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Reconstitutionniste en Abitibi-Témiscamingue : la SQ n’a pas tenu ses promesses

Un module de la Sûreté du Québec avec l'inscription «Enquête collisions».

Un reconstitutionniste de niveau 4 travaille en moyenne 8 fois par année depuis 3 ans.

Photo : Rodrigue Savard

Radio-Canada a appris que la Sûreté du Québec (SQ) n’a toujours pas formé de nouveau reconstitutionniste de niveau 4 en scène d’accident en Abitibi-Témiscamingue. L’organisation avait pourtant assuré que ce serait fait en 2019.

Février 2019. La Sûreté du Québec annonce qu’elle formera un nouveau reconstitutionniste en scène d’accident de niveau 4 en Abitibi-Témiscamingue. Il s'agit du seul agent suffisamment formé pour enquêter sur des scènes d'accidents pouvant mener à des accusations criminelles.

Elle répond ainsi à la grogne de certains policiers et politiciens qui réclamaient que la région maintienne cette expertise qu’elle avait perdu depuis 2016.

Un enquêteur de la Sûreté du Québec faisant partie de la division des reconstitutionnistes, spécialisée dans les collisions de véhicules.

Un enquêteur de la Sûreté du Québec faisant partie de la division des reconstitutionnistes, spécialisée dans les collisions de véhicules (archives).

Photo : Radio-Canada / Pierre Germain

C’est que le seul reconstitutionniste de niveau 4 de la région est libéré à temps plein pour un emploi syndical et il tente en ce moment de renouveler son mandat au sein du syndicat jusqu’en 2024.

Malgré cette annonce de 2019, Radio-Canada a appris que jamais la Sûreté du Québec n’a formé de reconstitutionniste de niveau 4. La SQ avait aussi promis de nouveaux équipements pour analyser les scènes d’accident, et ceux-ci se font encore attendre.

Selon nos informations, il s’agit d’une situation qui dérange de nombreux policiers en Abitibi-Témiscamingue. On a beaucoup moins d’éléments d’enquête. On passe à côté de bien des éléments. La scène comme telle qui ne sera pas faite, puis ça crée beaucoup de frustrations parce que des fois tu as des dossiers qui tombent sur le bureau des enquêteurs, et il n’y a pas de scène de fait, il manque beaucoup d’éléments, affirme un policier qui a requis l’anonymat par crainte pour son emploi.

Ce même policier signale qu’il est fréquent que les patrouilleurs n’arrivent pas à déterminer la cause exacte d’un accident. Ils demandent alors l’aide d’un reconstitutionniste, mais, bien souvent, leur employeur refuse d’en faire venir un de Gatineau ou de Montréal.

Deux voitures impliquées dans un accident, l'hiver.

Une collision en février 2019 a causé la fermeture de la route 117 pendant plus de 10 heures. La Sûreté du Québec a dû faire appel à un collègue de l'Outaouais (archives).

Photo : Radio-Canada / Jean-Marc Belzile

[Est-ce qu’]on va barrer la 117 pendant 5 heures de temps? En même temps, si on fait passer le trafic, on va peut-être brûler des éléments de preuves. Là, il y a la pression des élus et compagnie parce que la 117 est barrée et que c’est la voie principale, alors, souvent, c’est tant pis, faites les croquis, puis on verra plus tard au besoin. Tu t’assures de ne pas fermer la 117 pendant 10 heures, mais au détriment du fait qu’on n'a pas des dossiers complets non plus, estime-t-il.

La Sûreté du Québec confirme qu’il n’est plus prévu de former un autre reconstitutionniste. L’organisation indique que le poste existant ne peut être pourvu en l'absence de son titulaire pour travail syndical, et qu’aucun autre poste ne sera créé.

La porte-parole, Ann Mathieu, assure qu’un reconstitutionniste peut bien souvent faire le travail à distance pour aider les policiers en enquête collision et les techniciens en scène de crime qui sont sur place dans la région.

Ann Mathieu s'adresse aux médias dans un stationnement de Saint-Apollinaire.

Ann Mathieu, porte-parole de la Sûreté du Québec.

Photo : Radio-Canada

Ces gens-là vont faciliter le travail et vont recueillir tous les éléments essentiels au reconstitutionniste s’il y a lieu, pour pouvoir travailler s’il a besoin de le faire. S’il y a lieu qu’on déploie un reconstitutionniste sur la collision parce que des éléments rapportés par les personnes sur place démontrent qu’on doit en déployer un, on va en déployer un d’une autre région, explique Ann Mathieu

Questionnée afin de savoir pourquoi son organisation a affirmé le contraire en février 2019, Ann Mathieu assure que la situation était peut-être différente à ce moment.

Pour ce qui est des nouveaux équipements qui avaient été promis, ils ne font plus partie des plans. Il y a beaucoup de coûts associés à ces équipements, non seulement le coût, mais aussi la capacité de fonctionner dans toutes conditions météorologiques, alors on n’est pas allés de l’avant avec l’achat de ces appareils , explique Ann Mathieu.

La députée provinciale de Rouyn-Noranda-Témiscamingue Émilise Lessard-Therrien avait fait plusieurs démarches en 2019 pour s’assurer que la SQ forme un nouveau reconstitutionniste.

Je suis un peu consternée parce qu’on se fiait à ce qui avait été dit en février 2019 et finalement, on se rend compte que ce n’est pas le cas. Pour moi, c’est problématique parce que peu importe la raison, le principe de base c’est qu’il n’y ait pas de ruptures de services, répond la députée de Québec solidaire.

Émilise Lessard-Thierrien

Émilise Lessard-Thierrien, députée de Rouyn-Noranda-Témiscamingue (archives).

Photo : Frédéric Patoine

Je ne comprends pas pourquoi ce n’est pas encore remplacé. On avait fait des représentations il y a plus d’un an pour qu’il soit remplacé, et la SQ était ouverte à ce moment de le remplacer. Si dans les effectifs requis il y en a un et bien, il faut qu’il y en ait un, affirme pour sa part le président de l'Association des policières et policiers provinciaux du Québec, Pierre Veilleux.

Des gestes criminels ignorés?

Pour le policier que nous avons rencontré, il ne fait aucun doute que des gestes criminels pourraient être ignorés simplement pour faire des économies.

Est-ce qu’on passe à côté d’actes criminels? C’est sûr, sûr que oui. Dans les dernières années, on en a passé, des collisions qu’on se demande si c’est criminel, c’est nébuleux, mais on a pas de reconstitutionniste, on se fait dire : "Débrouillez-vous", et ce qui reste, c’est les versions de témoins et les interrogatoires, atteste le policier, qui assure que le reconstitutionniste réussit à faire un portrait beaucoup plus précis d’un accident qu’un enquêteur en collision de niveau 2.

Des enquêteurs collision niveau 2 se font dire par des procureurs : "Écoute, si on avait eu l’expertise d'un reconstitutionniste on aurait procédé, mais là on n’a pas de scène, on peut pas y aller." Ça veut dire qu’on a une cause, mais il nous manque des éléments du reconstitutionniste pour porter des accusations contre quelqu’un. Ce gars, il vient aussi protéger la population. Si quelqu’un fait un acte criminel, des fois on va le manquer parce qu’il n’est pas là et ne peut pas faire son rapport, ajoute-t-il

S’il y a des éléments d’enquête qui nous permettent de croire qu’il y aurait des accusations criminelles qui pourraient être portées et que c’est nécessaire de déployer quelqu’un, la SQ va prendre les mesures pour le faire, assure pour sa part Ann Mathieu, de la Sûreté du Québec.

On parle d’une moyenne de huit situations par année [selon les chiffres de la SQ] où on a besoin d’un reconstitutionniste dans la région; ce n’est peut-être pas beaucoup, mais si on compare avec le réseau de la santé dans les régions éloignées, il n’y a peut-être pas des accouchements tous les jours, mais la journée où il y en a un, on a besoin qu’un médecin et un anesthésiste soient là, c’est la même chose, la journée où on en a besoin, la personne doit être là, dit Émilise Lessard-Therrien, qui compte interpeller la ministre de la Sécurité publique rapidement dans ce dossier.

L’exemple de Granada

Depuis 2019, plusieurs policiers nous ont cité en exemple le cas des deux adolescentes du quartier Granada à Rouyn-Noranda qui ont été happées mortellement par un véhicule.

Périmètre de sécurité mis en place après que deux adolescentes eurent été heurtées par un automobiliste.

Périmètre de sécurité mis en place après que deux adolescentes eurent été heurtées par un automobiliste (archive).

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

Au début, on nous avait dit qu’on ne déplaçait pas de reconstitutionniste. Un reconstitutionniste, il y a trois gros critères pour dire que ça en prend un : des accusations criminelles, trois morts ou plus [...] ou une incidence médiatique. Dans ce cas, moi, j’avais approché mes boss en disant : "Tu as deux petites filles dans un petit quartier qui viennent de se faire frapper, on s’entend que ça passe pas inaperçu", nous a raconté le policier.

Alain Gaudreault, le reconstitutionniste libéré à temps plein pour des tâches syndicales, a décidé par lui-même d’aller sur les lieux. S’il n’était pas allé voir de son propre chef, on n’en aurait jamais envoyé, soutient le policier.

Le conducteur, Mathieu Desgagné, a finalement été accusé de négligence criminelle causant la mort dans ce dossier.

De nombreux refus

Ce n’est pas la seule fois où la Sûreté du Québec a refusé d’envoyer un reconstitutionniste alors que les policiers en réclamaient un.

La collision est survenue dans le quartier de Rollet.

La collision est survenue dans le quartier Rollet en juillet 2018.

Photo : Radio-Canada / Lise Millette

À Rollet, une moto s’est fait frapper. La passagère est décédée. L'enquêtrice de niveau 2 avait demandé un reconstitutionniste, car c’était dans une zone de 50 [kilomètres/heures] et elle était incapable d’établir les circonstances [...] Personne n’est venu. On ne déplace pas le reconstitutionniste parce qu’il vient de loin et que c’est des coûts, mais s’il était à Rouyn-Noranda, même si c’est un accident plus simple, il va se déplacer, il n’y en a pas, de coûts. Là, on est pognés avec ça, ajoute ce même policier, visiblement frustré par la situation.

Policière happée sur la 117.

En octobre 2018, une policière de Rouyn-Noranda est stationnée pour remettre un constat d’infraction. Un véhicule arrivant en sens inverse entre alors en collision avec son auto-patrouille.

Un camion de la Sûreté du Québec accidenté est stationné à la fourrière.

La policière a publié la photo de son auto-patrouille accidentée sur Facebook pour sensibiliser les gens à la dangerosité du travail de policier.

Photo : Facebook/Mary Coco

Quand un véhicule de la SQ est impliqué dans une collision, il faut normalement déplacer un reconstitutionniste; théoriquement, si je suis les directives, ça prend quelqu’un de la SQ. Ils n’ont jamais établi pourquoi l’homme l’avait frappé. Peut-être qu’on n’aurait jamais eu la réponse, mais on ne le saura jamais, fait valoir ce policier.

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