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Bélarus : « Nous n’avons plus le droit de renoncer à notre liberté »

Deux mois après que Svetlana Tikhanovskaïa eut quitté le Bélarus, son pays est à la croisée des chemins entre dictature et démocratie.

Une femme, tout de rose vêtue, est assise dans un canapé. Devant elle, un ordinateur est posé sur une table. Dehors, il fait beau.

À Vilnius, Svetlana Tikhanovskaïa se prépare pour une entrevue à distance avec Tamara Alteresco.

Photo : Fournie par Mykolas Alekna

La cheffe de l’opposition au Bélarus, Svetlana Tikhanovskaïa, dit que le Canada a été le tout premier pays à lui offrir son appui quand elle s’est exilée afin de pouvoir continuer à tenir tête au président Alexandre Loukachenko.

À 38 ans, Svetlana Tikhanovskaïa est devenue la leader d’un mouvement d’opposition comme le Bélarus n’en a jamais connu dans son histoire.

Une leader accidentelle – de son propre aveu – qui a décidé de se présenter aux présidentielles quand son mari, un blogueur et candidat potentiel, a été arrêté et emprisonné par le régime de Loukachenko .

Aujourd’hui en exil en Lituanie avec ses enfants, elle tient tête au régime pour la tenue de nouvelles élections. En entrevue avec Radio-Canada, Svetlana Tikhanovskaïa explique comment elle en est arrivée là et pourquoi elle ne veut pas devenir la présidente du Bélarus.

Vous avez inspiré un soulèvement sans précédent au Bélarus. Si Alexandre Loukachenko finit par renoncer au pouvoir, serez-vous candidate à sa succession?

Non. J’ai déclaré dès le tout début de notre campagne d’opposition que je ne deviendrai pas la présidente du Bélarus, mais plutôt la présidente intérimaire qui aura la tâche d’organiser de nouvelles élections justes et transparentes pour permettre au peuple de choisir un nouveau dirigeant.

Donc, je me considère plutôt comme un symbole dans ce mouvement, mais certainement pas comme la future cheffe du pays.

Je n’ai aucune intention de solliciter la présidence.

Svetlana Tikhanovskaïa

Le Bélarus mérite un président fort, qui comprend ce dont le pays a besoin pour se relever du trou dans lequel nous sommes sur le plan économique [...] Personnellement, je n’ai pas beaucoup d'expérience dans le domaine de l’économie ou dans le domaine politique.

Si le Bélarus allait bien et s’il était en santé, ce serait une autre histoire. Mais notre pays a besoin d’un chef solide à tous les niveaux. Et je crois que le succès de ma campagne comme chef national est attribuable à plusieurs facteurs. Tout a commencé quand mon mari a été arrêté, ça fait des mois.

Le fait que je sois une femme n’est pas un élément crucial pour le peuple bélarusse. Le plus important, c’est que je suis une personne ordinaire qui n’est pas dans les rangs du pouvoir et qui, justement, ne cherche pas à le devenir. Je prends le temps d'écouter le peuple, de regarder les Bélarusses dans les yeux, alors que depuis 26 ans personne ne les a consultés.

Moi, j’ai réussi à leur prouver qu’ils ont du poids, de l'importance, et qu’un nouveau président saura les respecter.

Est-ce que les jours de Loukachenko à la tête du Bélarus sont comptés?

J’aime penser que oui, que des jours meilleurs sont très très proches. Mais Loukachenko doit comprendre que nous, les Bélarusses, ne pourrons jamais, jamais accepter de vivre comme nous vivons depuis 26 ans.

Notre peuple a changé, nos opinions aussi.

Svetlana Tikhanovskaïa

Nous refusons d’être des esclaves d’un régime. Et si Loukachenko était sage, il comprendrait que c’est son legs qui est en jeu. Il comprendrait le risque qu’il y a que son peuple se souvienne de lui comme un assassin. Mais il refuse de nous entendre, et c’est ce qu’il fait depuis 26 ans. Nous allons nous battre tant et aussi longtemps qu’il s'entête à rester pouvoir.

Vous avez le soutien de nombreux pays, y compris du Canada et de l’Union européenne. Quelles sont vos attentes, aujourd’hui, vis-à-vis de la communauté internationale?

Je dois remercier le Canada, en particulier le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne, qui a été le tout premier à m’appeler pour m’offrir son soutien quand je suis arrivée en Lituanie. On s’est parlé au moins trois fois depuis, donc je sens tout le respect du Canada pour notre quête de justice.

Ce dont nous avons besoin en ce moment, c'est de l'appui de nos pays voisins, tout comme de celui du Canada et des États-Unis afin qu'ils continuent de ne pas reconnaître la réélection de Loukachenko, puisqu’il n'a plus de légitimité aux yeux de notre peuple.

Il faut aussi préparer une liste de sanctions individuelles contre les individus qui commettent des crimes contre nos citoyens, comme les policiers et leurs supérieurs. Ces personnes doivent être punies.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Svetlana Tikhanovskaya répond aux questions.

Et Vladimir Poutine, vous lui faites confiance?

Je ne peux pas dire que je lui fais confiance, parce qu’en tant que citoyenne du Bélarus, je ne comprends pas sa position. Il voit ce qui se passe chez nous, il voit la contestation d’un peuple qui ne veut pas de Loukachenko, alors ça me contrarie beaucoup de constater que Vladimir Poutine a choisi de soutenir un dictateur plutôt que de soutenir la majorité de la population du Bélarus.

Est-ce possible pour vous de travailler avec M. Poutine, dans la mesure où il ne reconnaît pas l’opposition et continue de soutenir Loukachenko, même financièrement?

C’est son droit, mais ce qui est important pour nous, c’est de régler nos problèmes à l’interne. Nous demandons aux pays comme la Russie de respecter notre souveraineté et de ne pas s'ingérer dans cette crise politique.

Je connais le peuple russe et je sais qu’il soutient les Bélarusses. Nous sommes des amis et on apprécierait que les autorités russes respectent le désir de notre peuple. Le Kremlin doit comprendre que nous allons défendre nos droits et allons continuer de nous battre pour de nouvelles élections.

C’est très difficile en ce moment et, bien évidemment, l'argent donné par la Russie servira aux forces de l'ordre pour leur campagne de répression.

Mais nous ne reculerons pas. Il y a trop de prisonniers politiques et nous avons trop à perdre.

Svetlana Tikhanovskaïa

Nous n'avons plus le droit de renoncer à notre liberté. Nous ne voulons plus être des esclaves d’un régime. Nous allons nous battre, que la Russie s’ingère ou pas dans nos affaires internes.

Vous dites que votre mouvement est géopolitiquement neutre. Mais dans les circonstances, la personne qui prendra le pouvoir devrait-elle se rapprocher de l'Ouest?

Ce sera au futur président du Bélarus de décider de la suite. Mon devoir à moi, c’est d'organiser de nouvelles élections .

Mais pour répondre à la question, je ne vois pas pourquoi on serait obligé de choisir entre l’Ouest et l'Est, le Nord ou le Sud. Nous voulons de saines relations avec tous les pays, et je suis convaincue qu’avec un nouveau président fort, c’est tout à fait possible.

Une femme est devant la baie vitrée d'un immeuble.

Svetlana Tikhanovskaïa était traductrice et professeur d'anglais avant que sa vie ne bascule.

Photo : Fournie par Mykolas Alekna

Le Bélarus vous manque?

Oui. Je veux rentrer à la maison. Mon mari me manque énormément. Je ne lui ai pas parlé depuis son arrestation au mois de mai, car chez nous les prisonniers n'ont pas le droit de communiquer avec l'extérieur. Au moins, quand j'étais encore au Bélarus, je me sentais plus près de lui. Je pouvais au moins lui apporter à manger, et en étant devant la prison, je sentais une proximité.

Vous craignez pour sa sécurité?

Bien sûr, et pas seulement pour la sienne, mais aussi celle de centaines de Bélarusses qui sont en détention pour aucune raison valable. Ce n’est pas normal. Et avec ce que je constate depuis le mois d'août : comment les gens sont traités dans les prisons, battus et torturés, je ne peux que m'inquiéter de son état physique et psychologique.

J’ai peur du régime de Loukachenko, mais je ressens aussi beaucoup de pitié pour cet homme et je me demande comment il fait pour se lever le matin en sachant que son peuple le déteste, que son peuple ne veut plus de lui.

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