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Elle sourit à la caméra.

L'autrice Isabelle Lapointe

Photo : Atwood photographie

Radio-Canada

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Ce récit inédit est l'un des cinq récits finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Dedé

Chantale rentre en flèche au logement de la rue Gagnon avec un sourire crasse. J’arrive du bois!, qu’elle dit en riant dans ses yeux beurrés de crayon noir. Dedé la regarde en froissant les sourcils et en remuant de la tête. Y sait ben qu’elle cache quelque chose, encore. Quand sa Chantale fait c’te face-là, c’est clair qu’elle a un plan de fou dans tête : Sacoche de sacoche, quessé t’as faite encore toé-là? En ricanant de sa voix rauque de fumeuse, Chantale dépose doucement sa grosse bourse en cuir beige au beau milieu d’la table, l’ouvre avec une attention maladroite. Elle en sort une motte de linge faite avec des bas, des t-shirts et d’autres vêtements crottés. Elle épluche lentement le paquet, elle le déballe comme s’il s’agissait d’un cadeau tombé du ciel. Dedé s’impatiente : Quessé tu fais? Quessé tu nous as ramené là? Elle retire enfin le dernier bout de tissu. Dedé observe ce qui se trouve devant ses yeux. Ben voyons donc! Quessé ça? Chantale, avec un enthousiasme inhabituel, répond d’une traite, sans prendre un seul respire :

- C’t’œuf-là on va l’mettre dans l’four à basse température on va l’couver r’garde ben ça après quelques jours on va avoir une outarde un bebé outarde c’est l’bonhomme Martel qui m’a dit qu’on pouvait faire ça on a juste à l’ertourner d’bord deux trois fois par jour!

- Ben voyons donc, t’es-tu folle maudit? Chantale. Ça s’fait pas ça-là! T’as quand même pas piqué l’œuf d’une femelle outarde?

- Ben, c’pas pire que d’leur tirer d’ssus quand sont au bord d’la rivière au printemps!

Dedé répond pas. Chantale lui tend l’œuf : Tiens-lé, l’temps que j’prépare le four. Dedé regarde le gros œuf blanc-beige de proche : Ça marchera pas, ça-là…

***

Mille neuf cent quatre-vingts. Dedé est dans la salle d’attente de l’hôpital de Baie-Comeau. Sa petite outarde est en train de naître. Lui pis Sylvie, y vont l’appeler Jessie. Comme Jesse dans la chanson de Carly Simon. Dedé le sait pas, mais c’est lui qui va partir avec la p’tite dans ses bras. C’est lui qui va la voir grandir, allonger, pis devenir une femme. Il va la ramener dans son p’tit deux et demie de la rue Ouellet. Il va la traîner partout, même dans sa cache pendant la chasse à l’automne. Il va en gratter des piasses pis en rouler des rouleaux de cennes noires pour acheter du lait pis du pain. Il va toute lui montrer, toute ce qu’il connaît. C’est elle, à neuf ans, qui va dépecer le lièvre ramené de la chasse aux collets en hiver. Il va lui montrer que l’épicerie, ça se fait dans l’bois. Sauf pour le lait, le pain, les patates, pis l’huile à patates. Pis quand il va se ramasser en dedans pour des tickets pas payés (ou, comme il dit, quand y va aller s’chauffer la couenne en Floride), c’est elle qui va tenir le fort du haut de ses 11 ans. Elle sera capable de toute Jessie, même de mener son père par le bout du nez. Et lui, y va aimer ça. Dedé est dans salle d’attente et il fait les 100 pas. Il sait pas c’qui va s’passer. Il est en train de naître quelque chose qu’y pensait qui naîtrait jamais.

***

Crac. Dedé vient tout juste de tourner l’œuf de bord quand il entend crac. J’l’ai pas pété toujours , qu’il pense tout haut, inquiet d’avoir commis l’irréparable. Encore un autre p’tit crac. Pis le début d’un début. Un p’tit tas de plumes mouillées se débat. C’est beau et pas beau en même temps. Quelque chose comme un bec essaye de parler. Ben voyons donc, ça se peut pas! Chantale! Chantale?! Ça se tortille comme ça peut. Dedé attend que l’affaire gluante se déprenne de son blanc sarcophage. Ça crie! Ça finit par se dépogner. Chantale! Dedé est tout seul avec la petite bête. Toute petite, toute fragile. M’as toujours ben pas la laisser là… Avoye icitte tite face lette… Dedé, avec toute la douceur qu’il est capable de rassembler, prend la bebitte au creux de ses mains. Si c’est vrai qu’la première chose que tu vois en sortant de ton gros œuf, c’est ta mère, t’es mal pogné… Dedé rit et la garde au chaud, sait pas exactement quoi faire d’autre.

***

À huit ans, on l’avait placé. À douze ans, on l’avait repris. À quatorze ans, on l’avait replacé. Les causes des placements ne sont pas claires. C’est peut-être l’histoire d’une mère inapte. Ou encore celle d’un père violent. C’est peut-être l’histoire d’un fils trop difficile, trop fugueur. Ou encore l’histoire d’un père violent qui quitte une mère inapte dépassée par les comportements d’un fils trop difficile, trop nomade : pas t’nable. Quand le dossier des enfants de Duplessis est sorti dans les années quatre-vingt-dix, Dedé s’est mis à parler. Il n’en était pas un, mais il s’identifiait à ces enfants remisés dans des asiles de fous . Il nous le disait, nous le répétait : J’les comprends eux autres. Il s’assoyait dans l’salon avec mon père et, au travers des sons d’bâtons de hockey et d’coups d’patins à glace, il racontait ses histoires d’épouvante au centre pour jeunes délinquants de la Côte-Nord. Il racontait aussi ses histoires au Centre jeunesse de Québec et celles au Centre jeunesse de Montréal. La fois qu’on l’avait embarré dans un garde-robe. La fois où on l’avait humilié devant les autres ti-gars parce qu’il avait de la misère avec ses maudites dictées. La fois où y’avait vu… y’avait entendu… Y’était ben fier d’avoir faite baver les intervenants et faite brailler les bonnes sœurs en foutant la marde dans place de temps en temps. Souvent. C’est ce qu’ils méritaient ces côlisses-là, ces vendus-là. Lui, au moins, on ne lui avait jamais pogné l’cul. J’tais vite moé, j’réussissais tout l’temps à me sauver. Un rat, ça s’attrape pas juste de même. Dedé était un rat. C’était son surnom. Dedé grugeait les cordages, rongeait les menottes. Dedé se faufilait, se sauvait, disparaissait dans le bois. Dedé était un rat, un p’tit maudit rat. Pour sa mère, quand y’était p’tit, pis pour son père parti. Pour les intervenants, pis pour les bonnes sœurs. Plus tard aussi, pour la police, pis pour Sylvie, la mère de sa petite Jessie.

À dix-sept ans et demi, il était revenu sur la Côte-Nord sans qu’on sache par quel moyen. Comme s’il avait volé sur le dos d’une outarde au printemps. Il était revenu, s’était construit un campe dans l’bout d’la Manic, ne l’avait dit à personne. Pendant une année complète, c’était lui et la forêt. Le temps de laisser les saisons passer sur son corps et le guérir un peu. Il était sorti du bois au printemps, en avril, mené par ses hormones. Il avait suivi une piste jusqu’à un bar de son village natal. Il y avait rencontré Sylvie. Toute petite, toute fragile. Elle avait, pour un temps, besoin de lui.

***

Chantale rentre à l’appartement. C’est le matin. Elle est poquée. Elle titube. Ses yeux sont encore plus beurrés que d’habitude. Elle trouve Dedé couché avec le petit oiseau. L’outarde nouveau-née bouge, se dandine, se cache sous l’aisselle de Dedé. Dedé j’te l’avais dit hein Dedé donne-lé moé j’veux l’prendre donne-moi mon poussin! Dedé se réveille, il ne dormait pas vraiment, et regarde sa soûlonne de Chantale. L’odeur de robine habituelle du samedi matin ne le dérange pas. Chantale, va te coucher. Laisse mon p’tit Sam tranquille. C’est moi qui va s’en occuper. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’elle avait perdu la garde de son œuf. C’est que Dedé lui avait donné un nom pis lui avait donné à manger. C’pas la première fois que j’m’occupe d’une bebitte… Va te coucher!

***

Mille neuf cent quatre-vingts. Sylvie les a crissés là. Les deux. Dedé et Jessie. Personne ne sait pourquoi, même pas Sylvie. Après son accouchement, elle est devenue blême, pis écœurée. Dans ce temps-là, les psychologues, c’était pas à la mode sur la Côte-Nord ou bien y’en avait pas des gratis pour le monde comme Sylvie. Quand Sylvie a signé les papiers, Dedé s’est pas astiné. Il a pris sa fille au creux de ses bras pis au creux de son cœur. Elle, m’as toute lui donner, toute. M’as toute lui montrer, toute ce que je connais. Dedé, ce qu’il savait pas, c’est qu’en 2020, quand sa petite outarde aurait ses quarante ans, malgré qu’il aurait accumulé les cassures pis les amours pas t’nables, elle serait, elle aussi, là pour lui.

***

Il avait sauvé une marmotte d’un de ses collets. Il avait ramassé un chien abandonné, à moins vingt, attaché à un poteau dans la cour d’école du village. Il avait pris soin d’un jeune ours orphelin qui venait le visiter à son campe. Il avait eu pour famille toute une trâlée de bêtes : deux ou trois écureuils, une hermine, des bebés renards, pis une outarde. Sam. Depuis que Jessie volait de ses propres ailes, lui, il avait des bebittes. Sam, nous racontait Dedé, c’est les gardes-chasse qui me l’ont pris sur la traverse de Matane. Les gardes-chasse l’ont vu dans ma boîte de pick up. Me l’ont saisi. J’leur ai dit, moé, que Sam c’tait mon outarde. Mon p’tit d’outarde. Que je l’ai élevé. Sam. Si y’avait voulu, y serait parti. Y’était mature. Y’avait des ailes. J’vous le jure. Sam. Vous l’avez pas vu, mais quand je prenais mon quat’ roues, ben y volait à côté de moé. Y me suivait. Y voulait pas me lâcher. Les gardes-chasse sont partis avec lui. Sans me dire où ils l’amenaient. J’ai jamais eu un mot à dire. Ils l’ont placé.


Les finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020

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