•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Patrimoine : tensions entre la Ville et le diocèse, John Porter « désabusé »

Vue en contre-plongée de l'église Saint-Jean-Baptiste.

L'église Saint-Jean-Baptiste est classée monument historique par le ministère de la Culture du Québec. Le manque de soins chronique persiste malgré tout, selon John Porter.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

John Porter en a assez du temps qui passe sans que l'avenir des églises patrimoniales de Québec soit assuré. Deux ans après le dépôt de son rapport sur la préservation du patrimoine religieux, il dénonce l'impasse des négociations entre la Ville de Québec et l'Église catholique pour la création d'une fiducie.

M. Porter ne s'est pas fait prier pour accepter une entrevue lors de l'appel de Radio-Canada, la semaine dernière. Le muséologue et historien de l'art en avait long à dire.

Je sors un peu désabusé des deux dernières années, dit-il au bout d'un moment. Je me suis farci je ne sais pas combien de rencontres, d'échanges et ainsi de suite, mais ça ne débouchait jamais.

À la tête d'un comité mandaté par la Ville, M. Porter a recommandé, en 2018, la création d'une fiducie pour assurer la pérennité des huit églises à valeur exceptionnelle que comprend le territoire de Québec. Elle réunirait divers acteurs, dont les diocèses catholique et anglican, la Ville, le ministère de la Culture et les paroisses. Le souhait du comité était qu'elle devienne propriétaire et gestionnaire de ces lieux de culte, qualifiés de biens collectifs.

Régis Labeaume et John Porter en point de presse à l'hôtel de ville

Le maire Régis Labeaume et John Porter, lors du dépôt du rapport du comité sur la préservation du patrimoine religieux de Québec, en 2018.

Photo : Radio-Canada

Cette nouvelle entité, espère-t-on, permettrait de concerter les actions de préservation et d'assurer une meilleure cohérence. Elle veillerait également à la constitution et à la gestion d'un fonds dédié au maintien de ce patrimoine.

À ce jour, la fiducie n'a toujours pas été créée.

On n'y est pas arrivé. Pas parce qu'il n'y a pas eu d'efforts [...], mais ça n'avance jamais. Il y a toujours un problème, se désole John Porter en parlant des discussions avec le Diocèse de Québec. Les échanges ont pourtant été cordiaux, dit-il, et plusieurs experts ont été mis à contribution. C'est compliqué. [...] Les signaux ne sont pas clairs, ajoute-t-il.

Le temps, c'est de l'argent

Pendant que les négociations échouent, ce sont les bâtiments qui en pâtissent, prévient John Porter. A fortiori l'église Saint-Charles-de-Limoilou et l'église Saint-Jean-Baptiste, les deux seules à être fermées au culte parmi les huit églises de la liste.

La résultante, c'est que le temps passe. Plus le temps passe, plus les édifices qui sont vulnérables et laissés à eux-mêmes se détériorent. Et plus ça va coûter cher.

John Porter

Dans les deux cas, M. Porter continue de penser que le travail a été fait à l'envers de la part du diocèse catholique et des fabriques de paroisses. Vous devez avoir, en amont [avant de fermer], trouvé une solution viable pour la suite des choses, tranche-t-il. Quand vous inversez le processus, vous accélérez la détérioration des bâtiments.

L'église Saint-Charles-de-Limoilou fait face à la 5e rue, dans Limoilou.

L'église Saint-Charles-de-Limoilou fait face à la 5e rue, dans Limoilou.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

Aujourd'hui, ces deux bâtiments ont cessé d'être des milieux de vie et les relancer s'avère ardu, constate John Porter.

Dans le cas de l'église Saint-Charles-de-Limoilou, fermée en 2012, l'organisme Espaces d'initiatives tente d'y installer un projet depuis 2015. Cinq ans plus tard, il est toujours incapable de s'entendre avec la fabrique Saint-François-de-Laval. À l'instar de ce que M. Porter évoque entre la Ville et le l'Église catholique de Québec, l'organisme ne sait pas sur quel pied danser avec la fabrique, ont confié ses administrateurs.

L'église Saint-Jean-Baptiste, c'est le même pattern, lance M. Porter.

Lorsqu'on compare les carnets de santé des huit églises, les deux lieux de culte inoccupés sont aujourd'hui ceux nécessitant les plus grands soins.

Besoins en travaux pour les huit églises à valeur exceptionnelle

Saint-Roch : 6 millions $

Saint-Sauveur : 4 millions $

Saint-Jean-Baptiste : 12 millions $

Saint-Charles-de-Limoilou : 7,4 millions $

Notre-Dame-de-Québec : 2,4 millions $

Saint-Charles-Borromée : 600 000$

La Nativité : 1 million $

Cathédrale Holy Trinity (diocèse anglican) : 5,5 millions $

Source : Diocèses catholique et anglican de Québec

L'église Saint-Charles-Borromée vue du boulevard Louis-XIV.

L'église Saint-Charles-Borromée est située au cœur du Trait-Carré, à Charlesbourg. D'importants travaux ont récemment été réalisés sur le bâtiment.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

« Couteau sous la gorge »

Le fossé entre la Ville, John Porter et le Diocèse de Québec est manifeste. En entrevue à Radio-Canada, Mario Duchesne, vicaire général au diocèse, cache bien mal une certaine frustration à l'égard de ses interlocuteurs.

À un moment donné, on se fait dire trop de choses qui accusent l'Église. [...] Il va falloir que les prises de parole soient bien mesurées, décoche-t-il à propos de certaines sorties du maire de Québec, Régis Labeaume. Encore récemment, ce dernier a démontré son impatience envers l'Église catholique de Québec au sujet de la préservation du patrimoine.

M. Labeaume a promis de faire obstacle à la vente de l'église Saint-Charles-de-Limoilou et de bloquer tout changement de zonage pour un projet qui ne cadrerait pas dans la vision de la Ville.

Le vicaire général de l'Église catholique du Diocèse de Québec, Mario Duchesne

Le vicaire général de l'Église catholique du Diocèse de Québec, Mario Duchesne.

Photo : Radio-Canada / Pierre-Alexandre Bolduc

Pour le représentant du diocèse, cet exemple illustre la pression mise sur l'Église. Si on n'entre pas dans la fiducie, tous les projets de changement de zonage qui regardent les propriétés de l'Église vont être refusés, accuse-t-il. C'est la menace qui a toujours été exprimée depuis le début du dossier de négociation avec la Ville.

Si on n'entre pas dans la fiducie, on a un couteau sous la gorge.

Mario Duchesne, vicaire général, diocèse de Québec

Pourtant, selon M. Duchesne, tous les acteurs ayant voix aux négociations ces derniers mois sont d'accord pour créer une fiducie, ou du moins une entité de gestion. Des progrès et un consensus ont été réalisés en ce sens, assure-t-il.

Question d'argent

Là où le bât blesse, ce sont essentiellement les considérations financières. C'est quoi l'argent qu'on met dedans?, demande le vicaire général.

L'une des façons de financer le fonds et la fiducie aurait été, selon le comité Porter, d'accompagner les paroisses lors de la vente de propriétés à plus faible valeur patrimoniale afin d'obtenir le juste prix sur le marché. Une partie des sommes irait à la fiducie et une autre à la paroisse.

C'est justement le partage des fonds qui inquiète l'Église catholique, dont la mission première demeure le culte et le service pastoral. Au bout du compte, qu'est-ce qui va rester à la paroisse pour assurer ces services et entretenir les églises toujours ouvertes?

Le clocher décapité de l'église Saint-Sauveur, à Québec.

Le clocher de l'église Saint-Sauveur, à Québec, n'est pas près d'être restauré. Le bâtiment pourrait être fermé au culte dans les prochaines années.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

À ce sujet, le diocèse catholique a une vision globale pour les 221 églises réparties sur 38 paroisses de son territoire. Notre regard il n'est pas uniquement sur la ville de Québec. Notre regard est porté sur l'ensemble des églises du diocèse.

M. Duchesne ajoute que la Ville a surestimé le nombre d'églises à vendre. Eux pensaient qu'on avait 40 églises à vendre, explique-t-il. On a fourni sept églises possibles qui pourraient être transformées ou vendues dans un horizon de 10 ans. Mais ce ne sont pas des bâtiments qui valent des millions.

Il minimise donc la quantité d'argent qu'il serait possible d'aller chercher par la vente immobilière.

Celles qui ont de la valeur, poursuit-il, ce sont celles au centre-ville de Québec. Et parmi elles, deux sont sur la liste à protéger. Une troisième, celle de Saint-Sauveur, devrait être fermée au culte dans les prochaines années. L'Église serait prête à les céder pour un dollar symbolique, dit-elle, mais n'arrive pas à trouver preneur capable d'assumer les frais de gestion courante, souvent très élevés.

Plan large de la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, l'été.

La basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec est le siège de l'archidiocèse de Québec.

Photo : Radio-Canada / Raymond Routhier

Impasse?

Mario Duchesne refuse de croire que les parties sont dans une impasse, mais il convient qu'il y a encore du chemin à faire. Notre vision a besoin de se rapprocher. [...] Nous autres, on n'a pas l'objectif de préserver le patrimoine pour en préserver. On préserve dans la mesure où on conserve des bâtiments qui nous servent encore pour la mission.

L'Église catholique aurait-elle dû en faire davantage, plus tôt, pour préserver certaines églises? La réponse est sans appel. Moi, je ne suis pas en train de refaire le passé, lance le vicaire général. Il y a eu des erreurs de part et d'autre.

John Porter trouve un peu trop commode de faire passer la mission de l'Église avant la préservation du patrimoine. Tous ces bâtiments ont été financés par qui? Par l'ensemble de la collectivité, tranche-t-il.

Il faut arriver à trouver un équilibre entre pastorale et héritage patrimonial. Parce qu'il y a une responsabilité patrimoniale.

John Porter

Son impression, au fil des deux dernières années, est que les paroisses et le diocèse se déchargent de leur fardeau. Comme si finalement, la responsabilité des bâtiments religieux était celle de la Ville alors qu'en fait au point de départ, c'est celle du diocèse et des fabriques. C'était comme le monde à l'envers. Même le diocèse et les paroisses se livrent à une partie de ping-pong quant aux responsabilités, selon John Porter.

Ce choc des visions n'est cependant pas le seul problème. Le manque de concertation parmi tous les acteurs demeure un enjeu.

L'église du Très-Saint-Sacrement

L'église du Très-Saint-Sacrement.

Photo : Radio-Canada

D'ailleurs, le diocèse et John Porter sont au moins d'accord sur une chose : l'avis d'intention de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, pour l'église du Très-Saint-Sacrement, bâtiment non classé et dont la valeur patrimoniale est moindre, était une erreur. Il faut faire des choix, des choix responsables et non pas s'inscrire dans une dynamique qui n'est mue que par l'urgence, lance John Porter.

Car s'il souhaite protéger certains bâtiments prioritaires, il n'est pas de ceux qui croient qu'il faut tout sauver. En faisant en sorte que tout est patrimonial, plus rien n'est pas patrimonial.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !