•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Comment la grippe espagnole a façonné Québec

Un homme masqué pulvérise du désinfectant dans un autocar.

Un employé désinfecte un autocar pendant l'épidémie de grippe espagnole. Le tramway, principal moyen de transport des citadins de Québec en 1918, sera lui aussi nettoyé pour freiner la maladie.

Photo : Getty Images / Davis

Il y a un siècle, la grippe espagnole frappait le monde, laissant des séquelles sur le visage de Québec qui sont encore visibles aujourd’hui. La crise sanitaire aura mis au monde trois hôpitaux, généré la première prise de conscience de la misère ouvrière et confirmé l’adoption de l'« american way of life », avec l’essor des premières banlieues de la capitale. Discussion avec l'historien Réjean Lemoine.

Deux catastrophes affligent la planète à l’automne 1918 : la Première Guerre mondiale qui se termine et le début de la deuxième vague de grippe espagnole.

Des soldats armés sont accroupis au sol.

Le port de Québec était, avec celui d'Halifax, le principal lieu d'embarquement des soldats qui partaient combattre en Europe.

Photo : Radio-Canada / Reportage sur la guerre de 1914-1918

À l’époque, le réseau de la santé n’existe tout simplement pas à Québec. Les communautés religieuses dirigent quelques hôpitaux civiques, mais ceux-ci font davantage office d’oeuvre de charité : ce sont, bien souvent, les plus démunis qui s’y rendent.

On compte déjà de vieilles institutions qui remontent au régime français, comme l'Hôpital général ou l'Hôtel-Dieu, souligne l’historien Réjean Lemoine, mais ils sont davantage consacrés aux pauvres.

Une façade d'hôpital en noir et blanc

La façade de l'hôpital L'Enfant-Jésus en 1960

Photo : Archives de la Ville de Québec

Les mieux nantis restent à la maison lorsqu’ils tombent malades. Ce sont les médecins et les infirmières qui se rendent à leur chevet, et non l’inverse.

Tout changera après les ravages de l’épidémie de grippe espagnole, qui fauche 500 vies parmi les 110 000 résidents que compte la capitale en 1918.

Il s’agit de la dernière épidémie où les gens meurent à la maison. Avec la grippe espagnole, les autorités prennent conscience de la nécessité de développer un réseau hospitalier à Québec.

Réjean Lemoine, historien
Vue aérienne de l'hôpital Laval entouré par des champs

L'hôpital Laval a été construit au milieu des champs dans le secteur amené à devenir Sainte-Foy. La photo montre l'hôpital et ses environs, en 1936.

Photo : Archives de la Ville de Québec

Le personnel soignant qui va d’une habitation à l’autre et propage malgré lui la maladie, la présence de patients infectés dans des maisons qui deviennent vite des foyers d’infection, la vétusté des installations sanitaires, vites débordées par l’afflux de malades : pour les autorités publiques, la grippe espagnole révèle les carences des soins de santé offerts à la population de l’époque.

Le journal de Jacques-Ferdinand Verret, boulanger et apiculteur, met en lumière les ravages provoqués par la grippe espagnole au sein des familles de l'époque.

L'arrière d'un hôpital montre des bâtiments, nombreux, certains surmontés pour des tourelles.

L'hôpital Saint-Sacrement fut construit dans les années suivant l'épisode de grippe espagnole.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Ernest, âgé de 23 ans, était un homme complet – actif, travailleur, sobre, cultivateur et horticulteur de première classe, écrit-il à propos d'un défunt qu'il accompagne vers son dernier repos, le 9 octobre 1918.

Toute sa famille était malade. Il y a une épidémie de grippe au Canada et aux États-Unis qui fait des milliers de victimes. À Québec, les écoles, les théâtres sont fermés. Ici, à Charlesbourg, il y a des centaines de malades.

Journal de Jacques-Ferdinand Verret, 9 octobre 1918

Cinq jours plus tard, le commerce qu'il tient dans le Trait-Carré doit cesser ses activités.

Pour la première fois depuis 61 ans, la boulangerie Verret est arrêtée par la maladie, écrit-il le 14 octobre 1918. Tout est fermé. Tout le personnel est malade.

Dans ce contexte, la mise en place d’un réseau hospitalier digne de ce nom devient vite impérative.

Vous allez alors voir apparaître l'Hôpital Laval, qui se développe pendant la guerre, mais aussi l'Enfant-Jésus, dans Limoilou, et l'Hôpital du Saint-Sacrement, dans le quartier Montcalm.

Réjean Lemoine, historien
Un panneau Urgence rouge devant la façade d'un hôpital

L'hôpital Laval, aujourd'hui appelé Institut universitaire de cardiologique et de pneumologie de Québec

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

À la même époque, la médecine se professionnalise et gagne plus souvent les luttes qu’elle engage contre les infections. L’importance des découvertes de Louis Pasteur, à ce chapitre, est indéniable.

Les médecins prennent du prestige social puisqu'ils peuvent plus souvent guérir les malades, souligne Réjean Lemoine. Ça va faire en sorte que les patients, tout comme les femmes qui sont sur le point d’accoucher d’ailleurs, vont davantage se rendre dans les hôpitaux.

La façade en briques d'un hôpital avec, en arrière-plan, une grue de chantier

L'hôpital L'Enfant-Jésus est maintenant situé le long du boulevard Henri-Bourrassa, dans le quartier Maizerets.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

La Basse-Ville frappée de plein fouet

C’est bien triste au village [...] : des malades dans toutes les maisons, et de grands malades. On ne voit presque personne sur la route et personne dans les champs. La main de Dieu frappe lourdement.

Journal de Jacques-Ferdinand Verret, 17 octobre 1918

Au plus fort de l’épidémie, à l’automne 1918, les autorités ferment la société, un peu comme ce fut le cas au printemps dernier en raison de la COVID-19. Théâtres et commerces se taisent. Même la puissante église doit interrompre ses messes et taire les cloches qui sonnent les deuils.

L'Auditorium au début du 20e siècle. Il deviendra plus tard le Capitole.

L'Auditorium au début du 20e siècle, qui deviendra plus tard le Capitole.

Photo : Courtoisie, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ)

C’est que les morts sont si nombreux, au pire de la crise, que les clochers deviennent muets pour préserver le moral du peuple. Ce dernier perd parfois jusqu’à 40 concitoyens en une seule journée.

Pourtant, il n’était pas rare de voir des enfants mourir au berceau : un nouveau-né sur trois ne survivait pas jusqu’à son premier anniversaire. Avec la tuberculose et la mortalité infantile, la mort était en quelque sorte normale pour les gens de l’époque, décrit Réjean Lemoine. Il n’était pas rare de perdre cinq enfants au sein d’une famille. 

Une image délavée montre des calèches assemblées sur une place publique bordée par de vieux bâtiments

Le marché Montcalm avait pignon sur rue au Carré d'Youville au début du 20e siècle

Photo : Archives de la Ville de Québec

La grippe espagnole, par contre, tue des gens dans la force de l'âge. Parfois, quelques heures suffisent pour qu’un jeune homme en pleine santé se trouve alité, condamné.

C’est alors que les gens réalisent que ce n'est plus normal. La grippe espagnole devient vraiment un facteur de prise de conscience par rapport aux plus pauvres

Réjean Lemoine, historien

C’est dans Saint-Sauveur et Saint-Roch, faubourgs ouvriers de la Basse-ville, que la grippe espagnole fauchera le plus de vie. La misère de leurs habitants, qui s’entassent dans des taudis insalubres, saute alors aux yeux des autorités, indique l'historien Réjean Lemoine.

Lorsque la maladie frappe, ces quartiers-là sont touchés plus fort qu'en Haute-Ville. C'est la même chose avec la COVID : aux États-Unis, ce sont les Afro-Américains qui sont le plus durement atteints. Des notables sont morts en 1918, mais c'est surtout les plus démunis qui souffrent.

Réjean Lemoine, historien

La grippe espagnole amènera les autorités publiques à prendre en charge ceux qu’elles laissaient aux soins des communautés religieuses avant l’épidémie : les pauvres, ajoute Réjean Lemoine.

La naissance des banlieues

On recommande de ne pas être plus de 25 personnes aux funérailles. Malgré tout, nous étions bien plus de trente.

Journal de Jacques-Ferdinand Verret, 20 octobre 1918
Image noir et blanc de quelques passants sur un coin de rue

Une carte postale montre quelques passants à l'intersection de la 2e rue et de la 4e avenue, dans Limoilou, en 1900

Photo : Archives de la Ville de Québec

La grippe espagnole met en lumière la crise du logement qui sévit à Québec.

Avant l’épidémie, Québec est une ville de 110 000 habitants qui vivent les uns sur les autres dans des quartiers très, très denses. La capitale est alors loin d’être étalée comme aujourd'hui, explique Réjean Lemoine.

La densité de la population explique la propagation rapide de la grippe espagnole parmi les citoyens de Québec. Pour remédier à la situation, l’ancêtre de l’actuel ministère des Affaires municipales et de l’Habitation voit le jour en 1918.

Vue aérienne en noir et blanc du quartier Montcalm

Une vue aérienne du quartier Montcalm en 1937 avec, en arrière-plan, les quartiers Saint-Sauveur et Saint-Roch.

Photo : Archives de la Ville de Québec

Sa première initiative : la mise en place d’un programme de logements destinés aux ouvriers, rendu possible grâce à l’octroi, dès l’automne 1918, d’une subvention fédérale de 25 millions de dollars aux provinces.

Québec, à l’époque, est une ville en pleine croissance, soutient l’historien Réjean Lemoine. Les gens de la campagne viennent de la Beauce et de Portneuf pour travailler en usine.

Après la Grande Guerre, les gens n'ont plus de place pour se loger. On crée alors des centaines de maisons dans la ville de Québec, surtout dans Limoilou et dans Montcalm.

Réjean Lemoine, historien

Ce seront d’ailleurs les premiers quartiers planifiés de Québec, notamment mis en place pour donner de l’ouvrage aux soldats désoeuvrés qui revenaient du front.

Avant la pandémie, les villes étaient pensées à l’européenne : il s’agissait souvent d’une vieille ville fortifiée entourée de faubourgs ouvriers, sans véritable planification urbaine. À partir du début du XXe siècle émergent les quartiers planifiés, un phénomène qui s’accélère après la Première Guerre mondiale, poursuit Lemoine.

Une vue aérienne de Montcalm vue de Saint-Sacrement

Une vue aérienne du quartier Montcalm en 1946, qui a connu un grand développement après l'épisode de grippe espagnole de 1918. La silhouette du Château Frontenac se détache à la pointe du cap Diamant.

Photo : Archives de la Ville de Québec

Limoilou et Montcalm sont les premiers exemples d’étalement urbain à Québec. Le tramway est prolongé pour permettre aux banlieusards d’alors de demeurer mobiles malgré l’éloignement et l’absence de voitures. Des hôpitaux sont construits. Une large place est accordée à la nature, selon l'historien.

Après la guerre, les gens recherchent ces milieux-là, qui sont plus sains et plus salubres que la ville. Un véritable boom survient dans Limoilou et Montcalm à partir des années 20 jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, un essor qui est surtout lié à la grippe espagnole. On veut sortir de la vieille ville ancienne faite de taudis.

Réjean Lemoine, historien

Ce modèle de développement urbain confirme l’influence de la culture américaine sur le Québec de l’époque. L’Oncle Sam rayonne à Québec, notamment dans les salles de cinéma qui essaiment dans la capitale.

Une maison en rangée en briques rouges avec des arbres et un balcon blanc.

Un exemple de logements ouvriers implantés après l'épidémie de grippe espagnole, situés sur la rue des Franciscains, dans Montcalm. Ce bâtiment date de 1924.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

Au tournant du XXe siècle, le Québec devient beaucoup plus proche des États-Unis. C’est l’entrée dans une société de consommation, avec le cinéma, le tramway, la voiture dans les années 1920. L'american way of life s’impose, avec ses banlieues et sa modernité, conclut Réjean Lemoine.

Un siècle plus tard, la COVID, à l'aube d'une deuxième vague, semble déjà en voie d'imprimer sa marque sur la capitale, notamment en raison du télétravail et de la lumière crue que la pandémie a jetée sur les lacunes du réseau de la santé et de la prise en charge des aînés.

Journal de Jacques-Ferdinand Verret

Les écrits de l’apiculteur et boulanger Jacques-Ferdinand Verret mettent en lumière l’angoisse qui étreignait les citadins de Québec au plus fort de la crise sanitaire.

Interruption des services religieux, fermeture des commerces, consignes imposées qui sont, parfois, difficilement respectées : la réalité qu’il décrit en 1918 fait étrangement écho à celle que les gens de Québec vivront à leur tour, 100 ans plus tard.

Cette similitude se reflète jusque dans les slogans. Dieu aidant, tout ira bien, écrit Verret le 19 octobre 1918 pour se donner du coeur au ventre. 

Tout va bien aller, se répéteront ses successeurs, un siècle plus tard...


Références

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !