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Que du noir où se perdre, de Lyne Richard

Elle sourit à la caméra.

L'autrice Lyne Richard

Photo : Sylvain Bruneau

Radio-Canada

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Ce récit inédit est l'un des cinq récits finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Que du noir où se perdre

Ma mère était belle.

Une beauté qui dérangeait, qui montrait ses cuisses. Qui mettait le feu aux regards avant de s’évader entre quelques chuchotements.

Des yeux tragiques. Comme la nuit qui l’emportait, parfois.

On appelle ça la mélancolie. C’est beau pour bien du monde sauf pour ceux qui la portent. Ma mère n’était pas de l’écriture ni du violoncelle. Laver la vaisselle et porter nos vies au bout du chemin lui suffisait amplement. Éplucher les légumes, un ou deux téléromans. Du dehors ma mère avait une vie aussi simple que celle des moineaux. C’est dans sa tête qu’il y avait des gouffres. Et des histoires qui se tenaient debout, tout au bord. Comme la mort de sa mère quand elle avait quatorze ans. Une mère qui lui a demandé de la suivre, imprimant en elle un désastre plus grand que celui qu’une enfant peut porter.

Ma mère était belle.

Des cheveux très sombres.

Une beauté gorgée de nostalgie. Un même mouvement vers le ciel et l’angoisse.

Un silence en forme de bulle, tout près des lèvres.

La fatigue de ses larmes, serrées contre les murs de la maison.

Ma mère. Cette inconnue dont je me tenais loin. Apeurée par sa tristesse, j’allais vers elle à petits pas et je m’arrêtais tout près, laissant dans ma gorge tous les mots d’amour. Elle ajustait son visage sur mes humeurs, faisant semblant de croire à la bonté des fruits, aux offrandes que je donnais en souriant. Mais dessins, cailloux et pissenlits finissaient à la poubelle et je fermais les yeux pour laisser vivre mon chagrin.

Ma mère était belle.

Le noir intense de ses cheveux, ses épaules de nacre.

Les gestes qu’elle faisait devant le miroir quand elle poussait le rouge sur sa bouche en défroissant les lèvres.

La rondeur des seins sous sa robe.

Ses cuisses pleines et rondes.

Les autres mères. Elles avaient des sourires, des étreintes, des rires à donner à profusion. Elles étaient vivantes, elles ressemblaient à la lumière du jour, j’aurais aimé crier présente quand elles embrassaient leur fille, quand leurs bras dispersaient l’amour comme des confettis, quand elles tournaient sur elles-mêmes en dansant, le soleil couché sur leur visage. Les autres mères m’ouvraient le cœur, lavaient la vase où il baignait.

La nuit je repliais les genoux jusqu’au menton, j’avais peur que la mélancolie débarque sur ma peau et j’inventais des histoires dans ma tête, mon imagination me donnait du souffle, un abri où m’enfoncer, ma vie enfin scellée à un amour sans tristesse.

Ma mère était belle.

Des yeux comme des puits sans fond. Que du noir où se perdre.

Une chevelure où les corbeaux seraient passés incognito, dense, ondulée, basse sur son front inquiet.

Une peau de perle.

Émouvante avec ses larmes au bord des cils. Des bijoux.

Des petits pieds que le froid saisissait en novembre.

Quand son sourire glissait sur moi, le monde retrouvait ses merveilles. Un sourire, même petit, effaçait toutes les lamentations, ses absences pour l’hôpital et ses bras manquants.

Ce n’est que plus tard que l’on comprend la profonde dévastation. Quand on veut aimer et que les gestes nous manquent, quand on veut parler et que la langue se dérobe. Le sentiment d’être au bord du vide. Les psys appellent ça la peur de l’abandon.

J’apprenais à me créer un monde en dehors d’elle. Des champs, des rivières, des ciels m’avalaient tout doucement. Tel était le pouvoir de l’imaginaire. Même en compagnie de mes amies j’allais puiser à sa source, je m’isolais à la recherche d’une eau plus claire, d’un contentement qui m’aurait fait oublier mes murailles quotidiennes.

Mais les blessures sont patientes. Elles mûrissent et font des nids. Jusqu’au plus profond de la mémoire.

***

Ma mère n’est plus belle. La mort a commencé son carnage.

Elle a des odeurs de tombe, de glaïeuls pourris.

Elle serre sa vie entre ses bras maigres.

Son visage est une photo jaunie par le temps.

Elle sait que la porte va s’ouvrir bientôt, la laissant seule dans sa chute.

Elle est nue.

Brisée par cette vie finie qui la laissera froide dans un lit.

Sa beauté a claqué en même temps que ses veines et elle attend, mais ne sait pas quand.

Il faudra que je défasse son reflet, que je pose mon corps dans le jour. Déjà, j’ai mis du blond dans mes cheveux. Pour suspendre le temps du noir, pour qu’il fasse clair sur ma tête. Pour plier en quatre l’enveloppe de la mélancolie et la jeter dans le feu en même temps que ma mère.

Elle sourit, maintenant. Elle a peur de descendre sous terre embourbée de sa mémoire malade alors elle a un air de béatitude qui la traverse comme une prière.

Elle est transparente et je vois sa vie qui pleure. Je vois la mort crever sa peau et forcer le passage. J’ai vu la mort de près, je sais ce que ça fait, comment elle coupe le souffle, tranquillement, en quelques râles. Comment le corps résiste, parfois, comme chez mon amie Do qui a crié juste avant de partir. Un long cri de refus qui a retenti dans la chambre à travers les lys et les boîtes de chocolats. Et moi je me suis penchée sur sa bouche qui sentait la poussière. Elle avait tant aimé cette bouche, elle emportait dans ses rondeurs tous les secrets de l’amour. Il me revenait des images d’elle en train d’engloutir un millefeuille à la crème ou de mordre dans une pêche. Je l’ai embrassée, pour glisser dans sa gorge les traces de ma tendresse.

Ma mère n’est plus belle.

Elle a les traits de la défaite.

Ses cheveux sont déjà en cendres.

Ses muscles, ses dents, ses ongles sont recroquevillés dans l’attente.

Sa mémoire s’effondre sur ses épaules.

La mort s’en vient. Est-ce que ma mère entend l’appel des arbres autour du cimetière? Sent-elle les ombres rouler sur elle, affamées d’obscurité et de désolation?

Je ne sais pas ce que sera la vie sans elle. Il faudra rafistoler le passé, ne plus attendre cette consolation qui n’est jamais venue. Me tourner vers les pommiers en fleurs. Regarder tous les jours une photo d’elle, durant le temps de la beauté, celle où la pupille abrite une petite lumière qui ressemble à l’envie de vivre.

Je ne sais pas ce que sera la vie sans elle. Il suffira sans doute de suivre un chemin où elle n’est pas. Afin que mes pas se dirigent vers la joie.


Les finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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