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COVID-19 : « Tout est là pour une belle et bonne deuxième vague! »

Des gens portant un masque font la file pour passer un test de dépistage de la COVID-19.

Clinique de dépistage de la COVID-19 à l’hôpital Hôtel-Dieu

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Danielle Beaudoin

Des tests de dépistage comme sauf-conduits pour se rassembler, un certain relâchement de la population quant aux mesures sanitaires et un plan de retour en classe jugé inadéquat au Québec. Kim Lavoie, professeure de psychologie en médecine du comportement à l'UQAM, qui codirige l’étude internationale iCare sur l’impact des politiques de confinement et de mesures sanitaires, répond à nos questions.

Que vous disent jusqu’ici les résultats de l’enquête iCare?

On a recensé les réponses de 3000 Canadiens en avril, et à nouveau de 3000 en juin pour voir un peu les tendances avec le temps. Et on commence à voir des choses assez intéressantes.

On a observé qu’en avril, en plein confinement, l'observance des consignes de prévention était très élevée. On a tenu compte des trois consignes suivantes :

  • se laver les mains;
  • maintenir une distance de 2 mètres;
  • éviter les rassemblements sociaux.

À la mi-avril, 83 % des Canadiens respectaient la plupart du temps ces trois consignes. Ce qui est très bon. Parce qu'on parle des trois mesures.

Mais si on regarde maintenant en juin, soit deux mois plus tard, le pourcentage de Canadiens qui ont observé ces trois consignes est descendu à 56 %. On a perdu à peu près 30 % des Canadiens en deux mois. Et c’était avant la période de déconfinement.

Ce qui est encore plus intéressant, c’est que ce sont les hommes et les gens de moins de 25 ans qui ont vraiment laissé aller les choses. On a observé le même phénomène en Australie.

Les répondants ont été sélectionnés au hasard par l'entremise du panel Internet Léo (échantillon non probabiliste), qui comprend plus de 400 000 ménages canadiens.

Et il y a une autre donnée un peu inquiétante pour nous tous. Bien que 87 % des gens soient au courant du fait que si vous avez la COVID ou si vous avez des symptômes de COVID, il faut rester à la maison, il reste quand même 12 % des répondants qui nous ont dit qu'ils ne respectent pas cette consigne.

C'est énorme. Ça veut dire que plus d'une personne symptomatique ou ayant contracté le virus sur 10 sort de chez elle et n’est pas en isolement. Ça se maintient dans le temps : 12 % des répondants ayant la COVID ou des symptômes ne s'isolaient pas en avril, et c’est la même proportion dans le sondage de juin.

C'est aussi plus commun chez les hommes, chez les gens de moins de 25 ans et chez les gens qui travaillent. Pour ces derniers, cela peut s’expliquer en partie par le fait que les gens se sentent sous pression de travailler parce qu'ils n'ont pas le choix.

Ce n’est donc pas tout le monde qui peut rester à la maison dès l’apparition de symptômes de rhume ou de grippe?

Exactement. Ma crainte, c'est que la même chose risque d'arriver avec la rentrée scolaire. J’ai de jeunes enfants. On est tous obligés de vérifier l’état de santé de notre enfant avant de l’envoyer à l'école chaque matin. Par contre, ce ne sont pas tous les parents qui peuvent garder leurs enfants à la maison. Ce sont des choses qu'on est en train de regarder maintenant, parce que la rentrée vient de commencer.

Mais qu'est-ce qui explique le fait qu'on retrouve des enfants à l'école avec des symptômes? Si on est tous au courant du fait qu'il ne faut pas les envoyer à l'école s'ils toussent? Ma meilleure amie m'a dit cette semaine qu'elle et son fils sont allés passer des tests de COVID. Pourquoi? Parce que son fils était assis à côté de quelqu'un pendant trois jours dans la classe qui toussait beaucoup. Comment se fait-il qu'il se retrouve en classe?

L’étude iCare (Nouvelle fenêtre), codirigée par Kim Lavoie, de l'UQAM, et Simon Bacon, de l'Université Concordia, tire ses données d’un questionnaire en ligne et de l’expertise de 150 chercheurs dans 40 pays. L’enquête a recueilli jusqu’ici les opinions de 70 000 participants à l’échelle mondiale. Des sondages sont aussi menés au Canada par la firme Léger auprès d’échantillons représentatifs.

De nombreuses personnes se font tester pour la COVID avant d’aller à une réunion de famille ou des funérailles. D’autres se font tester régulièrement pour pouvoir continuer à fréquenter bars et restaurants. Comment expliquer ces comportements?

Je pense que ça devient un peu une question de coûts-bénéfices. Les gens ne veulent pas continuer à tout sacrifier pour ça [la pandémie]. Alors, ils cherchent des moyens de se rassurer, pour se donner la permission d'avoir des contacts rapprochés lors de rassemblements de famille ou de mariage, pour le faire en paix.

Je pense que personne ne veut faire exprès de faire du mal ou d'infecter les autres, surtout la famille. Alors, ils cherchent les moyens de ne pas sacrifier le mariage; ils veulent y assister, ils veulent reprendre un peu la vie normale. Mais en même temps, ils constatent qu'ils n'ont pas nécessairement respecté toutes les règles avant. Avant ça, ils fréquentent des bars et des restaurants. Ce sont des lieux de plus haut risque pour la COVID.

Pour ces personnes, les tests de dépistage deviennent une méthode de coping, pour se rassurer et peut-être pour rassurer les gens autour. Il se peut aussi que les membres de la famille disent : "Ben là, Chantal, je sais que ça fait trois fois que t'es sortie au restaurant ou au bar cette semaine. Je ne veux pas nécessairement que tu viennes à mon mariage, des fois que t'es infectée". Qui sait ce qui se passe dans la famille.

Mais passer des tests de dépistage pour ces raisons n’est vraiment pas conseillé. Ce n'est pas nécessairement bon pour le système ou pour la société. Les gens qui se font tester au cas où, pour se rassurer, pour pouvoir aller à leur fête ou leur mariage, ils peuvent prendre la place de quelqu'un qui a vraiment besoin de se faire tester. Et ça va retarder la sortie des résultats pour nous tous. C'est ça le problème, c'est une question de ressources. Des ressources qui sont toujours limitées.

Et on voit maintenant le même phénomène avec les parents. Des parents se présentent avec leurs enfants pour se faire tester parce qu'ils ont entendu qu'il y a un cas dans l'école. Et ils y vont juste pour se donner un peu de paix d'esprit, sans avoir reçu un avis des autorités pour se faire tester. Encore une fois, cela risque de bloquer le système.

Un père portant un masque et ses deux jeunes enfants arrivent à l'école.

La rentrée scolaire s'effectue sur fond de hausse des cas de COVID-19 en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Thalia D'Aragon-Giguère

Les mesures sanitaires et de confinement prises par les autorités canadiennes sont-elles adéquates?

En règle générale, je dirais que oui. Je pense que dans la plupart des cas, au Canada, les gouvernements écoutent les scientifiques. Ma seule insatisfaction, et elle est grande, concerne le plan de retour à l’école du Québec, qui est totalement inadéquat.

Le minimum pour que les gens soient en sécurité, et je parle des profs, des élèves et des familles, c'est le port du masque par tous dans la classe. C'est le minimum. Pourquoi? S’il y a quelqu'un qui entre dans la classe avec la COVID, si l'enfant porte le masque, c'est très peu probable que le virus sorte dans la classe et circule.

Le Québec a le plus de cas au pays, et on a les mesures de prévention à l'école les plus faibles. C'est complètement contradictoire. Et toutes les mesures qui sont en place dans la communauté, maintenir des distances de 2 m, porter le masque quand on se trouve à l'intérieur, s'assurer d'avoir une bonne ventilation dans votre commerce ou dans votre bâtiment au travail; tous ces efforts sont perdus à l'école parce qu'ils ont des problèmes de ressources.

Les écoles n'ont pas les moyens de mettre à jour les systèmes de ventilation. On n’a pas l’espace pour faire la distanciation en classe. Et ils n'ont pas le courage d'exiger que tous les enfants portent le masque.

Je suis experte en comportement, en changement comportemental et en santé mentale, et je peux vous dire qu’il n'y a aucun risque de porter le masque. Et tous les enfants au monde peuvent apprendre à faire ça, comme ils apprennent à porter un casque pour faire du vélo ou des pantalons de neige pour sortir dehors. C'est un comportement comme les autres, qui s'enseigne, qui peut être renforcé.

Le deuxième problème avec le plan de retour à l'école, ce sont toutes les barrières mises en place pour avoir accès à l’apprentissage à distance pour les enfants de familles à haut risque. On sait que 40 % des familles sont à haut risque, parce qu'il y a au moins une personne à la maison qui a de l'hypertension, un trouble cardiaque, qui fait de l’obésité, du diabète, qui a une maladie respiratoire ou qui est âgé. C'est 40 % de toutes les familles avec des enfants en bas âge!

Comment voyez-vous les prochains mois?

Ça dépend notamment du bon respect des consignes par chacun. Et on voit que les gens sont fatigués. Je crois qu’il va y avoir une deuxième vague. Mais ma question, c'est : à quel point va-t-elle être grande, à quel point cela va-t-il surcharger le système de santé? C'est ça ma préoccupation principale, parce qu'on commence aussi la saison de la grippe.

Avec l'automne, tout le monde va se retrouver à l'intérieur, on a la période des fêtes. Déjà là, on voit que la plupart des éclosions sont dues à des fêtes privées. Alors, c'est ça qui risque d'augmenter. Et le fait que toutes les bulles ont éclaté avec la rentrée scolaire.

Tout est là pour une belle et bonne deuxième vague! Et c'est ce qu'on observe dans d'autres pays qui ont de l'avance sur nous.

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