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L'île aux Commères, de Léa-Pascale St-Hilaire

Elle sourit à la caméra.

L'autrice Léa-Pascale St-Hilaire

Photo : Emma-Louise St-Hilaire

Radio-Canada

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Ce récit inédit est l'un des cinq récits finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

L'île aux Commères

       Je suis de source impure

     Tu es de celle des profondeurs

          Enraciné

I.

Un bouquet de fleurs sauvages cueillies dans une lumière de fin de journée. Une lumière jaune-orange, de feu et d’étincelles. Et du rose qui déborde. Tous vêtus de fleurs et toi parmi elles, plié en deux, affairé à en faire un petit amas précieux. Pour moi. Il était plutôt grossier... Je ne te l’ai pas dit. J’en ai respiré le parfum confus, et celui des asclépiades m’a un peu consolée.

   On ne dit pas à une femme qu’elle est la plus belle, ou on lui arrache le cœur quand on détourne d’elle le regard. Tu n’obéis à aucune règle. Tu m’aimes, je sais. Seulement, l’églantier a laissé s’étendre en toi ses racines et fleurir ses douceurs.

   Mais je t’aime, je te dis.

   J’ai toujours préféré le silence. J’aime le laisser planer, qu’il nous bouffe tout à fait, et le vide entre toi et moi. Là, je nous sens plus proches que jamais.

   Aujourd’hui, je tiens un petit quelque chose entre mes doigts qui s’impose comme une vérité, cette fois, faite de mots tout entière. Des mots qui parlent de toi.

   Un petit quelque chose comme une orchidée que je cache entre deux pages de nos vies.

          Tes yeux toupies

            Ta voix lumière

II.

De ce souvenir de toi et moi, j’ai pu allumer une bougie minuscule. Depuis l’été dernier qu’elle danse, me brûle un peu parfois, la nuit.

   Bien sûr, nous allions nous revoir. Mais, loin de l’île qui a couvé l’émoi d’un été, toi et moi comme deux étrangers. Au coin d’une rue près de chez toi, un ciel gris d’automne entre les mots, puis le temps d’un thé. Courts instants partagés à chercher furtivement dans le regard de l’autre le souvenir d’une étreinte, d’un ciel étoilé peut-être.

   Moi qui aurais voulu y trouver d’abord la nostalgie de cet intervalle magnifique. Moi qui avais, derrière le dos, ma petite lueur de toi. L’as-tu vue?

   Je n’ai pas cherché à l’éteindre depuis. Je l’ai cultivée. Tu n’es pas de ceux que l’on peut oublier.

          Tu es du fleuve

       et du vent dans les branches

III.

Tu as poussé dans le ventre d’une baleine, grandi parmi les cétacés. Sur la Côte-Nord, au carrefour des eaux, à la croisée des peuples. Tu racontes encore comment, petit bonhomme, tu as côtoyé bien plus grand, plus gros que toi. Aux côtés de papa sur son bateau, à la poursuite des petits rorquals. Et ces étés à dépecer, avec maman, ces mammifères s’échouant parfois sur les berges de votre petite planète sous-marin.

   De ce cosmos sauvage qui t’a vu t’épanouir, tu t’es fabriqué un imaginaire qui ensoleille tout ce que tu touches, qui brille sur tous ceux qui ont la chance d’arpenter tes vastes plaines.

   Mi-homme, mi-bestiole, tu es resté le gamin qui courait dans les champs l’automne, faisant neiger autour de lui la soie des asclépiades ouvertes de ses petites mains fouineuses. Avec tes yeux microscopes, ton cœur télescope, tu nourris tes sens avec la voracité de l’arbre qui veut pousser et pousser pour mieux voir par-delà les montagnes.

   Il n’est pas rare de te voir les bras ouverts, nu au cœur des plus violentes averses, ou à quatre pattes dans la gadoue, grouillant parmi les mulots.

   Ton parfum est celui de la fleur que tu déposes à la première heure, là, derrière ton oreille.

   Tu pétilles.

          Tu es de la terre intemporel

IV.

C’est une île, un paradis. C’est l’odeur pastel des lilas qui se mêle à celle d’un bonheur printanier. Le regard au loin, dans les dernières lueurs du jour qui enflamment l’archipel, les maux qui s’y perdent. Le bonheur de voir se transformer entre ses cils, le temps de battre des paupières, le fleuve en étincelles. Celui de partager sa maison avec les hirondelles, les chevreuils et les hérons, comme autant de petits compagnons.

   Vivre, ensemble, les marées hautes les marées basses du quotidien, au ralenti. Perdre, le temps d’une saison, le sens de la temporalité pour retrouver celui, créateur, de la beauté. Tous les jours, l’île-nid comme une vision éternelle.

   Et à tout coup, elle vous chavire la vie.

   L’été de mes 18 ans, j’ai laissé un peu de moi derrière et ai atterri dans un présent découpé en forme de rêve. C’était encore le mois de mai. Nous l’avons d’abord vue des airs, petit îlot vert taché du rouge, du jaune d’une dizaine de maisons. Enfouie entre deux rives, l’île nous a raconté son histoire.

   Vous étiez plusieurs que le ronron bruyant de l’avion avait alertés. Aussi guettiez-vous, rassemblés sur le perron d’une grande et vieille maison en briques rouges, l’arrivée des nouveaux venus.

   Tu avais les bras grands ouverts et tes yeux ont instantanément gobé les miens. Et il m’a semblé que tu appartenais à ces lieux que je découvrais pour la première fois. Comme si l’île nous saluait à travers toi.

   Bienvenue chez vous! Tu étais beau. Des yeux qui parlent vrai, de lumière et de vie.

   Après quelques mots, j’ai su qu’il n’y aurait que toi.

          Partout tu surgis

          Un vol d’oiseau

V.

L’île-nid a enfilé sa plus jolie robe d’été. Il faisait de plus en plus chaud. Des chaleurs atroces que seules les baignades de fin de journée permettaient de fuir.

   J’en avais plein les yeux, plein la tête. Durant ces premières semaines à tremper dans ce microcosme hors du temps, j’ai souvent retrouvé ma chambre essoufflée, ahurie par le bruit, par le manège infatigable d’une vie communautaire que j’apprivoisais.

   Quand les soirées s’allongeaient, d’un coin de la pièce, j’observais. J’ai vu l’alcool te transformer en une créature magnétique. Et j’ai compris que je n’étais pas la seule que tes grâces exotiques fascinaient. J’étais aspirée, toute petite face à ton immensité, à ce trop-plein de vie que tu projetais à grands coups d’énigmes autour de toi.

   J’ai eu peur de toi et de tes airs savants, peur de la finesse de tes mots et de la lucidité presque mystique avec laquelle tu envisageais jusqu’à la plus fourmiesque des réalités.

   Mais tu as mis ma sensibilité à fleur de peau et vite, c’est l’envie lancinante de faire partie de ton monde qui a pris le dessus.

   À leur tour, mes parfums effacés ont tôt fait d’éveiller tes sens. De ma fragilité, tu as fait une affaire personnelle.

   J’ai souvenir d’une première escapade. Toi et moi, parmi le bois de grève, happés par les grands vents venus du fleuve et mes mots qui, timidement, apprivoisaient la place que tu leur faisais.

   J’ai souvenir du jour qui s’endort, frappant de ses dernières lueurs symphoniques les fenêtres du grand hôtel dans l’ouest de l’île, et de toi qui me confies, de tes mots précieux, être amoureux.

   Alors que nous quittions le belvédère, que la noirceur avait entrepris d’avaler tranquillement, ce n’est pas l’idée que ton cœur soit déjà occupé qui me tourmentait. Encore plus palpable, il y avait cette certitude qui se dessinait, oui, peut-être avais-tu décidé de m’y faire une place à moi aussi.

          Orage dans la nuit

          Éclair sur ma peau

VI.

L’île-nid n’était jamais aussi calme que les lundis soir. Ce lundi-là, tu as laissé se terminer le film que la maisonnée endormie nous avait permis de regarder, savourant la proximité de nos deux corps, rendus fébriles dans l’intimité de la nuit. Puis, pendant le générique de American Beauty, tu m’as offert tes lèvres.

   Faisant grincer la porte derrière nous, nous avons rejoint le fleuve. Sous la brasse de tes doigts magiciens, mon corps s’est liquéfié pour mieux rejoindre les astres cachés derrière de gros nuages. L’image de ton corps surplombant le mien avait quelque chose du rêve dont on tente en vain de se souvenir... impression lointaine d’un absolu merveilleux.

   Tout près, le fracas des vagues contre les roches s’est fait moins discret. Les feuilles, qui s’agitaient dans le vent, ont soudain chanté l’orage à l’envers.

   Par les fenêtres de ta chambre, nous avons vu les démons d’orage prendre d’assaut le ciel. Puis c’est l’île entière qui a été prise d’une folie électrique. Épanchement du temps sur nos corps qui finissaient de s’embraser.

   Alors que le murmure du fleuve reprenait le dessus et que l’averse s’en allait finalement chatouiller, qui sait, une île voisine, je me suis blottie, encore frissonnante, quelque part entre toi et l’éternité.

          Les agrumes de ta peau

          Tes mains tes mains

          matins de perles

VII.

Nos nuits étaient courtes et passionnées, les matins, des perles que je collectionnais et ne comptais plus. Et parce que nous avions décidé de la garder secrète, cette idylle se transformait souvent en une mission comportant cascades dangereuses et prouesses de subtilité. Aussi, c’est par la fenêtre que, tous les matins, je quittais ta chambre pour gagner la mienne, au deuxième étage, empruntant l’échelle intégrée à la façade ouest de la maison.

Le reste de l’été s’est perdu, avec une partie de moi peut-être, dans tes cheveux mouillés par la rosée que l’amour y déposait la nuit. Il s’est échappé, un matin du mois d’août, par une fenêtre de ta chambre en tentant de rejoindre le fleuve, qui ressemblait parfois, dans nos yeux gorgés de soleil, à une étendue dorée avalant la terre. Nous l’avons égaré, là où ses frontières devaient nous ramener à la vie terrestre.

          Sur toi se succèdent les saisons

          Tu es fleurs et chansons

VIII.

L’île-nid a la temporalité liquide. Le temps en une boucle qui imite le va-et-vient des marées bordant la grève.

   Un deuxième été qui fuit avec toi, figurine à la proue du bateau. Et moi, sur le quai de l’ouest. Ton dernier regard dans le mien et l’impression que mon cœur n’est pas tout à fait guéri de toi.

   Un deuxième au revoir. Sur le quai de l’ouest, pataugeant dans un souvenir gluant, j’ai revu dans tes yeux l’averse du jour où nos cœurs ont dû relâcher leur étreinte.

   Un fleuve entre les mondes, le bateau qui te ramenait vers elle. Elle, la terre. Elle, celle que tu aimes.

   Tu finissais de rassembler tes bagages. Sur ton oreiller, tu as trouvé une fleur séchée et mes derniers pétales en offrande. Une simple lettre et deux chansons.

   Quelques minutes avant le départ du bateau, les nuages, que l’empathie avait gonflés de larmes, ont explosé, larguant sur nos têtes cette pluie qui devait achever de rendre ces faux adieux insupportables.

   Je t’ai vu t’avancer vers moi, trempé, ma lettre contre ton cœur. Ton visage écroulé a tordu ce qui restait de moi.

   Nos derniers mots, je ne sais pas, je ne sais plus. Mais mon front appuyé contre le tien, tu m’as promis que l’île-nid ne saurait laisser s’égarer ce secret, le nôtre.

          Clair de Lune - Debussy

          Lonesome Town - Ricky Nelson

   Un an plus tard, alors que le bateau, glissant sur les derniers rayons d’aujourd’hui, s’éloignait avec toi, qui brillais déjà comme un souvenir sur l’horizon, j’ai pu l’entendre, l’île, parler de nous.

IX.

Écoute-les qui murmurent, tu m’as dit.

C’était un soir du mois d’août, sans doute le dernier que nous avons partagé main dans la main. C’était un soir du mois d’août, sans doute notre dernière escapade en cœur à cœur, et tu m’as emmenée la voir pour la première fois.

   Quelque part dans ses profondeurs, l’île porte comme une protubérance incongrue, une butte où s’entassent les dépouilles des années passées.

   La colline aux Commères, c’est comme ça que tu l’as baptisée ce soir du mois d’août. Sur elle, avait poussé une colonie de petites herbes folles qui s’agitaient, se mouvaient dans la brise crépusculaire. Se penchant l’une vers l’autre, les petites herbes folles se contaient des histoires.

   Écoute-les, les commères, parler de nous, que tu m’as dit.

   Mes mots d’aujourd’hui, libres au présent, s’en iront rejoindre notre île-paradis, valser dans ses hauteurs telles les hirondelles qui reviennent, été après été, lui redonner de ses couleurs.

          Ma vie dans la tienne


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