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« On est à la limite de ce qu’on peut attendre du commerce des denrées agricoles »

Portrait de Jean-Louis Rastoin dans une bibliothèque.

Jean-Louis Rastoin est professeur à l'École nationale d'études supérieures agronomiques de Montpellier. Il est fondateur de la chaire UNESCO en Alimentations du monde et membre de l’Académie d’Agriculture de France.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

La pandémie de COVID-19 est l’occasion de revoir le commerce agricole et alimentaire mondial, affirme l’agroéconomiste français Jean-Louis Rastoin. Pour cet expert des questions d'alimentation, nous sommes arrivés au bout du modèle agroalimentaire mondialisé.

Entrevue avec Jean-Louis Rastoin, professeur à l'École nationale d'études supérieures agronomiques de Montpellier, fondateur de la chaire UNESCO en « Alimentations du monde » et membre de l’Académie d’Agriculture de France.


Pourquoi affirmez-vous que les denrées agricoles sont devenues des marchandises industrielles comme les autres?

Depuis que les produits agricoles font partie des accords internationaux de commerce, la valeur des aliments exportés a considérablement augmenté. Elle atteint aujourd'hui 1800 milliards de dollars américains par année.

Or, la nourriture, ce n’est pas un produit de commerce comme les autres. Elle définit la souveraineté alimentaire des peuples. Son commerce doit inclure des dimensions environnementales et humaines qui ne sont pas prises en compte actuellement.

Bien sûr, la mondialisation n’est pas responsable de tous les maux. Elle a permis de nourrir et de sortir de la faim bien des populations. Mais ce commerce mondial repose aujourd’hui sur un modèle agroindustriel dont le seul moteur est la recherche de l’aliment au plus bas prix.

Les usines de transformations sont délocalisées et les produits agricoles voyagent comme jamais. On est allé à la limite de ce qu’on peut attendre du commerce des denrées agricoles et cette crise sanitaire vient nous le rappeler.

Justement, que nous révèle cette pandémie quant aux faiblesses de notre système alimentaire?

Cette crise a tout d’abord mis en lumière notre très grande dépendance aux travailleurs étrangers.

La libre circulation des travailleurs est une bonne chose. On ne va pas revenir là-dessus. Mais là où ça ne va pas, c’est que pour ramasser les fraises, les abricots et les pommes, on a recours quasi exclusivement à de la main-d’œuvre étrangère. Donc, dès qu’il y a un accident du type COVID, les travailleurs ne viennent plus et on a perdu des milliers, sinon des centaines de milliers de tonnes de produits frais à cause de ça.

C’est le même phénomène en transformation alimentaire. Quand vous diminuez la capacité de production des usines laitières ou des usines à bétail en raison d’une crise, vous perdez de la matière première. Vous avez vu ce qu’on a fait aux États-Unis, en France et en Europe : on a jeté des milliers de litres de lait! C’est insupportable du point de vue moral.


L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation affirme que la COVID-19 causera une hausse de l’insécurité alimentaire. Quelle est la part de responsabilité de notre système alimentaire?

Cette précarité alimentaire est d’abord due à la baisse de l’activité économique mondiale. Des populations entières n’auront plus assez d’argent pour se nourrir.

Mais, de façon indirecte, la libéralisation des échanges agricoles a créé au fil du temps une dépendance des pays importateurs pour les denrées dites stratégiques. Si vous êtes en Asie, vous avez besoin de riz pour survivre. Si vous êtes en Europe ou en Amérique, vous avez besoin de blé ou de maïs.

Quand les prix sont bas sur les marchés internationaux, les consommateurs en profitent. Mais lorsqu'il y a une crise, les prix augmentent ce qui provoque des émeutes de la faim. On estime que les gens dans les pays pauvres dépensent la moitié de leur revenu pour s’alimenter. On a vu ces émeutes en 2008 et c’est ce qui risque maintenant d’arriver avec cette pandémie.


Des pays ont-ils perdu leur autonomie alimentaire dans cette mondialisation agricole?

Une caractéristique majeure de notre système alimentaire est son extrême spécialisation, qui vise à augmenter la productivité. Un exemple éloquent est l’élevage du poulet au Brésil et aux États-Unis. Ces deux pays sont devenus les plus gros exportateurs de poulet congelé au monde. Grâce aux économies d’échelle et aux gains de productivité, ils ont réussi à abaisser le coût du poulet congelé à seulement 1 dollar le kilo!

Lorsque ce poulet arrive au Burkina Faso, en Bolivie ou dans un autre pays pauvre, ça détruit complètement la production locale, car la production locale est faite de petits ateliers d’élevage. Ces pays ne peuvent pas entrer en compétition avec des pays qui ont des usines et des abattoirs énormes. Je l’ai vu au Sénégal, où l’élevage local de volaille a complètement disparu.


Vous dites que cette crise nous révèle aussi une très grande concentration des entreprises agricoles…

La mondialisation a mis les produits agricoles en concurrence les uns contre les autres à l’échelle mondiale. Dès lors, la recherche de profit a gouverné les décisions.

Une des conséquences est la concentration importante d’entreprises. Par exemple, il ne reste aujourd'hui qu’une demi-douzaine de firmes agrochimiques qui contrôle la quasi-totalité du marché des semences et des produits phytosanitaires.

En France, il n’y a plus qu’une seule centrale d’achat qui réunit deux grands distributeurs. Ensemble, ils font 40 % des achats alimentaires. Leur poids est énorme. Ces distributeurs font pression sur les industriels de la transformation pour baisser les prix. Ceux-ci se tournent ensuite vers les agriculteurs et exigent des rabais sur leurs produits.


Mais n’y a-t-il pas eu d’économies pour les consommateurs?

La mondialisation des échanges agricoles a certes engendré des économies, mais elles se sont faites au détriment des agriculteurs. On calcule que pour chaque dollar alimentaire dépensé par le consommateur, l’agriculteur ne touche plus que 7,7 cents. C’est deux cents de moins qu’il y a dix ans. Donc, non seulement c’est peu, mais ça diminue.


Qu’en est-il des impacts environnementaux de notre système agroalimentaire?

Il n’est tout simplement plus durable. Les accords de commerce reposent sur une agriculture industrielle qui ne tient pas compte des préoccupations environnementales.

Le résultat, c’est que la production agricole et agroalimentaire est responsable à elle seule de 30 % des émissions de gaz à effets de serre (GES) de la planète. Les agronomes le reconnaissent : les sols sont épuisés, on a dégradé les terres et on a pollué les nappes phréatiques.


En guise de solution, vous proposez un système alimentaire « territorialisé ». Quel en est le fondement?

Le fondement, c’est la proximité. Il faut profiter de cette crise pour revenir à une agriculture qui est plus près des consommateurs. La COVID-19 a montré la résilience d’une agriculture qui réduit les intermédiaires et qui mise sur les circuits courts.

Essayons de produire chez nous le maximum de nourriture dont nous avons besoin. Évidemment, il y a des limites comme le climat, la terre et l’eau. Mais ayons comme objectif l’autonomie alimentaire régionale autant que faire se peut.


Certains y verront dans ce modèle une forme de repli ou de protectionnisme…

Pas du tout. Il ne s’agit pas de se fermer ni de retourner à l’autosuffisance d’autrefois. La mondialisation des produits agricoles permettra toujours de combler les besoins d’un pays pour les denrées qu’il ne peut produire.

Mais au commerce international, il faut maintenant ajouter plus d’agricultures régionales et nationales. Faisons coexister plusieurs systèmes alimentaires sur un même territoire. Dans le monde entier, c’est l’exode rural généralisé. Les campagnes se vident et deviennent des déserts humains et les villes se remplissent. Un système alimentaire « territorialisé » diversifierait l’agriculture et ramènerait aussi des emplois en région.


Et que faire des accords internationaux de commerce?

Il faut espérer que des crises comme la COVID-19 déclenchent un signal d’alarme. Il faut désormais inclure aux accords internationaux des critères d’équité sociale et de protection de l’environnement parce que la nourriture, c’est un bien commun de l’humanité.

Bien sûr, son commerce est important et il faut l’encadrer à l’intérieur de règles économiques et de marchés. Mais complétons les marchés en mettant sur le même pied le profit économique, la protection de l’environnement, et surtout, l’équité sociale et les droits de la personne.

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