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Sans-abri et candidat à la mairie d'Oakland

Dans cette ville située dans la prospère région de la baie de San Francisco, les bidonvilles se multiplient. Il y a un demi-million de sans-abris aux États-Unis. Un sur cinq est en Californie.

Derrick Soo porte chapeau et lunettes fumées. Il a baissé son masque.

« Vous avez devant vous le prochain maire d'Oakland. Il n'y a aucun doute là-dessus », déclare en souriant Derrick Soo, un sans-abri d'Oakland, en Californie.

Photo : Radio-Canada

Derrick Soo ne sait rien du Québec, et le nom d’Yvon Deschamps lui est inconnu. Pourtant, le sans-abri reprend exactement les mêmes mots que l’humoriste dans son monologue L'argent. « Vaut mieux être riche et en santé que pauvre et malade ». Sauf que le sans-abri dans la soixantaine ajoute à la boutade, en Californie, à Oakland en particulier.

Il y a 430 000 habitants dans la ville d’Oakland. L’équivalent, en population, de la ville de Laval. Comme partout en Californie, les riches vivent dans la montagne, là où l’air est bon et frais. Leurs maisons vitrées ont des vues imprenables sur la baie de San Francisco. Et il y a les pauvres, en bas. Là où il fait chaud et où l’air est pollué.

À Oakland, il y a pas mal de pauvres. Encore plus depuis le début de la pandémie. Mais il y a pire que les pauvres. Il y a la population des bidonvilles. Oui. Bidonvilles. Comme dans le tiers-monde. Or, Oakland, banlieue de San Francisco, est l’un des endroits où l’on trouve le plus de richesses au monde.

Des abris sommaires faits avec des toiles et des bouts de bois.

Un des bidonvilles d'Oakland, en Californie.

Photo : Radio-Canada

Au moins 5000 personnes vivent dans ces camps de fortune, camps de réfugiés d’un capitalisme sans pitié. C’est le cas de Derrick Soo, fils d’immigrants chinois arrivés à San Francisco avec ce fameux rêve américain en tête. Leur fils de 60 ans passés vit plutôt dans le cauchemar de l’Amérique. Derrière le stade de football. Entre les usines et les trains. Dans la poussière, la puanteur, le bruit, la violence, les déchets, la vermine. Sans eau courante.

Il a un petit lit sous une large bâche en plastique. Il s’est bricolé une porte. Il a un vieux frigo déglingué dans lequel il met de la glace. Mon père serait dévasté de me voir vivre ainsi, dit-il.

Derrick Soo me montre des photos de ses parents. Ils posent dignement dans les années 50, dans leur petit jardin. Derrick les a sur ses appareils électroniques. Le sans-abri est branché tout de même. Et depuis qu’il a abouti ici, parmi d’autres cabanes et d’autres naufrages, il est devenu une sorte de leader du bidonville. Il discute avec les autorités, négocie pour avoir de l’aide.

L'homme consulte son cellulaire.

Derrick Soo, qui a été fonctionnaire dans une autre vie, aide les habitants du bidonville du mieux qu'il le peut.

Photo : Radio-Canada

J’ai été fonctionnaire. J’ai donc des qualités professionnelles que je mets à profit, ici, dans ce camp. Derrick nous amène voir le nouveau camp pour les gens âgés qui avaient des problèmes de santé. J’ai travaillé avec des gens de la Ville pour mettre en place ce camp, car il y avait beaucoup de gens malades, très à risque de mourir de la COVID, s’ils restaient ici. Derrick pointe les roulottes neuves achetées par la Ville. Il y en a une quarantaine.

Mais au coin de la rue, des roulottes d’une autre époque, sans pneus, sans pare-brise, pullulent dans un stationnement.

En Californie, tu peux tomber de très haut, très facilement, raconte Derrick. Lui, il avait un travail, de l’argent, une maison. Et puis, il y a eu une dépression, un divorce, une maladie des reins, une assurance maladie qui ne couvrait pas tous les frais médicaux et le krach boursier de 2008 et il a tout perdu. Pas assez pour partir d’ici.

Depuis le début de la pandémie, il y a plein de nouvelles personnes dans les camps. On voit qu’ils sont ici depuis peu parce qu’ils possèdent de beaux meubles , raconte Derrick. Il se désole particulièrement de voir des familles et des enfants dans ces lieux sordides.

Derrière une église baptiste, je demande à Shaaron Green-peace, directrice du Loaves & Fish Food Ministry, une banque alimentaire, si les gens ont faim. Elle me regarde étonnée. Les gens n’ont pas faim, ils meurent de faim! Elle me raconte que beaucoup doivent choisir entre nourriture ou médicaments. Ici un logement de deux chambres coûte 3000 $, les familles y habitent à plusieurs. C’est pour ça qu’il y a tant de cas de COVID, ici.

Une belle maison entourée d'arbres derrière des grilles.

Dans la région de Palo Alto, une maison moyenne coûte plus de 1,5 million de dollars, explique la journaliste Laurence Du Sault.

Photo : Radio-Canada

À quelques sorties d’autoroute de l’hécatombe, l’opulence. Si les loyers sont si chers à Oakland, c’est que le rêve américain existe bel et bien tout à côté. Il fait du jogging, du shopping, du surf. Il prend du bon temps sur la plage, habite des maisons avec vue imprenable sur la mer. Le rêve américain des nouvelles technologies habite aussi dans la région.

Laurence Du Sault a 27 ans. Elle travaille comme journaliste au Mercury News, le journal de la Silicon Valley. Son affectation, son beat, comme on dit dans le métier : les inégalités sociales dans la région. Elle ne couvre que ça, tant le problème est patent. Elle nous amène voir Palo Alto, région où l’on trouve les sièges sociaux de Facebook et de Google.

Le visage de la jeune femme.

Laurence Du Sault, journaliste au Mercury News.

Photo : Radio-Canada

La maison moyenne, ici, coûte plus de 1,5 million. Beaucoup de gens travaillent dans la tech et vivent ici, dit-elle. Les derniers mois ont accentué l'iniquité.

Il y a une fracture entre ceux qui ont le plus et ceux qui ont le moins. Ceux qui ont le plus, les milliardaires de la Californie, il y en a 166, ils ont fait 135 milliards depuis le début de la pandémie et de l’autre côté, on a un Californien sur cinq qui a demandé du chômage.

En 2018, pour la première fois dans l’histoire du pays, les Américains les plus riches ont aussi payé moins d’impôts que les plus pauvres. Le résultat d’une réforme fiscale de l’administration Trump. Et l’État de la Californie favorise aussi… les plus nantis. Le système de taxation des riches qui permet aux Mark Zuckerberg et Elon Musk de ce monde de s’enrichir et d’avoir une très, très grande valeur nette sans que cette valeur-là soit taxée du tout, explique Laurence Du Sault.

Dans son camp de fortune, Derrick Soo a une vision historique de cette injustice ontologique à l’Américaine. À la base, les États-Unis se sont bâtis sur l’esclavage. Le péché originel. Il y avait deux types d’êtres humains, les possédés et les possédants. Ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Regardez autour de vous, manifestement, les choses n’ont pas beaucoup changé.

Derrick Soo est pauvre et il est malade. Malgré tout, il ne baisse pas les bras. Il a même décidé de se porter candidat à la mairie d’Oakland en 2022. Une façon d’attirer l’attention sur une situation qui choque le visiteur, mais qui se perpétue dans l’indifférence sous le soleil californien.

Toute la semaine, Radio-Canada vous propose une série de reportages sur les profondes divisions qui secouent les États-Unis à l'approche des élections présidentielles. Ne manquez pas l'émission spéciale Deux Amérique, une élection, jeudi soir à 20 h sur ICI TÉLÉ, ICI RDI et Radio-Canada.ca

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