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L’achat de vaccins contre la COVID-19 embrouillé par des conflits d’intérêts

Une fiole libellée « vaccin ».

Plusieurs membres du Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 ont des liens d’affaires avec des compagnies pharmaceutiques qui ont déjà signé des contrats avec le gouvernement, ou qui sont en lice pour en obtenir un.

Photo : Reuters / Dado Ruvic

Des experts qui conseillent le gouvernement fédéral pour l’achat de vaccins contre la COVID-19 ont déclaré 23 conflits d’intérêts depuis le mois de juin. Des informations qu'Ottawa gardait jusqu'ici confidentielles. Mais « dans une étape sans précédent », le gouvernement a décidé de rendre prochainement publiques les déclarations de conflits d'intérêts des membres de son Groupe de travail sur les vaccins, a appris Radio-Canada.

Compte tenu de l'intérêt important que suscite le processus du Groupe de travail sur les vaccins, [nous prenons] la mesure exceptionnelle de publier un registre des intérêts déclarés, a indiqué John Power, porte-parole de Navdeep Bains, ministre de l’Innovation, des Sciences et de l'Industrie. Le registre sera mis à jour sur le site web du [Conseil national de recherches] après chaque annonce de vaccin basée sur une recommandation du Groupe de travail.

Ottawa va ainsi créer un registre qui dévoilera toutes les déclarations de conflits d'intérêts et de récusation pour les contrats que le gouvernement a déjà signés. Et à l'avenir, les contrats qui sont annoncés publiquement feront également l'objet d'une note à ce registre.

Le Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 est composé de 12 scientifiques et gens d’affaires. Ils conseillent Ottawa dans l’achat de candidats-vaccins afin de réserver à l’avance des produits encore en développement.

Les vaccins choisis pour protéger les Canadiens sont-ils sélectionnés de façon transparente? Plusieurs experts en doutent.

Leurs préoccupations : plusieurs membres du Groupe de travail ont des liens avec l’industrie pharmaceutique. Des liens qu’Ottawa refusait jusqu'à maintenant de dévoiler au grand public.

C’est complètement inacceptable, selon le professeur en santé publique Amir Attaran. Les décisions n’ont pas l’air indépendantes. C’est préoccupant pour les Canadiens.

Une version précédente de cet article a été retirée le 21 septembre après avoir été publiée prématurément. Il s'agissait d'une décision exceptionnelle prise pour des raisons strictement éditoriales.

Des liens d’affaires

Radio-Canada a documenté plusieurs liens d’affaires qui ont l’apparence de conflits d’intérêts chez les membres du comité, des informations que le gouvernement cherche à garder confidentielles.

Parmi ceux-ci, on trouve Christopher Procyshyn, le PDG de VanRX, un équipementier qui fabrique des remplisseuses de fioles et de seringues automatisées.

Sur le site Internet de VanRX, on peut voir qu’un de ses clients est la pharmaceutique Moderna, qui vient tout juste de signer un contrat avec Ottawa pour l'achat de 56 millions de doses de vaccins.

Christopher Procyshyn.

Christopher Procyshyn est PDG et cofondateur de la compagnie Vanrx.

Photo : Gouvernement du Canada

Ce même équipementier a également reçu un contrat d’Ottawa de 11 millions de dollars, sans appel d’offres (Nouvelle fenêtre), pour de l’équipement et de l'approvisionnement de laboratoire.

Selon nos sources, M. Procyshyn a déclaré ce conflit d’intérêts au gouvernement et s’est récusé des discussions sur l’attribution d’un contrat à Moderna. M. Procyshyn n’a pas donné suite à nos requêtes pour commentaires.

On retrouve aussi Michael De Wilde, un ex-dirigeant de Sanofi-Pasteur, devenu consultant privé, basé au New Jersey. Il siège au conseil d’administration de VBI Vaccine, qui fait présentement du lobbying à Ottawa (Nouvelle fenêtre) pour obtenir une subvention afin de développer son vaccin contre la COVID.

Michel De Wilde.

De 2001 à juin 2013, Michel De Wilde a été premier vice-président, Recherche et développement, de Sanofi Pasteur.

Photo : Gouvernement du Canada

Selon nos sources, M. De Wilde a déclaré ce conflit d’intérêts au gouvernement. Il n’a pas donné suite à nos requêtes de commentaires.

Il y a enfin Benjamin Rovinski, qui dirige un fonds d'investissement canado-américain, Lumira, qui met l’accent sur les biotechnologies et les sciences médicales.

Il gère notamment le portefeuille Merck Lumira Biosciences, qui investit dans des sociétés pharmaceutiques canadiennes.

Benjamin Rovinski.

Benjamin Rovinski est directeur général de Lumira Ventures.

Photo : Gouvernement du Canada

Selon nos sources, M. Rovinski a déclaré ce conflit d’intérêts au gouvernement. Il n’a pas donné suite à nos requêtes de commentaires.

Le Secrétariat du Groupe de travail sur le vaccin contre la COVID indique qu’il existe un processus formel permettant aux membres de déclarer leurs conflits d’intérêts potentiels et de se récuser des délibérations en cas de conflit.

Le Secrétariat ajoute qu’en tant qu’organe consultatif externe bénévole, les membres du Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19 ne soumettent pas leurs déclarations de conflit d’intérêts au registre public.

Tensions internes

Ces exemples à eux seuls montrent qu’il y a un risque réel que des décisions importantes pour la santé des Canadiens soient teintées par des intérêts privés, explique Marc-André Gagnon, professeur à l'Université Carleton.

Il n’y a pas d’imputabilité, aucune transparence. Ce n’est pas sain du tout.

Marc-André Gagnon, professeur en politique publique de l’Université Carleton

Selon lui, les Canadiens sont en droit de se demander si c’est l’intérêt du public ou des intérêts privés qui guident ces décisions.

La situation crée des tensions au sein même du Groupe de travail. Un des membres a remis sa démission.

Le chercheur Gary Kobinger, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l'Université Laval, a quitté le groupe il y a quelques semaines, notamment en raison du manque de transparence. Il souhaitait que les conflits d’intérêts soient déclarés au grand public.

L’intérêt du public est protégé

Des membres du Groupe de travail assurent que les intérêts des Canadiens sont bien protégés. Chaque fois qu’on amorce une discussion, les membres doivent déclarer leurs conflits, raconte André Veillette.

Quand c’est potentiellement délicat, les membres se récusent, ils sont exclus des discussions et quittent la pièce. Ils reviennent quand le dossier n'est plus discuté.

André Veillette, professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal

C’est du bénévolat, ajoute André Veillette. On le fait par devoir, par amour pour le Canada. Je suis fier d’en faire partie et de contribuer.

La scientifique en chef du Canada Mona Nemer, qui siège également au Groupe de travail, assure que les règles strictes sont suivies à la lettre.

Il n'y a pas une fois où je ne me suis sentie mal à l'aise parce que quelqu'un n'aurait pas dû être là, confie-t-elle.

Manque de transparence

Ce n’est pas une mauvaise chose d’aller chercher des conseils chez des gens qui ont des liens dans l’industrie pharmaceutique, reconnaît le professeur Amir Attaran. Là où le bât blesse, selon lui, pour le moment, c’est dans le manque de transparence.

On ne peut pas voir les déclarations de conflits d’intérêts. [Il est] donc impossible de savoir si les décisions sont prises sans influence d’intérêts financiers. Ça me pose problème.

Marc-André Gagnon, professeur en politique publique de l’Université Carleton

Ce manque d’imputabilité irrite aussi l’opposition officielle, qui trouve la situation troublante.

En temps de pandémie, on ne peut pas se permettre de tourner les coins ronds, avance le député conservateur Pierre Paul-Hus. C’est un manque de transparence et d’éthique flagrant de la part du gouvernement Trudeau.

Le chef du Bloc québécois écrit sur Twitter que l'éventuel vaccin subit déjà une crise de confiance.

Yves-François Blanchet estime qu’il peut être correct de consulter l'industrie, mais à condition – surtout pour les libéraux..! – de rendre public chaque conflit d'intérêts.

Faire comme la Suisse

Selon Pierre Paul-Hus, le Canada devrait prendre exemple sur la Suisse, qui publie sur Internet tous les conflits d’intérêts de son Groupe de travail sur la COVID-19.

Au moins deux membres du Groupe de travail canadien ne sont pas contre l’idée.

Moi je dirais pas de problème; dans le milieu universitaire, on est habitués à le faire, indique le professeur Veillette. Je pense que personne dans le comité ne s’y opposerait, renchérit la scientifique en chef du Canada, Mona Nemer.

Quand on parle de vaccin, il y a beaucoup d’hésitations et de méfiance dans la population. Pour construire la confiance conclut-il, ça prend plus de transparence, selon Marc-André Gagnon.

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