationale et de ses conceptions très particulières en matière de droits et libertés, ou encore de traitement des minorités.

Des tons très différents

Le président chinois Xi Jinping  s'adresse à l'Assemblée générale de l'ONU par visioconférence.

Le président chinois Xi Jinping s'adresse à l'Assemblée générale de l'ONU par visioconférence.

Photo : via reuters / UNITED NATIONS

Ce mardi matin, le contraste entre les deux chefs d’État, à la tribune virtuelle de l’ONU, était aussi une affaire de ton. Une différence symbolique de ce qui est en train de se produire à l’échelle internationale entre les grandes puissances, avec le dépassement annoncé des États-Unis par la Chine et l’inversion progressive des hiérarchies, sur divers plans.

Depuis qu’il est à la Maison-Blanche, Donald Trump joue à l’insurgé contre les normes existantes, à l’opposant qui veut brasser la cage. Et dans son bref discours diffusé le 22 septembre, on devinait aussi cette agitation, qui ne transpire pas vraiment l’assurance et peut masquer le déclin.

Xi Jinping, au contraire, sans jamais nommer les États-Unis ni Donald Trump, a calmement rappelé le besoin de coopérer, d’être bienveillant, de s’ouvrir économiquement. Il l’a fait avec un ton doux, presque chuchotant, avec cette fausse modestie caractéristique et un débit monocorde.

Au contraire de son grand rival, il projetait l’assurance du chef rusé qui se veut maître du jeu, et sent qu’il peut gagner.

Discours lénifiant

Sur le fond, qu’a dit Xi Jinping? Que le coronavirus est une question qui concerne toute l’humanité. Que la Chine est au service de l’humanité, dans une optique de coopération et de générosité. Quelques citations : En combattant le virus, la Chine se bat pour l’humanité. Nous devons placer la vie humaine au-dessus de tout. Nous devons nous soutenir mutuellement, rejeter les querelles idéologiques. Et puis, a assuré M. Xi, la Chine n’a aucune intention d’entrer dans une guerre froide ou chaude avec qui que ce soit.

Le tout avec des clichés sur la douceur naturelle des Chinois et leurs bonnes dispositions envers le reste du monde.

Dans cet échange virtuel, même si – sur le fond – les accusations de Washington sur les origines de la pandémie paraissent fondées et méritent examen, c’est Xi qui, dans cet échange, semblait la voix de la pondération. Avec son ton à l’emporte-pièce, Trump, en revanche, semblait excessif.

En matière de relations publiques : avantage Pékin.

L’autre Chine

Pourtant, tout cela était dit au moment où la Chine accentue ses menaces contre Taïwan. Au moment où un nouveau rapport sur le martyre des Ouïgours était publié en Australie, avec des preuves accablantes de la multiplication des camps de concentration pour turcophones musulmans au Xinjiang, de l’endoctrinement de masse, du génocide culturel.

Ce même mardi matin, on apprenait aussi que Ren Zhiqiang, ancien chef d’industrie très connu à Pékin, milliardaire, longtemps ami du régime, mais qui, plus tôt cette année, a osé critiquer directement Xi Jinping – justement pour ses dissimulations dans les débuts de l’épidémie – venait d’être condamné à 18 ans de prison!

Donc, pas précisément la même Chine que celle du discours lénifiant de son président devant l’ONU.

Arrive le troisième larron, Macron

Le président Emmanuel Macron lors de son discours à la 75e Assemblée générale de l'ONU, à New York, le 22 septembre 2020.

Le président Emmanuel Macron lors de son discours à la 75e Assemblée générale de l'ONU

Photo : Reuters

On a pu ensuite entendre Emmanuel Macron, le président français. Après le combat de coqs sino-américain, lui a plutôt joué au troisième larron qui arrive et qui avertit : attention, les deux grands, il n’y a pas que vous qui existez et qui comptez. Le monde ne se résume pas à l’affrontement Chine–États-Unis.

Nous ne sommes pas collectivement condamnés à un pas de deux qui, en quelque sorte, nous réduirait à n’être que les spectateurs désolés d’une impuissance collective, a-t-il dit dans un discours très long, dix fois plus long que celui de Donald Trump.

Macron a livré un texte substantiel, bien plus que celui de Donald Trump et moins convenu que celui, ultra-officiel et bureaucratique, de Xi Jinping.

Citons, pour terminer, un extrait particulièrement angoissé et éloquent de ce discours (avec de brefs commentaires) : Notre maison commune de l’ONU est en désordre, à l'image de notre monde. Ses fondations s'érodent, ses murs se lézardent, parfois sous les coups de boutoir de ceux-là mêmes qui l'ont construite (allusion aux États-Unis).

Des tabous qu'on pensait inviolables sont levés : guerre d'annexion (ici, il parle de la Russie), usage de l'arme chimique (le régime Al-Assad en Syrie), détention de masse (en Chine) […]. Des droits que l'on croyait acquis sont bafoués. Et notre système international, prisonnier de nos rivalités, n'a plus la force de sanctionner ces abus.

Le plaidoyer de Macron revenait à dire : ne désespérons pas; la France existe, l’Europe existe, le monde existe. Et pour résister aux coups de boutoir des gouvernants américains, qui sont en train de démolir l’édifice international bâti après 1945, il existe d’autres méthodes que la méthode chinoise.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !