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Il y a six mois, la COVID-19 arrivait en Mauricie

Six mois se sont écoulés depuis que la Mauricie a enregistré son premier cas de COVID-19. Retour sur les heures qui ont suivi l’arrivée du virus dans la région, avec ceux qui l’ont vécu.

Des travailleurs de la santé, portant un masque, vus à travers une fenêtre de l'urgence du CHAUR de Trois-Rivières.

Le CHAUR de Trois-Rivières est l'un des hôpitaux choisis par Québec pour accueillir les personnes atteintes de la COVID-19 qui ont besoin de soins médicaux.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Nous sommes le 11 mars 2020. Très peu de Québécois se doutent que dans à peine quelques heures, leur vie va basculer. Alors que l’Organisation mondiale de la santé déclare que le monde fait officiellement face à une pandémie du nouveau coronavirus, le Canada compte une centaine de cas au total. Ce jour-là, le Québec en comptera 8, dont un premier en Mauricie.

Ce premier cas, c’est Daniel Rioux, un employé d’Innovation et développement économique (IDE) Trois-Rivières. Début mars, le coordonnateur au tourisme est à Paris, où il effectue un voyage d’affaires.

Là-bas, on voyait bien qu’ils avaient un peu d’avance sur nous. Plusieurs événements étaient remis, déjà.

Dans son bureau de Trois-Rivières, la directrice régionale de la santé publique, Marie-Josée Godi, se prépare déjà à faire face à l’épidémie. Avec son équipe, elle surveille la façon dont le virus évolue ailleurs dans le monde, notamment en Europe. On savait que le virus allait arriver par les aéroports, dit-elle.

Daniel Rioux passe six jours en France. Il prend souvent le transport en commun. Conscient du risque, il utilise une bouteille complète de Purell durant son séjour. Le voyage culmine avec un congrès de 2000 personnes à l’hôtel de ville de Paris, où les congressistes évitent de se serrer les mains.

Daniel rentre au Québec le samedi 7 mars. Il n’y a alors aucune mesure sanitaire dans les aéroports. Le lendemain, il se sent très bien. Pas même de décalage horaire. En forme, il se rend au travail lundi. Ce jour-là et le suivant, il est agacé par une faible toux.

Daniel Rioux

Daniel Rioux est le premier résident de la Mauricie à avoir été déclaré positif au nouveau coronavirus, le 11 mars 2020.

Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Le mardi 10 mars, une rencontre a lieu dans une salle de conférence d’IDE. Une trentaine de personnes y assistent. La salle est pleine, certaines personnes sont même assises sur le bord des fenêtres. La rencontre dure trois heures. Ce jour-là, c’est la première journée de travail d’Annie Branchaud chez IDE. La nouvelle responsable des ressources humaines s’apprête à vivre tout un baptême.

C’est lorsque quelqu’un de son entourage lui dit qu’il a entendu dans les médias que les gens revenus de l’étranger sont plus à risque d’attraper le virus que Daniel Rioux décide d’aller passer un test de dépistage. Il prend rendez-vous à l’hôpital de Trois-Rivières et s’y présente le mardi à 14h précises. Sur place, un employé l’attend. Cette personne lui demande de revêtir un équipement de protection. J’avais l’air d’un extraterrestre dans un hôpital, c’était assez spécial!, se souvient-il.

À aucun moment il ne se doute être atteint. Je feelais vraiment bien. À l’hôpital, on n’était même pas certain que je faisais de la température. Le personnel lui dit que ce serait très surprenant qu’il soit atteint. Il est finalement 22 h lorsqu’un employé de l'hôpital l’escorte jusqu’à sa voiture.

Le mercredi 11 mars, le gouvernement du Québec annonce que la province enregistre un total de huit cas de COVID-19, dont un premier en Mauricie. Daniel Rioux ne sait pas encore qu’il s’agit de lui.

Le gouvernement l’a su avant moi.

Daniel Rioux

Les événements se mettent alors à se bousculer au Québec. Le même jour, François Legault demande aux Québécois de limiter les voyages à l’étranger, notamment aux États-Unis, et recommande aux travailleurs de la santé de ne pas se rendre dans les pays à risque. Dans la foulée de cette recommandation, l’école secondaire Chavigny de Trois-Rivières décide d’annuler le voyage d’un groupe de 5e secondaire en Italie, un pays qui a alors déjà demandé à tous ses citoyens de se placer en quarantaine.

La province n’avait alors aucune idée de l’hécatombe qui se préparait dans les CHSLD. Deux jours plus tard, le premier ministre allait fermer toutes les écoles du Québec.

Un message sur une feuille collé sur une porte vitrée.

Les bureaux d'IDE Trois-Rivières ont été fermés d'urgence après le diagnostic positif de Daniel Rioux.

Photo : Radio-Canada / Amélie Desmarais

Enquête épidémiologique

Avant l’imposition du confinement pour les voyageurs venus de l’étranger, la santé publique effectue des enquêtes poussées pour identifier toute personne à risque d’avoir été en contact avec un individu infecté. Le jour où le diagnostic de Daniel Rioux tombe, plusieurs bureaux de la Ville sont désinfectés, même ceux où il n’a pas mis les pieds. Tous les employés d’IDE sont renvoyés chez eux, en télétravail jusqu’à nouvel ordre.

C’est clair qu’on a été une des premières organisations au Québec à fermer ses portes.

Annie Branchaud, directrice générale adjointe, administration, IDE Trois-Rivières

Le CIUSSS communique avec IDE pour informer l’organisation que toutes les personnes qui se trouvaient à moins de deux mètres de Daniel lors de la rencontre du 10 mars étaient à risque d’avoir été contaminées.

Je suis retournée avec mon tape à mesurer dans la salle de conférence pour évaluer c’était quoi, deux mètres, raconte Annie Branchaud. Personnellement, j’étais à 2,5 mètres. Je me suis pensée à faible risque. Dans les jours suivants, j’ai commencé à avoir des symptômes.

Annie Branchaud

Annie Branchaud a commencé à travailler chez IDE Trois-Rivières le 10 mars 2020. Le lendemain, son collègue Daniel Rioux apprenait qu'il était la première personne en Mauricie à être atteinte du coronavirus.

Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

Comme plusieurs de ses collègues, elle se rend à la clinique de dépistage pour subir un test, qui s’avère négatif. Quinze personnes sont identifiées comme potentiellement à risque. Au total, cinq employés d’IDE ont contracté le coronavirus, y compris Daniel Rioux. Deux employés pourraient toutefois l’avoir contracté ailleurs, puisqu’ils ont développé des symptômes plus tard et qu’ils n’ont pas été en contact direct avec Daniel Rioux.

Ça aurait pu être pas mal pire, estime celui-ci. On a des employés ici qui ont des enfants avec des problèmes pulmonaires, des choses comme ça. C’était stressant.

Mais l’enquête épidémiologique ne s’arrête pas là.

Il fallait retracer toutes les personnes avec qui il a été en contact plus de 15 minutes dès l’apparition des symptômes. Si ses symptômes étaient apparus en France, il aurait fallu faire enquête en partenariat avec la santé publique française, explique la directrice régionale de la santé publique Marie-Josée Godi, qui s’est retrouvée, du jour au lendemain, sous les feux des projecteurs.

J’avais une personne qui était avec moi en Europe qui est revenue au Québec sur le même vol que moi, raconte Daniel Rioux. Elle n’était pas du tout proche de moi dans l’avion et je ne lui ai pas vraiment parlé. Elle a été mise en quarantaine et tout son réseau aussi! Je n’étais pas au courant, j’ai su ça récemment. C’était la grosse affaire.

Pour la direction régionale de la santé publique, c’est la première d’une longue série d’enquêtes épidémiologiques. La plus laborieuse a certainement été celle en lien avec l’éclosion à l’usine Olymel de Yamachiche, qui a été à l’origine d’infections dans différents milieux de travail à Trois-Rivières, Shawinigan et Drummondville.

Paranoïa et chasse aux sorcières

Daniel Rioux combat bien le coronavirus. Il ressent des symptômes beaucoup moins sévères que lorsqu’il a contracté une vilaine influenza au mois de janvier, une infection qui l’a cloué quelques jours au lit.

Le plus difficile, dans ces premiers jours, c’est la chasse aux sorcières dont il a été la cible.

J’étais le premier cas. Les gens voulaient savoir c’était qui.

Il dit avoir été surpris de recevoir des appels de journalistes travaillant pour des médias de Montréal qui cherchaient à lui parler. On essayait de chercher un coupable dans les médias. Ça, c’était difficile. Quand tu as une maladie et que tu ne sais même pas toi-même ce qui peut t’arriver, tu n’es pas très à l’aise de parler de ça.

Il raconte que, dans les jours qui ont suivi, des journalistes ont même contacté son employeur pour dire que Daniel Rioux avait été vu dans des endroits publics. Je ne suis jamais sorti de chez moi, même si on m’avait donné l’autorisation de sortir marcher le soir. Se faire dire ça, ça fait un peu mal!

En rétrospective, il croit qu’il s’agissait d’une paranoïa normale à cette époque. Il n’en a d’ailleurs pas été la seule victime.

Mes ados me disaient : ‘’je ne veux pas aller à l’école demain matin. Les gens savent que tu travailles chez IDE. Ils ne me parleront plus, ils vont me mettre de côté!’’ Il y avait ce sentiment d’être potentiellement ostracisés dans les premiers jours. On a dû rassurer nos proches, relate Annie Branchaud.

Daniel Rioux et Annie Branchaud sont assis sur un canapé.

Depuis six mois, Daniel Rioux et Annie Branchaud travaillent d'arrache-pied à aider les entreprises trifluviennes à traverser la crise sanitaire.

Photo : Radio-Canada / Yoann Dénécé

IDE au front

En plus de combattre la COVID-19, les employés d’IDE ont été au front durant les six derniers mois pour aider les entreprises trifluviennes à lutter contre les effets secondaires du virus sur l’économie.

On a décidé de contacter toutes les entreprises touristiques. Et là, on s’est rendu compte qu’on n’était pas des psychologues... On avait des gens qui pleuraient au téléphone. On ne savait pas comment réagir, raconte Daniel Rioux. On ne pouvait pas faire des promesses qu’on ne pouvait pas tenir.

On devenait un service de première ligne chez IDE, ajoute Annie Branchaud. On a fait appel à une ressource externe pour former nos employés sur la gestion du stress. Les employés devaient offrir de l’écoute et du soutien moral.

L’été a permis aux entreprises de survivre, mais l’automne laisse présager de nouveaux défis.

Apprivoiser l’inconnu

Outre le virus lui-même, l’inconnu a certainement été l’un des pires ennemis des Québécois ces six derniers mois.

Ce qui a été très difficile, même à ce jour, c’est de ne jamais avoir de date. Si on nous avait dit ça va durer quatre mois, [les entreprises touristiques] auraient tout fait et auraient été prêtes. Il y en a qui paniquaient de ne pas avoir de date, souligne Daniel Rioux.

Pour la directrice de la santé publique, le plus grand défi de cette pandémie a été la faible quantité d’information dont on disposait sur le virus durant les premières semaines. Des travailleurs de la santé asymptomatiques pourraient avoir propagé le virus alors qu’on ignorait encore qu’ils pouvaient être contagieux.

Si on avait eu, au début de la pandémie, toutes les informations qu’on a aujourd’hui sur le virus, on aurait sauvé des vies. On a fait avec les moyens qu’on avait à ce moment-là.

Marie-Josée Godi, directrice régionale de la santé publique, CIUSSS MCQ

Une autre décision difficile à laquelle a fait face le CIUSSS MCQ : celui de rappeler au travail des employés de CHSLD placés en isolement pour prendre soin de bénéficiaires afin qu’ils ne soient pas laissés à eux-mêmes. Une décision qui a été fortement critiquée.

Il ne faut pas l’oublier, ces personnes ont travaillé dans des équipements de protection, on avait des surveillances de symptômes. On les a fait travailler une journée ou deux. Ça revient à [se demander] : est-ce qu’on laisse ces personnes mourir d’autre chose que de la COVID?

Marie-Josée Godi dans son bureau.

Marie-Josée Godi est directrice de la santé publique en Mauricie-Centre-du-Québec depuis 2017.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Poliquin

Comme tout le monde, les employés d’IDE Trois-Rivières sont anxieux de savoir ce que réservent les prochains mois. Si Daniel Rioux a bien appris une chose, c’est d’essayer de faire la paix avec l’inconnu.

Je n’ai pas nécessairement peur du virus tous les jours, vraiment pas. Je sais c’est quoi, je sais qu’est-ce que ça peut faire sur mon corps. Pour l’instant, une seule personne l’a officiellement contracté deux fois... Ça peut être une souche différente et ça peut être plus violent, mais à un moment donné, il faut continuer de vivre aussi.

Depuis son arrivée en Mauricie-Centre-du-Québec le 11 mars, la COVID-19 a fait 211 victimes et a infecté plus de 2170 personnes. Alors que le Québec assiste à un relâchement des mesures sanitaires et à une nouvelle augmentation de cas de COVID-19, ceux qui ont affronté le virus les premiers espèrent que l’on saura se souvenir des leçons apprises dans les six derniers mois.

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