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Il ne se passera plus rien d'autre, de Mathieu Blais

Portrait en noir et blanc, extérieur, de l'auteur Mathieu Blais. L'homme porte une barbe fournie et un chapeau. Il regarde la caméra, le front plissé.

Mathieu Blais

Photo : M.-C. P.

Radio-Canada

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Ce récit inédit est l'un des cinq récits finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

« J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
Il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
Me voici en moi comme un homme dans une maison
Qui s'est faite en mon absence
Je te salue, silence
Je ne suis pas revenu pour revenir
Je suis arrivé à ce qui commence »
Gaston Miron


Il ne se passera plus rien d'autre

Il n’y a pas de cri, pas de douleur, pas d’amour non plus, et le silence est une absence. J’habite temporairement la profondeur. J’ai planté ma tente dans un lacis de trails de caribou. Le sol y est tapé, dur et droit. Ailleurs, l’eau veille. Il y a beaucoup de fourrures au sol, des os aussi et des bois. Des pierres, partout. Au fond du canyon, à un jet de pierre de la rivière Puvirnituk, nulle part, je n’existe qu’en rappel du vide. En butée à mon propre mouvement, l’immobilité du territoire s’exprime indépendamment de moi. La toundra ne se laisse pas saisir aisément. Il n’y a rien d’idyllique ici, aucune facilité. Tout se joue entre désolation et moments de grâce. Et moi, je suis de passage. J’avance lentement, sans me presser. Je suis le premier et le dernier homme. Et il ne se passera rien, rien d’autre que ça. Une prise de conscience, une lente suspension du temps.

Et d’ici, bien que je l’aie toujours su, je le sais maintenant avec une acuité toute différente, je les aime, je les aime tellement.

Elle, Emmanuelle elle.

Et lui, Léo Oh.

Et la Marie.

J’ai marché une dizaine de kilomètres ce matin, dans les hauteurs du canyon. Il fait novembre, mais c’est à peine le début d’août. Il a plu et il vente. Le sol est une éponge, la toundra est une éponge. Parfois, c’est comme marcher dans la neige, mais à la fin juillet. À vol d’oiseau, dans l’arrière-pays du Nunavik, je dois être à une centaine de kilomètres du village de Kangiqsujuaq. Kangiqsujuaq est lui-même à plus de quatre cents kilomètres au nord de Kuujjuaq, qui lui est à plus de mille quatre cents kilomètres au nord de Longueuil, où j’habite, avec ma conjointe et mes deux enfants. J’enseigne la littérature aussi, et j’écris, parfois. Et ce soir, je me suis arrêté là, devant cette immense falaise. Cette falaise n’a pas de nom. Elle apparaît seulement comme une série plus ou moins serrée de courbes de niveau sur ma carte topographique. J’ai pensé la baptiser, puis je me suis dit que ce n’était pas à moi de le faire. Que ce n’était probablement à personne de le faire. La nature innomée existe différemment. Et ma seule présence bouscule déjà suffisamment l’équilibre du monde. Demain, je marcherai une autre dizaine de kilomètres. Et après-demain aussi. Il n’y a rien ici ni personne. Et je pourrais y rester toujours.

J’en serais capable.

Je le sais désormais.

Le territoire est inuit depuis la nuit du monde. Et ce peuple est disséminé à travers l’immensité et l’hostilité du milieu. Quatorze villages, quatorze mille habitants. Avant eux, les Thuléens. Avant eux, et encore aujourd’hui probablement, c’est toujours l’Ultima Thulé : la dernière frontière. C’est le mythe avant le mythe, et c’est moi aussi, si loin et si étranger. Je pourrais être au Nunavut, au Yukon ou en Alaska, quelque part, dans d’autres extrêmes que j’ai déjà parcourus, avant. Mais je suis ici, englué dans ce nord, où il n’y a ni arbre ni faune abondante ni diversité plurielle de toute chose. Je mange des plats lyophilisés. Je ne peux pas faire de feu. Il fait froid, le matin surtout. Je parle avec moi-même, ne me réponds pas toujours. Et les hommes et les femmes rencontrés avant de partir étaient splendides et forts, avec un sens de l’humour aiguisé, un esprit vif. Leur culture est vivante. Et je n’ai pas la clé pour comprendre le territoire, car j’ai décidé de partir seul, complètement seul. Pire, je me suis enfoncé ici volontairement, pour générer ce choc.

Et j’apprends à encaisser.

Encore.

J’ai entraperçu quelques caribous, plus tôt. Bientôt, ils quitteront cette hauteur du monde pour redescendre vers le sud. J’ai pêché aussi, à la mouche, dans la lumière descendante des jours qui ne finissent pas. Mes pieds sont secs et mes bottes de marche ont de nouvelles et profondes marques d’usure. Il vente, il n’arrêtera jamais de venter. Et je m’arrête parfois pour prendre des photos, mais je ne suis pas là pour ça non plus. Tout est plat. Faussement stérile, car les rachitiques signes de vie sont pourtant partout. J’ai de nouveau marché une dizaine de kilomètres ce matin, et tout recommencera demain. Mon sac est beaucoup trop lourd. Je ne pense à rien de précis, j’observe. Et il vente comme un souffle de Dieu de tourmente qui n’arrête pas de se tourmenter. Et dans les hauteurs de cette falaise, j’entends le cri des faucons pèlerins. Je ne pense ni aux gens du sud qui s’inquiètent pour moi, ni au quotidien que j’ai mis en suspension, ni à ma vie là-bas. J’existe en apesanteur, dans le mouvement. La solitude ici est un sas. Un abri. Je ne peux pas être plus loin de ce que je connais, près de la rivière Puvirnituk, ou de la rivière Vachon, ou aux abords du lac Rouxel, dans l’attente rayonnante que m’offre la toundra.

Dans l’entour du cratère des Pingualuit.

Dans mon entour alors, avec moi.

Je monte ma tente une nouvelle fois, installe une petite bâche pour me protéger de la pluie et du vent. L’an passé, à pareille date, c’est ce qu’on m’a raconté, il a neigé et les vents ont atteint plus de cent kilomètres-heure. J’ai attaché tous les tendeurs. J’ai coincé tous les piquets sous des roches. Je puise et traite l’eau cristalline de la rivière. J’apprends à prendre mon temps, me fais à manger en mesurant chaque geste. Le ciel est bas, et parfois le soleil apparaît, alors la toundra ne devient plus cette terre hostile, mais s’élargit à l’infini. De haut en bas, de tous les côtés. La lumière alors, et les couleurs. Et je reste là, à marcher autour de mon campement, à explorer l’immensité des révélations. Personne n’est venu ici. Jamais. C’est un sentiment puissant. Je ne suis ni un scientifique ni un prospecteur ni un agent de la faune, je ne suis pas un chasseur non plus, je n’ai pas d’expérience nordique, mais j’ai beaucoup marché, beaucoup voyagé. Je teste la solitude, dans cet extrême du territoire. Et c’est moi que je trouve. Je n’ai pas de miroir, et c’est moi que je vois partout. Je dors d’un sommeil étrange, à la fois profond et animé. Je rêve beaucoup. Je ne m’ennuie pas, jamais. Pendant que je profite de la chaleur de mon sac de couchage, je lis Hemingway, le soir et le matin. Il pleut, parfois, mais ça ne me dérange pas.

Et il ne se passera rien, rien d’autre que ça, et cela me suffit.

En fait, cela pourrait toujours me suffire.

C’est cela, seulement, qui me fait peur.

J’ai choisi le parc des Pingualuit, l’entour du cratère où s’élève ce territoire étrange et fascinant, pour éprouver un envers de monde. J’y ai imaginé dans mes préparations une sorte d’observatoire pour voir l’ensemble des Amériques, que j’ai parcouru au fil des dernières années. Je crois que certaines nuits, dans mes rêves, j’ai entraperçu quelque chose qui devait y ressembler. Cet été-là, je serai parti 23 jours, loin de ma conjointe et de mes enfants, pour ça : une abstraction, une mise entre parenthèses. C’est une expédition qui trouve pourtant son sens dans l’époque, car c’en est l’antithèse. C’est son contraire silencieusement bruyant. Alors, je marche et je campe et je marche encore et je pêche, tous les jours, et je m’arrête, toujours, où personne, jamais, n’est passé, et je lis et relis Hemingway. Pour l’ensemble de ces 23 jours, je communiquerai par de rares et laconiques textos que mon GPS me permettra de recevoir et d’envoyer, quand le ciel sera clair. C’est le seul contact que j’ai avec les miens. Si je ne donne pas de nouvelles dans un délai de 24 heures, ils appelleront les autorités. J’imagine que c’est par hélicoptère qu’on me sortirait d’ici, mais ça n’arrivera pas.

Je l’ai déjà dit, il ne se passera rien, rien d’autre que ça, et cela me suffit.

Tout ce vide, toute cette absence, ça me complète.

Ça me remplit.

Le temps est élastique, a une consistance autre. Je n’ai pas peur, je suis bien. Je pourrais ne pas revenir, mais j’aime ma conjointe et mes enfants, même si je sais maintenant que je pourrais ne pas revenir, et c’est un sentiment terrible. Un choix qui n’existait pas, avant. À cette hauteur, à ce niveau d’intensité aussi, le territoire magnétique est hypnotique. Tout nous y aspire. Il n’y a pas de bruit, mais le silence pur n’existe pas. Le vent couvre tout, sinon ma respiration, le bruit que fait mon imperméable quand je bouge, le crissement de mes bottes sur la pierre, l’écoulement de la rivière. Parfois, très loin, le clair cri d’un faucon. Près du lac Rouxel, il y avait un couple de huards qui chantaient aussi, chaque soir. Des fois, plus près, la crispation d’une pensée, l’envolée d’une idée. Sinon, rien. Et le temps s’étire. Je pourrais dévier de l’itinéraire que je me suis fixé. Je pourrais marcher plus loin, n’importe où. Disparaître dans ce mirage septentrional, recommencer le même jour Sisyphe, toujours. M’y entêter. C’est un possible désormais. Un chant de sirène.

Mais il ne se passera rien, rien d’autre que ça, et en pianotant ces quelques mots, je commence tout juste à mesurer l’impact du retour.

Et je serai de retour pour eux, pour moi, car si je l’ai toujours su, je le sais maintenant avec une acuité toute différente, je les aime, je les aime tellement.

Elle, Emmanuelle elle.

Et lui, Léo Oh.

Et la Marie.

Parce que dans ce nord-là, il n’y a pas de sentier, pas de balise, pas d’écriteau. Il n’y a pas de voie toute tracée. Et je pense au chemin parcouru. Pour remonter ou descendre d’un canyon, pour avancer dans la toundra, entre les champs de roches et les tourbières, avec mon sac trop lourd sur le dos. Les parois peuvent être escarpées. Plus d’une fois, j’ai rebroussé chemin en m’avançant dans une mauvaise voie lors d’un passage à gué. Je ne peux pas me tordre une cheville. Je ne peux pas casser mon GPS. Je ne peux pas perdre mes repères. Je ne crois pas que tout le monde peut apprécier cette tension permanente. Le tumulte de l’existence y est différent. Il n’y a aucune trace d’humanité, et c’est tant mieux, et c’est beau. La rareté du monde vierge s’exprime. Je fais des rêves de préservation extrême. Le temps est libre, parce que libéré des hommes. Et moi, je me tends entre le sol et le ciel et l’eau de la rivière. J’entends des sons parfois, des réminiscences de la vie du sud. De la musique. Des bruits de fanfares, des sons de moteur. Mais il n’y a rien. Rien d’autre que moi, moi et l’immensité du territoire. Moi, subitement, et tout aussi temporairement, le premier et le dernier homme, arrivant alors à ce qui commence.

Et il ne se passera plus rien d’autre que ça.


Les finalistes du Prix du récit Radio-Canada 2020

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