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Santé publique ou pression politique? Le spectre des barrages plane encore sur la capitale

Des policiers qui interceptent les véhicules qui tente d'entrer au Québec.

Le 1er avril dernier, des contrôles policiers ont été mis en place en Outaouais, dont aux abords des cinq ponts interprovinciaux.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

L’Outaouais connaît ces jours-ci sa plus forte progression de la COVID-19 et le spectre de contrôles policiers entre Ottawa et Gatineau plane à nouveau sur la capitale. Si les autorités provinciales mettent aujourd’hui de l’avant des critères bien définis, les barrages du printemps dernier relevaient d’abord d’une démarche politique.

Lundi, les 31 nouveaux cas recensés représentent un record pour la région. Du côté d’Ottawa, 60 nouveaux cas ont été enregistrés. L’Ontario et la Ville d’Ottawa ont répété à maintes reprises qu’une approche coercitive n’est pas nécessaire, mais le gouvernement du Québec est aux aguets.

Si la recommandation des autorités de santé publique était d’en imposer à nouveau [des contrôles routiers], c’est la décision qui serait annoncée et mise en place, confie par courriel à Radio-Canada le bureau du premier ministre François Legault.

De son côté, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Outaouais confirme à Radio-Canada que la limitation des déplacements interrégionaux pour les services essentiels a été présentée par le gouvernement comme un exemple de mesure pour le palier d'alerte maximale (palier rouge).

Critères pour établir les paliers d’alerte

  • La situation épidémiologique
  • Le contrôle de la transmission
  • La capacité du système de soins

*Source : ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec

Il est toutefois trop tôt pour se prononcer, car la courbe épidémiologique du virus est incertaine. Selon le porte-parole du ministère de la Santé du Québec, Robert Maranda, l’établissement d’un niveau d’alerte se fait sous l’analyse rigoureuse des experts en santé publique.

Or, une analyse approfondie ne semble pas avoir été effectuée, il y a près de six mois, lorsque le Québec était en alerte. Radio-Canada a tenté sans succès d’obtenir, en vertu de la loi québécoise sur l’accès à l’information, les rapports et les communications qui ont mené à cette décision historique.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a dit ne pas détenir de rapports à ce sujet et nous a renvoyés à l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ). L’INSPQ affirme qu’il ne détient aucun document touchant aux contrôles routiers entre le Québec et l’Ontario.

Une même région de vie sociale

Dans le cadre de ce reportage, Radio-Canada s’est entretenue avec de nombreux acteurs qui ont participé aux discussions entourant les contrôles routiers.

Selon nos informations, ce n’est pas la santé publique qui a lancé l’idée de mettre en place des contrôles routiers entre Ottawa et Gatineau, mais bien des élus locaux.

La décision ne s’est toutefois pas prise sur-le-champ.

Le maire de Gatineau Maxime Pedneaud-Jobin a directement interpellé le premier ministre Legault pour lui demander de mettre en place des mesures pour limiter les déplacements.

Ce que j’ai exprimé, et je l’ai exprimé assez vite, c’est ‘’regardez la frontière’’. Il y a quelque chose là et ça fait partie des choses qu’on doit surveiller.

Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau
Maxime Pedneaud-Jobin prend part à une discussion.

Maxime Pedneaud-Jobin a directement interpellé le premier ministre Legault pour limiter des déplacements.

Photo : Radio-Canada

Il exprime alors une crainte partagée par bon nombre d’élus locaux, dont ses quatre collègues préfets : le système de santé de l’Outaouais, en particulier du côté rural, ne pourrait gérer une éclosion importante, et la proximité d’une grande ville qui compte beaucoup plus de cas que l’Outaouais représente un risque de propagation important.

Le premier ministre du Québec a refusé d’acquiescer à la première demande du maire sous prétexte que diviser Gatineau et Ottawa était quasi impensable.

Le 21 mars, le directeur national de santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, a déclaré en conférence de presse qu’il y a des villes qui sont facilement séparables, mais la ville de Gatineau et Ottawa, à part que c’est dans deux provinces, c’est quasiment une même région de vie sociale.

Si on manque de soins à Gatineau, on va pouvoir compter sur Ottawa et, pour Ottawa, c’est l’inverse aussi.

Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique du Québec, le 21 mars 2020

13 mars 2020 : Le gouvernement du Québec déclare l’urgence sanitaire.

21 mars 2020 : Le directeur national de santé publique du Québec, Dr Horacio Arruda, mentionne qu’Ottawa et Gatineau forment une même région de vie sociale.

28 mars 2020 : Le gouvernement du Québec demande à la population de huit régions d'éviter de se déplacer d'une région à l'autre ou d'une ville à l'autre, sauf en cas de nécessité.

1er avril 2020 : Des contrôles policiers aléatoires sont mis en vigueur en Outaouais, dont aux abords des cinq ponts interprovinciaux.

11 mai 2020 : Levée des barrages routiers en Outaouais, sauf aux abords des ponts interprovinciaux.

18 mai 2020 : Les contrôles routiers aux abords des ponts sont levés.

Néanmoins, les élus locaux poursuivent leurs discussions, puis relancent Québec. Le maire de Gatineau fait alors valoir que même si le gouvernement perçoit les deux villes comme une seule et même région, le virus, lui, ne voit pas de frontière.

Il a frappé très différemment à Ottawa et à Gatineau. Et pour moi, l’expertise qu’ils ont [à Québec], c’est de dire : ‘’bon, on est rendus à envoyer des policiers sur le terrain’’. Ce n’est pas quelque chose qui appartient au maire de Gatineau, explique M. Pedneaud-Jobin.

Le 28 mars, une brèche s’ouvre. Le gouvernement du Québec limite les déplacements dans huit régions québécoises. Les élus de l’Outaouais reviennent à la charge. Quatre jours plus tard, des policiers sont postés aux abords des cinq ponts interprovinciaux.

La recommandation de fermer la frontière entre le Québec et l’Ontario a été verbalisée au premier ministre par la santé publique, via le Dr Arruda, soutient la porte-parole du premier ministre du Québec, Nadia Talbot, par courriel.

Économiquement, on ne peut pas fermer les frontières

La décision est loin d’avoir fait l’unanimité, particulièrement du côté ontarien. Outre les villégiateurs qui ne peuvent se rendre à leur chalet, des familles sont divisées, des travailleurs essentiels ont vécu un stress supplémentaire et des personnes âgées ont été isolées de leurs proches.

Qui plus est, certains craignaient que les policiers aux points de contrôle soient des vecteurs de transmission, puisqu’ils ne portaient pas de masque. La santé publique du Québec ne recommandait pas le port du couvre-visage au moment d’ériger ces contrôles routiers.

La mesure a également eu des conséquences à environ 100 km au nord, dans la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau. Depuis le début de la pandémie, seulement 8 cas y ont été répertoriés et un seul est actif à ce jour.

Toutefois, les contrôles à la frontière interprovinciale auront fait mal aux commerçants de la région, selon la préfète Chantal Lamarche, qui les défendait pourtant sur toutes les tribunes.

Chantal Lamarche en entrevue à Radio-Canada

Chantal Lamarche croit que les contrôles à la frontière interprovinciale ont fait mal aux commerçants de sa région.

Photo : Radio-Canada / Olivier Plante

Je ne veux pas un deuxième confinement. Économiquement, on ne peut pas fermer. On ne peut pas fermer les frontières.

Chantal Lamarche, préfète de la MRC de la Vallée-de-la-Gatineau

En mars, on ne connaissait pas ça, on ne savait pas la vitesse. Aujourd’hui, c’est très différent. On a tous des règles sanitaires. Si dans deux semaines, ça change et ça augmente, l’analyse va être différente, explique la préfète.

Certes, mais si la situation le commande, elle compte bien écouter la santé publique. Idem pour le maire de Gatineau.

En entrevue, il minimise l’impact des contrôles routiers, arguant qu’une poignée d’Ontariens traversent la rivière des Outaouais quotidiennement et qu’à peine le tiers des Gatinois empruntent le chemin inverse pour aller travailler.

Si on s’en va là, il va falloir qu’on le fasse en étant sûrs que c’est un enjeu de santé publique important, mais ce n’est pas ça qui empêche la région de fonctionner non plus, soutient M. Pedneaud-Jobin.

Éviter à tout prix les contrôles sur les ponts

La manière dont le gouvernement du Québec a imposé les contrôles routiers aux abords des ponts de sa circonscription au printemps laisse encore un goût amer à la députée de Hull.

Portrait de Maryse Gaudreault.

Maryse Gaudreault est députée libérale de Hull.

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

Maryse Gaudreault croit que la décision de mettre en place des contrôles policiers sur les ponts n’est pas la voie de passage durant une deuxième vague.

Que ce soit un Ottavien ou un Gatinois, s’il respecte les consignes, il n’y en aura pas de problème.

Maryse Gaudreault, députée de Hull

On est dans un environnement où on souhaite redémarrer l’économie. Les ponts, les gens qui traversent d’un côté comme de l’autre, c’est intimement lié à notre économie. Alors il faudra qu’il y ait des raisons, des critères, des mesures beaucoup plus fermes pour nous expliquer s’il s’avérait que les ponts soient à nouveau sous contrôle, dit-elle.

Une position que partage le conseiller municipal de Rideau-Vanier, Mathieu Fleury. Ce dernier a été au cœur de la réplique ottavienne en avril. Il demeure farouchement opposé à cette mesure qui divise la région.

Portrait de Mathieu Fleury.

Mathieu Fleury est conseiller de Rideau-Vanier à Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Antoine Trépanier

C’est une question d'équité, une question de ne pas bien comprendre l’intégration économique et sociale de notre région, affirme-t-il.

En mai, il a envoyé une lettre au Dr Arruda pour comprendre comment la santé publique justifiait cette mesure et si elle avait porté ses fruits.

Dans l’échange de courriels obtenu par Radio-Canada, le Dr Arruda répond que dans le contexte de la pandémie, diverses mesures ont été prises pour réduire les déplacements et que les données épidémiologiques poussaient les autorités à prendre des mesures importantes, sans toutefois entrer dans les détails.

Ma croyance demeure que, tout au long, c’était une décision politique et non d’intérêt de santé publique. Si une décision politique a été prise, c’est important pour le politique de l’expliquer et de ne pas se cacher derrière des experts en santé, tranche M. Fleury.

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