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Le Canada a-t-il été trop généreux envers les travailleurs touchés par la pandémie?

Des passants sur la Grande Allée à Québec.

8,79 millions de personnes ont demandé la Prestation canadienne d'urgence (PCU).

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pour répondre à la crise économique entraînée par le confinement, le gouvernement canadien a rapidement mis en place des mesures visant à soutenir les travailleurs qui ont perdu leur emploi. Ont-elles rempli leurs objectifs? En aura-t-on pour notre argent?

Entre février et avril 2020, 5,5 millions de Canadiens ont perdu leur emploi ou ont subi une diminution de leurs heures de travail. Cela s’est traduit par une augmentation vertigineuse du taux de chômage, qui a plus que doublé, passant de 5,6 % en février à un sommet de 13,7 % en mai.

Face à l’urgence, le gouvernement fédéral a rapidement mis en place la Prestation canadienne d’urgence (PCU), puis la subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC), les deux mesures phares d’aide aux travailleurs.

  • La PCU octroie un montant imposable de 500 $ par semaine, pour 16 semaines, aux travailleurs ayant perdu leur emploi à cause de la COVID. Le programme s’est élargi au fil des mois pour couvrir les travailleurs saisonniers, les chômeurs ayant épuisé leurs prestations et les travailleurs à temps partiel, entre autres.
  • S’y ajoute la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE), qui octroie 1250 $ par mois aux étudiants et aux nouveaux diplômés ne pouvant se trouver un emploi en raison de la pandémie.
  • La SSUC, pour sa part, accorde aux employeurs admissibles une subvention correspondant à 75 % des salaires, pour leur permettre de ne pas mettre leurs employés à pied.

En date du 16 août, la PCU a coûté au trésor fédéral 76,4 milliards de dollars et la SSUC 35,3 milliards.

En ajoutant les différentes autres mesures d’aide directe, telles que le soutien aux familles, le gouvernement fédéral a consacré 212 milliards de dollars pour affronter les conséquences de la pandémie.

Des mesures efficaces?

Les chercheurs sont unanimes : les politiques mises en place par le gouvernement ont atteint leur but, soit soutenir les Canadiens pendant la crise.

Deux personnes portent le masque dans un commerce.

Le gouvernement a injecté des milliards pour relancer l'économie.

Photo : Radio-Canada

On a pris des mesures qui, sur le coup, paraissaient nécessaires et aujourd'hui, quelques mois plus tard, on peut dire qu’elles ont aidé des millions de Canadiens et qu’elles ont aidé l'économie, croit Daniel Béland, professeur au Département de science politique et directeur de l’Institut d'études canadiennes de l’Université McGill. Même si les gens perdent leur emploi, il faut qu'ils continuent à dépenser et faire fonctionner l'économie.

C'était la chose à faire d'un point de vue économique et d'un point de vue humain.

Daniel Béland, directeur de l’Institut d'études canadiennes de l’Université McGill.

Pour plusieurs, la PCU est clairement venue combler un besoin. Au Québec, on a notamment remarqué que la forte augmentation du nombre de personnes souffrant d'insécurité alimentaire au tout début du confinement s'est résorbée en grande partie dès que les chèques du gouvernement ont commencé à rentrer. On est passé d’un taux de 26 % d’insécurité alimentaire en mars à 15 % à la fin mai.

Les objectifs du programme semblent avoir été remplis, note également David Boisclair, directeur exécutif de l’Institut sur la retraite et l’épargne à HEC Montréal. Tout le monde va s’entendre pour dire que ces programmes ont fourni un soutien important et vital à un très grand nombre de Canadiens, croit-il.

Si ces programmes se justifiaient dans l’urgence, il pense néanmoins qu’on peut y apporter quelques nuances. Est-ce que tout le monde qui en a profité en avait besoin?, se demande-t-il.

Selon une étude menée cet été par HEC, si ce sont surtout les ménages moins fortunés qui ont reçu la PCU, certains ménages disposant d’épargnes substantielles l’ont également reçue.

De façon plutôt surprenante, étant donné les pertes d’emplois massives, le revenu disponible des ménages a augmenté au Canada au deuxième trimestre de 2020.

Ces programmes ont très bien soutenu, peut-être même un peu « trop » , les revenus des ménages.

David Boisclair, directeur exécutif de l’Institut sur la retraite et l’épargne à HEC Montréal.

On peut notamment penser aux travailleurs qui gagnaient moins que 2000 $ par mois avant la pandémie, soit parce qu’ils occupaient des emplois faiblement rémunérés, soit parce qu’ils travaillaient à temps partiel et qui ont donc vu leur revenu augmenter.

Qu’a-t-on fait ailleurs?

Les montants investis, au Canada comme ailleurs, donnent le vertige. Quelque 212 milliards de dollars au Canada, 1304 milliards au Japon, 2900 milliards aux États-Unis… les gouvernements n’ont pas fait dans la demi-mesure pour aider les travailleurs touchés par les pertes d’emploi.

Puisque de nouvelles mesures sont annoncées continuellement et que la façon de distribuer les fonds varie, il est difficile de faire une comparaison claire des montants octroyés dans chaque pays.

Là où le Canada se distingue de la plupart des autres pays développés, c’est qu’il a mis en place un programme séparé pour venir en aide aux nouveaux chômeurs.

Seule l’Irlande a adopté ce même type de prestations. Les autres ont plutôt adapté leur régime d’assurance-emploi, explique Tommy Gagné-Dubé, chargé de cours et professionnel de recherche à la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

Leur système d'assurance-emploi était capable de prendre le choc de la pandémie, avec quelques adaptations, note-t-il. Le Canada et l'Irlande sont les deux seuls pays à avoir créé un régime complètement distinct, avec des prestations pour les travailleurs et une subvention salariale pour les entreprises.

Des gens autour d'une table sur une terrasse d'un établissement sur la Grande Allée à Québec.

La SSUC accorde aux employeurs admissibles une subvention correspondant à 75 % des salaires, pour leur permettre de ne pas mettre leurs employés à pied.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le régime canadien a été particulièrement généreux, de l’aveu même du gouvernement. Selon le Portrait économique et budgétaire 2020, les mesures d’aide financière directe pour faire face à la crise représentaient plus de 10 % du PIB du Canada, comparativement à 6,7 % en moyenne pour les pays du G7.

À ceux qui trouvent que cela coûte cher, il faut évaluer l’ensemble du portrait, répond David Boisclair. Quand on regarde le coût des mesures, il faut également évaluer le coût économique de l'alternative, qui est de ne rien faire.

Si vous ne faites rien, si vous ne supportez pas ces coûts, quel est l'impact pour la société et pour l'économie ? Il faut voir les deux côtés de la médaille.

David Boisclair, directeur exécutif de l’Institut sur la retraite et l’épargne à HEC Montréal.

Le plan du Canada est celui qui couvre une plus grande gamme de mesures, si on le compare avec celui d’autres pays développés de l’OCDE.

Il y a des mesures canadiennes pour toutes les cases qui existent dans la nomenclature de l'OCDE : pour les bénéficiaires du chômage, pour les travailleurs en congé forcé, pour ceux qui sont encore à l'emploi, mais dont l'entreprise a perdu des revenus, pour les étudiants, les aînés, les groupes vulnérables…

Tommy Gagné-Dubé, de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

Les autres pays couvrent certaines catégories, mais aucun programme n'est aussi exhaustif que celui du Canada.

Temps de rajuster le tir

Un homme devant son ordinateur.

Le site de l’Agence du revenu du Canada et de la Prestation canadienne d'urgence (PCU)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La PCU a été sévèrement critiquée. Mis à part les demandes frauduleuses obtenues avec une facilité déconcertante et le fait que certains aient reçu la prestation sans l’avoir jamais demandée, plusieurs ont notamment dénoncé que c’était un frein pour le retour au travail.

Si la PCU était d’une simplicité inédite, c’est pour que le plus grand nombre de gens possible y aient accès facilement, soutient David Boisclair. C’est aussi, cependant, ce qui l’a rendue plus susceptible d'être la cible de fraude.

Plus le système est simple, moins il risque d'y avoir des problèmes techniques. L'envers de la médaille est que probablement vous attirez des gens qui n'y ont pas droit.

David Boisclair, directeur exécutif de l’Institut sur la retraite et l’épargne à HEC Montréal.

Élargir le système d’assurance-emploi, et ses contre-vérifications, n’était pas possible, soutenait le gouvernement.

Ce qui était évoqué était que le système de l'assurance-emploi n’était pas capable de traiter un aussi grand nombre de demandes et que ça aurait pris des mois, souligne Tommy Gagné-Dubé. On a vraiment visé la simplicité, d'aller chercher le plus de monde possible, quitte à attraper des gens qui auraient pu ne pas en avoir besoin; mais l'objectif, autant que possible, était de ne pas laisser de monde derrière.

Des personnes portant un masque attendent en file sur un trottoir.

Des gens font la file devant une banque de Harlem, à New York, le 16 avril 2020. Environ 22 millions d'Américains se sont inscrits au chômage depuis le début de la crise.

Photo : Getty Images / David Dee Delgado

On n’a qu’à voir l’exemple des États-Unis, affirme David Boisclair, où plusieurs États ont eu des problèmes dans leur système informatique et les gens ont dû attendre des semaines avant de recevoir des prestations. C’est sans compter ceux qui ont dû patienter des semaines avant même de faire une demande parce que le système était engorgé.

Jusqu’à 40 % des travailleurs américains qui ont demandé de l’aide n’en avaient pas encore obtenu deux mois plus tard et jusqu’à 25 % n’en avaient toujours pas reçu au mois d’août.

Est-ce que les prestations du Canada étaient trop élevées? Possiblement. Dans les circonstances, cependant, il était difficile de mieux s’ajuster à la réalité de chacun des bénéficiaires, croient les chercheurs.

La réponse a dû se mettre en place très vite, note Daniel Béland. Quand on improvise, et qu’on fait tout très, très rapidement, on fait des erreurs. Donc, on a improvisé et on a fait des erreurs, des erreurs politiques, mais aussi des erreurs dans la conception de politiques publiques.

On ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs, surtout quand on est à la course et qu'on fait face à une crise sans précédent.

Daniel Béland, directeur de l’Institut d'études canadiennes de l’Université McGill.

Ce qui est clair, c’est qu’il est plus que temps de moduler la réponse, ce que fera le gouvernement dans les prochaines semaines.

Chrystia Freeland, une feuille dans la main droite, parle dans un micro.

Une nouvelle session parlementaire s'ouvrira le 23 septembre avec un discours du Trône qui, comme le veut la tradition, fera l'objet d'un vote de confiance. La nouvelle ministre des Finances, Chrystia Freeland, devrait déposer un nouveau budget ou une mise à jour économique peu après.

Photo : La Presse canadienne / Cole Burston

Au fur et à mesure qu'on s'éloigne de la période de crise, il faut que l'aide soit de mieux en mieux ciblée pour que les gens retournent sur le marché du travail, tout en continuant à soutenir aussi ceux qui ne sont pas en mesure de le faire, affirme Tommy Gagné-Dubé.

La PCU prendra fin le 27 septembre et les critères d’admissibilité à l’assurance-emploi seront temporairement assouplis afin de permettre à un plus grand nombre de personnes de se qualifier. Le gouvernement mettra également en place trois nouvelles prestations de relance économique pour couvrir tous les cas de figure.

La crise pourrait cependant laisser des changements durables, croit Daniel Béland, notamment une réforme de l'assurance-emploi pour y rendre admissible un plus grand nombre de personnes.

Cette crise, comme la grande récession qui a suivi la crise financière de 2008, a souligné les limites du système d'assurance-emploi, affirme-t-il. C'est seulement une minorité de gens qui perdent leur emploi qui ont droit à l'assurance-emploi en période de crise.

De plus, pense le chercheur, les libéraux pourraient en profiter pour annoncer des mesures de plus grande envergure, telles qu’un régime d’assurance-médicaments, des garderies abordables, un meilleur financement pour les soins de longue durée ou même un revenu minimum garanti. Autant d’idées qui planent dans l’air depuis un certain temps.

Des mesures temporaires pourraient conduire à l'adoption de mesures permanentes, parce que les gens sont plus disposés à une augmentation du rôle de l'État. On l'a vu dans les années 30, durant la Deuxième Guerre mondiale et plus récemment en 2008-2009.

Daniel Béland, directeur de l’Institut d'études canadiennes de l’Université McGill.

On en aura une meilleure idée lors du discours du Trône, mercredi prochain.

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