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Le bruit des voitures qui passent, de Dominique Lemieux

Il sourit à la caméra.

L'auteur Dominique Lemieux

Photo : Nadia Morin

Radio-Canada

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Ce récit inédit est l'un des cinq récits finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Le bruit des voitures qui passent

Les grands vents, d’abord. Je me souviens du craquement des ombres en mouvement. Nous étions dans le bois, ma sœur et moi. J’avais sept ans, pas plus. Elle, huit, donc. L’automne, l’automne avec son goût humide, ses nuages trop bas. Le maïs avait été récolté. Les hommes construisaient une cabane. Ma sœur et moi, mimétisme infantile, en déclinions une version modeste. Fausse cabane, faux marteau, faux clou. La fiction se prélassait au pied des érables. J’étais en contrôle des plans, de l’ingénierie, de la mise en œuvre. Ma sœur, manteau bleu, bottes de pluie, suivait, obéissante. J’opérais en cadet autoritaire.

J’étais parti en quête de branches cassées. Puis, je ne sais plus trop. L’écho de la rivière au loin sûrement. Le quatre-roues. Les écureuils à épier. L’attention qui bifurque. D’autres univers se créent. Les minutes s’écartèlent. Tisser de nouvelles histoires, avant de rebrousser chemin. Les bras vides. Ramasser deux, trois morceaux. Revenir sur ses pas. J’ai alors entendu un léger larmoiement. Comme le râle d’un chien. Comme le cillement de la brise qui se faufile dans le bas d’une porte. J’ai vu ma sœur, courbée sur elle-même. Son manteau bleu. Ses cheveux châtains. Les épaules, sautillantes. Pleurer comme le murmure d’une cafetière le matin. Une plainte discrète. Anticiper les causes : l’ennui, la perception de l’abandon, la lourdeur de l’attente. Tout à coup, voir le rouge. Et ses mains, ses mains. Rouges. Et la tôle autour. Tachée. Elle a croisé mon regard. Et ça a libéré quelque chose. Le hoquet. Le cri. La blessure acceptée.

J’ai couru. Mon père, mon oncle. Leur parler du sang. Mon père qui s’élance, saisi. Je ne veux pas retourner voir. Ma sœur crie maintenant. On l’entend distinctement. Les doigts déchirés, les lacérations. Je ne comprends pas. Je pleure. Mon père qui arrache sa chemise, lui enroule les mains dans le molleton, exerce une pression. La réactivité d’un père qui ne sait pas vraiment quoi faire. L’urgence commande. Les voilà tous deux dans la voiture, au milieu de la forêt qui longe cette route dite de l’espérance. Je ne sais plus si j’étais dans le véhicule ou si j’étais resté avec mon oncle. Probablement avec mon oncle, car la suite de l’histoire s’est évaporée. Sortie de piste.

Je sais que ma sœur est revenue – le soir même? – à la maison, les mains enveloppées d’un bandage. Une prison de tissu. L’odeur du bœuf à la mode de ma mère. Les assiettes ébréchées. Ma sœur courage. Son sourire bravade. J’aime son sourire, lorsqu’il est franc. Son sourire est trop souvent inquiétude.

Cette soirée-là, j’avais plein d’interrogations en tête. Je ne comprenais pas l’idée de manipuler de la tôle au point de s’en labourer les doigts. Je ne comprenais pas sa réaction timide. Je ne comprenais pas l’inconscience. C’est ce jour que j’ai appris. Une crevasse au sol. Que j’ai fait une distinction réelle entre ma sœur, qui se coupe, et moi, qui ne se coupe pas. J’ai posé une série de questions à mes parents. Ils ont répondu. Et j’ai compris que ma sœur était et serait différente de moi. Des grilles posées sur les fenêtres. Et elle derrière la fenêtre, derrière les grilles surtout.

J’ai mal dormi. La tôle a scié ses mains et a fissuré mon enfance.

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La vie a coulé. L’hypervigilance. Le sentiment d’une responsabilité accrue. Ma grande sœur petite. Je vois encore les rires. Les regards railleurs. Je sens la douleur vive, la sienne, la mienne refoulée. J’osais rire parfois, d’elle, de ses réactions fortes, de ses gaucheries. Faire fi de ce désir de protection pour me mouler dans ma perception des attentes des autres. À l’abri des bourrasques. Hocher la tête quand on riait de ses maladresses. Taire la rage quand on la qualifiait de retardée.

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Un jour, à la ferme. Mes parents faisaient la traite. Les vaches alignées, prises d’assaut par les mouches. Nous revenions du camp, ma sœur voulait jouer avec moi. Je construisais toujours des récits d’aventures. Des chaudières vides, des balles de foin, des pelles, des cordes. Plutôt des crêtes, de grandes plaines, des perles et des fusils, des routes poussiéreuses. Un voilier sur l’océan. Ma sœur désirait devenir matelot. Et j’ai refusé. Je lui ai lancé : je ne joue pas avec des handicapés. J’avais entendu cela au camp. Elle avait vaincu, indomptable, l’affront au camp. Mais pas ici. Elle s’est effondrée sur le ciment. S’est mise à pleurer. La douleur qui ronge, encore. Un coup de poing dans le plâtre. Rompre avec la quiétude d’une mer à dompter.

Cela a été un choc. Le regret immédiat. La colère des parents. La tristesse qui ne s’éteint pas. Le jugement de mon autre sœur. Il y a des moments qu’on traîne comme une gravelle dans les bottines. Celui-là m’appartient. J’y pense encore trente ans plus tard. La violence d’une phrase. L’humiliation. L’égratignure. Nous ne jouerions plus l’esprit tranquille.

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Apprendre la différence comme une piqûre assénée par une infirmière aguerrie.

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Ne jamais tout à fait comprendre ses limites, mais y être confronté à répétition. Observer les autres, se comparer, mais ne pas pouvoir les rejoindre. Il y a tant de deuils à surmonter. Les plus douloureux sont liés à la fratrie. Les premiers amours. Les entrées au secondaire, au cégep, à l’université. Les virées entre amis. Les premières autos. Les boulots temporaires. Les bals de finissants. Les randonnées en motoneige. Les premiers appartements. Le ski. Le patin. L’alcool. Les voyages. Le mariage de l’aînée. Les nouveau-nés, et encore d’autres. Le sentiment d’invincibilité. La liberté.

Ces instants où on ne pensait pas à elle, mais où, elle, elle ne pensait qu’à nous. Notre détachement contre sa préoccupation permanente. Nous avions devant nous un monde à construire, à déconstruire, à reconstruire. Devant elle, un casse-tête complété, quelques pièces seulement.

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Comme si nous avions tous un trousseau de clés dans les poches, mais pas elle. Elle écoute le bruit des voitures qui passent.

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Il y a ce dont on ne parle à aucun moment. Les abus. La solitude. Vieillir sans maîtriser les codes du siècle. Les peurs, les obsessions. La vie, amortie et oubliée. L’absence de services, de soutiens. La transition des 21 ans – l’école, ensuite l’abîme. L’impression de la débâcle. La bureaucratie. L’aide sociale. Les proches aidants en quête de solution, du bricolage sans ciseaux sans papier. Des intervenants indispensables, mais surmenés, surchargés. Paysage de désolation.

Ma sœur dans son triste désert. Combler le vide d’un calendrier dégarni. Les marches dans les rues de la ville. Les jeux sur l’ordinateur. Les séries télévisées, écoutées, enregistrées, réécoutées. Les détours à la bibliothèque. Les photos affichées à ses murs. Les appels téléphoniques à mon père, à ma mère, à mon autre sœur. Les textos grugés d’anxiété. Les implorations. Les sorties à l’aréna. Les week-ends chez mes parents, chez moi. Les cours de piscine. Les visites de ma mère. L’épicerie de la semaine. Ses crises d’angoisse. Les ambulances. Les médicaments. Ses yeux rouges, secs. Ses alarmes sur le téléphone pour lui rappeler ceci ou cela. Les escapades nocturnes. Les aventures tues. Ses explosions de colère. Ses mensonges. Ses fictions, préméditées ou non.

Puis, il y a encore, il y aura toujours, les jugements devant cette voix indélicate, stridente. Devant ces torrents de mots, déclamés comme un mantra répété mille fois. Devant ce sans-gêne invasif, ces espaces personnels envahis trop vite. Il y a encore, il y aura toujours des sourcils relevés, des dos tournés, des coups d’œil furtifs. La vie comme une perte de contrôle. Percuter le terre-plein. La société n’est pas imaginée pour les personnes handicapées.

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De grosses bûches se consument. Je secoue les braises avec un bâton d’une main, je tiens un livre de l’autre. Chercher l’angle idéal afin d’éclairer les pages. La lecture se nourrit du feu. Les enfants dorment. Le lac, immobile, fidèle. La tranquillité des Appalaches une nuit d’août. Après une journée à côtoyer des oiseaux rapaces, à enjamber des cascades, à traverser des pinèdes, à se détendre sur les rives sablonneuses d’une rivière. Relire les mêmes phrases à répétition, le même paragraphe. L’esprit ailleurs, préoccupé. Ce message sur mon téléphone : t’es où? Trois fois, le même message. La destinatrice : ma sœur. Je n’avais pas vu avant. L’impossibilité de donner suite. La couverture réseau inaccessible. Dans l’obscurité, craindre le pire. Au cœur de la montagne, le calme tutoie la tempête.

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Il y a une photo dans la chambre de ma fille. Une photo de ma sœur et de moi. L’été, peut-être la fin. Les bottes de caoutchouc. La maison de briques rouges. Le petit balcon de béton. Plus loin, la grande maison blanche des grands-parents voisins. Leur haie de cèdres. Une fleur délicate dessinée sur la joue de ma sœur. Mon nez peint en rouge, le sien aussi. Ma salopette, sa salopette. Le sourire lumineux, ses yeux d’allumette. Au pied des marches, des fleurs jaunes. Des soucis, je crois. Des soucis, à nos pieds.

Je suis attaché à cette image. Elle a figé l’insouciance d’un frère devant une sœur magnifique. Elle a surtout cristallisé la légèreté d’une jeune fille, pas encore cinq ans ou tout juste. Cette photo me fait l’effet d’un bouquet de marguerites fatiguées.

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Elle a trente-huit ans, ma sœur. Les spécialistes nous disent qu’elle en a huit. Trois décennies d’écart entre elle et elle. Elle a huit ans, ma sœur, hiver après hiver. C’est comme si le temps s’était arrêté, un matin d’automne, un matin de grands vents et de gilets de laine, le manteau bleu plein de sang, la tôle salie laissée en plan. Le cœur marbré de cicatrices.


Les finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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